18.01.2012
CHERIE, J'AI RETRECI LA DEMOCRATIE !
Résumé : je chante, en m'appuyant sur son petit bouquin (Propaganda, éditions Zones-La Découverte, 12 euros), les louanges d’EDWARD BERNAYS, l’inventeur de la manipulation des foules et de la propagande comme seul moyen de gouvernement « démocratique » dans les sociétés de masse.
***
C’est au pays de la « libre Amérique » qu’a été adopté, en 1791, le mythique « premier amendement », interdisant au Congrès de prescrire ou proscrire en matière de religion, d’expression, etc. BERNAYS, c’est le moins qu’on puisse dire, juge que la liberté c’est très bien, à condition qu’elle soit « organisée ». Je ne dis pas qu’il a forcément tort. Je regarde.
Il énumère les multiples associations, les multiples organes de presse, les multiples salons organisés à Cleveland, etc., pour dire que les opinions se forgent dans une infinité de lieux, circulent le long d’une infinité de canaux. Mais pour dire aussi que chaque individu appartient à plusieurs cercles.
Il conclut : « Cette structure invisible qui lie inextricablement groupes et associations est le mécanisme qu’a trouvé la démocratie pour organiser son esprit de groupe et simplifier sa vie collective ».
Simplifier la vie collective : c’est une obsession. EDWARD BERNAYS aime l’ordre, qu’on se le dise. Tiens, quand il cite NAPOLEON, c’est ceci : « Savez-vous ce que j’admire le plus dans le monde ? C’est l’impuissance de la force pour organiser quelque chose ». Il aurait fallu dire ça à GEORGE W. BUSH, avant qu’il exporte ses caprices en Afghanistan et en Irak.
BERNAYS prône donc la douceur pour atteindre le même but. Ne pas assener, ne pas forcer, ne pas prendre de front. Mais insinuer, suggérer, et avant tout, comprendre. En gros et pour résumer : comprendre qui est le suiveur de qui, pour, en dernier ressort, agir sur le groupe par celui que les autres suivent. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas le domaine d’activité du groupe (politique, religion, commerce, etc.), c’est la structure qui organise le groupe.
Déjà et d’une, il veut réhabiliter le beau mot de « propagande » : « tout effort organisé pour propager une croyance ou une doctrine particulière ». C’est dommage que ce joli terme ait pu être pris en mauvaise part, par suite de circonstances malheureuses ou détestables. Franchement, qu’y a-t-il de plus noble que le prosélytisme, cette démarche qui consiste à essayer d'embrigader un voisin, puis dix, etc. ?
De toute façon, sa thèse est claire : « Ce qu’il faut retenir, c’est d’abord que la propagande est universelle et permanente ; ensuite, qu’au bout du compte, elle revient à enrégimenter l’opinion publique, exactement comme une armée enrégimente les corps de ses soldats ». L’aspect militaire ne lui fait pas peur.
Au contraire, je dirais qu’il n’est pas pour lui déplaire. D’un certain point de vue, on ne peut pas lui donner tort : quoi de plus carrément organisé qu’une armée ? Mais si cette manipulation, c’est du militaire sans uniforme, et muni seulement d’armes « non létales », ça reste des armes. Si c’est de la police politique (ou de la « police secrète ») sans coercition directe, sans torture, ça reste de la coercition.
EDWARD BERNAYS passe en revue ce qui est aujourd’hui passé dans les programmes de toutes les écoles de communication, mais qui n’était pas encore établi comme « objet de savoir » au début du 20ème siècle. Il reconnaît, par exemple, sa dette envers WALTER LIPPMANN en ce qui concerne les « relations publiques ». C’est TROTTER et LE BON qui ont déniché la notion de « mentalité collective », foncièrement différente de la mentalité individuelle.
BERNAYS est de ceux qui pensent que l’individu, par principe, n’agit pas de sa propre initiative, mais suit forcément un leader : « C’est là un des principes les plus fermement établis de la psychologie des foules ». Si le leader est absent, le stéréotype prend sa place et son rôle. Ce n’est pas difficile, une foule, comme psychologie. Ce n’est pas un cortex cérébral, c’est une moelle épinière (seule nécessaire, selon EINSTEIN, pour marcher au pas).
Tiens, un joli morceau : « La vapeur qui fait tourner la machine sociale, ce sont les désirs humains. Ce n’est qu’en s’attachant à les sonder que le propagandiste parviendra à contrôler ce vaste mécanisme aux pièces mal emboîtées que forme la société moderne ». La publicité est là tout entière, y compris celle pour la politique.
Finalement, tout ce que BERNAYS aborde dans son bouquin est devenu aujourd’hui d’une effroyable banalité. C’est devenu « naturel ». C’est devenu la couleur de nos murs, celle que nous ne voyons même plus. Mais ce paysage qu’il compose chapitre après chapitre a fort peu à voir avec la démocratie. Sur la démocratie même, il ne se prononce pas. C’est un pragmatique : il fait avec ce qu’il a.
Son raisonnement a quand même de quoi faire froid dans le dos : « La voix du peuple n’est que l’expression de l’esprit populaire, lui-même forgé pour le peuple par les leaders en qui il a confiance et par ceux qui savent manipuler l’opinion publique, héritage de préjugés, de symboles et de clichés, à quoi s’ajoutent quelques formules instillées par les leaders ». Dans un tel système, n’est-ce pas, pas besoin d’un dictateur.
Au sujet de la politique, il cite l’Anglais Disraeli : « Je dois suivre le peuple. Ne suis-je pas son chef ? ». Et ajoute : « Je dois guider le peuple. Ne suis-je pas son serviteur ? ». C’est certain, BERNAYS est un subtil. Mais que pensez-vous de ça : « Il est en effet incompréhensible que les hommes politiques ignorent les procédés commerciaux mis au point par l’industrie » ?
Je vais rassurer le cadavre d’EDWARD BERNAYS, et lui dire que le temps a largement comblé cette lacune. De toute façon, comme il est mort en 1995, à l’âge canonique de 103 ans, il a eu largement le temps de jouir de l’évolution des choses, et de se féliciter d’avoir apporté à celle-ci une contribution plus que généreuse.
Bon, j’en ai assez dit sur EDWARD BERNAYS, le trop méconnu bienfaiteur de l’Amérique triomphante en particulier, et du monde capitaliste moderne en général. Si vous ne le connaissiez pas, il y en a assez, je crois, pour vous dégoûter du personnage.
Accessoirement, il est bon de se souvenir que l’un des premiers lecteurs attentifs de Propaganda s’appelait JOSEPH GOEBBELS, l’inventeur de la « Propaganda Staffel », de si heureuse mémoire au sein du régime mis en place par un certain ADOLF HITLER. Il est bon de se souvenir aussi que STALINE ne fut pas non plus un trop mauvais élève de BERNAYS.
Il est bon de savoir que le régime hitlérien, fondé, entre autres, sur la propagande, s’inspire de ce Satan capitaliste américain nommé EDWARD BERNAYS. J’ai dit, dans des billets précédents, que, par certains aspects, le sang qui coule dans les veines de nos si beaux régimes démocratiques « irréprochables » (terme de SARKOZY) n’est pas aussi éloigné qu’on le voudrait de celui qui a nourri l’organisme hitlérien. N’y a-t-il pas ici quelques éléments de preuve ?
Vous comprenez peut-être pour quelle raison il y a chez moi quelque chose qui dit, avec les personnages des romans de MICHEL HOUELLEBECQ : « Je n’aime pas ce monde-là ».
Voilà ce que je dis, moi.
09:00 Publié dans BOURRAGE DE CRÂNE, QUELQUES LECTURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : manipulation, contrôle de l'opinion, gouvernement invisible, edward bernays, napoléon, george w. bush, propagande, relations publiques, walter lippmann, joseph goebbels, nicolas sarkozy, michel houellebecq
17.01.2012
CHERIE, QUI MANIPULE-T-ON, CE SOIR ?
Résumé et sommaire : la démocratie s’est inspirée des totalitarismes. En douceur, elle s’est imprégnée de totalitaire sur plusieurs points : eugénisme, abrutissement télévisuel, contrôle des populations par toutes sortes de moyens : caméras, puces électroniques, facebook, téléphones portables, G. P. S., etc.
***
Etre manipulé, c’est donc être gouverné sans le savoir. Etre gouverné sans savoir par qui. Sans savoir comment. Sans s’en rendre compte. On me dira que les Allemands sous HITLER et les Russes sous STALINE savaient qu’ils étaient gouvernés. Ô combien. Et qu’ils auraient souhaité l’être moins, sans doute.
Mais remplacez la police politique et la délation par l’œil des caméras de surveillance et l’oreille des puces électroniques (pour ne rien dire des puces RFID), le résultat sera aussi vigoureux, mais aura été obtenu en douceur, s’il vous plaît. On a éliminé la violence des procédés, mais on arrive quand même au résultat souhaité. Avec l’adhésion des populations, s’il vous plaît.
Cette adhésion n’est pas le moins intéressant, car elle montre que la police n’est plus seulement une force extérieure visible de coercition, mais loge aussi à présent dans une case de toutes les têtes individuelles. Dans un tel système, la police a été intériorisée. Chacun porte en lui-même son flic. Comme le téléphone et l’ordinateur, la police est devenue portable. On la porte sur soi. On la porte en soi.
Et ça n’a pas grand-chose à voir avec ce que la psychanalyse appelle le « SURMOI », tu sais, ce paquet d'interdit que l'éducation a pour mission de te transmettre dès ton âge le plus tendre, paquet qui sert à t'occuper les mains de l'esprit pour t'empêcher de faire n'importe quoi. La police intérieure n’érige pas seulement des proscriptions, mais aussi des prescriptions.
Ça veut dire qu'elle te dit ce que tu dois faire. Des choses que tu as l'impression d'avoir envie de les faire, mais que c'est rien que des obligations. Mais des obligations que tu t'es même pas rendu compte qu'elles sont entrées en toi, et que tu sais encore moins comment.
L’une des caractéristiques du régime totalitaire, selon HANNAH ARENDT, c’est le règne des polices secrètes, polices politiques etc. Il paraît qu'il y a en Syrie, aujourd'hui, pas moins de sept services faits pour ça, dont les attributions se chevauchent pour qu'ils puissent se faire concurrence et se surveiller plus commodément.
Regardez l’Angleterre en 2011, les émeutes, les pillages. Eh bien la police en est toujours à courir après les pillards, à les identifier, à les condamner sévèrement. Grâce aux caméras. Vous me direz que ce n’est pas bien de piller. Mais ce n’était pas bien vu non plus de dire du mal de STALINE. Du moins de son vivant.
Nous sommes en démocratie, oui. Quelque chose me dit pourtant que si l’on voulait regarder d’assez près (et sans passion, s’il vous plaît) les points de ressemblance entre notre monde merveilleux et certaines caractéristiques de l’hitlérisme et du stalinisme, ceux-ci seraient moins honnis des manuels d’histoire, et notre monde merveilleux serait moins ovationné. Que se passerait-il si les gens commençaient à se dire : « l’esprit d’HITLER est en nous » ? Ça ferait une sacrée Pentecôte, vous ne croyez pas ? Et sans les langues de feu de l’Esprit Saint.
C’est la raison de l’ambiguïté foncière de BEAUVOIS et JOULE. Tenus par leur rigueur « scientifique » à ne pas sortir de leur champ, ils ne font qu’effleurer cette question. Pourtant, il y a peu de chances que BEAUVOIS et JOULE ignorent le nom et l’œuvre d’EDWARD BERNAYS, père fondateur de la manipulation des foules.

EDWARD BERNAYS
Qui connaît cet immense bienfaiteur de la « démocratie » américaine ?
« La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans les sociétés démocratiques. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays ».
Voilà ce qu’il dit, EDWARD BERNAYS. En 1928. C’est exactement le premier paragraphe de son livre Propaganda. Ce neveu devenu américain de SIGMUND FREUD a su mettre à profit la découverte principale de son tonton (l’inconscient), et s’en servir pour élaborer sa théorie pour « la manipulation consciente (…) des masses ».

PUBLICITE POUR LUCKY STRIKE
Une réussite de BERNAYS est d'avoir, lors d'une campagne pour le compte de la marque de cigarettes Lucky Strike, amené la masse des Américaines à fumer, y compris sur et à commencer par la voie publique. Parce que zut, il n'y a pas de raison qu'il n'y ait que les hommes qui ... Je propose en passant de restituer, chaque fois qu'il est utilisé, à la place du terme tout innocent de PUBLICITÉ, le mot PROPAGANDE, plus franc et plus près de la réalité manipulatoire. Dites-vous ça chaque fois que le mot publicité apparaît sur l'écran de la télé.

"UN VIEUX PREJUGÉ A ETE CHASSÉ"
La question à laquelle s’est efforcé de répondre BERNAYS se situe en amont de celle que je me posais hier ici même : si 60.000.000 de Français (environ, ne chipotons pas) étaient vraiment libres, quel MIRACLE faudrait-il imaginer pour qu’ils désirent et décident, au même moment, de faire la même chose que tout le monde (supermarché, plage, télévision, …), comme ça se passe dans la réalité ?
On imagine bien le tableau : si, au même moment, 60.000.000 de désirs et de décisions différents surgissent, émanant d’individus parfaitement autonomes et libres, ça ne va pas tarder à être le chaos. Pour BERNAYS, c'est clair : la liberté est une facteur de risque, car elle amène le chaos. Ça va partir dans tous les sens, comme dans un mouvement brownien. Ça va devenir rapidement « ingérable », comme on dit. A côté de ce cataclysme, l’anarchie ressemblerait à de la natation à peu près synchronisée. Il a donc fallu l’inventer, le miracle.

MOUVEMENT BROWNIEN
Parce que, précisément, ce n’est pas un miracle. Ou, dit autrement, c’est un miracle minutieusement conçu et fabriqué. Par EDWARD BERNAYS. Le sous-titre de son Propaganda, est « Comment manipuler l’opinion en démocratie » (éditions Zones-La Découvertes, 2007, 12 euros). L’auteur a le mérite de la franchise, et n’y va pas par quatre chemins. Ce n’est pas un aveu naïf. C’est la proclamation claire et nette d’une doctrine explicite. EDWARD BERNAYS entend être utile à son pays, et pour cela à faire triompher son idée du Bien.

EDWARD BERNAYS
MORT EN 1995 à 103 ANS
« Théoriquement, chaque citoyen peut voter pour qui il veut. (…)Les électeurs américains se sont cependant vite aperçus que, faute d’organisation et de direction, la dispersion de leurs vois entre, pourquoi pas, des milliers de candidats ne pouvait que produire la confusion. Le gouvernement invisible a surgi presque du jour au lendemain, sous forme de partis politiques rudimentaires. » Cela s’appelle limiter les risques de centrifugation.
Dire que la lecture de ce petit livre (100 pages + la préface) est instructive ne dirait pas grand-chose. Le projet de l’auteur ne souffre pas l’ambiguïté : il s’agit de prescrire « un code de conduite sociale standardisé », d’user de « techniques servant à enrégimenter l’opinion ».
Pour que ça fonctionne, « la société accepte de laisser à la classe dirigeante et à la propagande le soin d’organiser la libre concurrence ». C’est-y pas merveilleux ? Chaque terme compte : « …organiser la libre concurrence … ». Il s’agit de mettre un peu d’ordre dans la loi de la jungle. En contournant au passage ceux qui sont élus pour écrire les lois.
Voilà ce que je dis, moi.
A finir, si vous le voulez bien.
09:00 Publié dans BOURRAGE DE CRÂNE, QUELQUES LECTURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : hitler, staline, liberté, manipulation, opinion publique, psychanalyse, surmoi, hannah arendt, beauvois et joule, petit traité de manipulation, edward bernays, sigmund freud, propagande, publicité, puce électronique, caméra de surveillance, contrôler l'opinion, propaganda bernays, démocratie
16.01.2012
QUI TE MANIPULE ?
Résumé : Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, livre de BEAUVOIS et JOULE, expose diverses techniques visant à faire faire à quelqu’un quelque chose qui, normalement, lui répugnerait. Si l’opération réussit, la personne va changer d’avis, pour se remettre en accord avec elle-même, parce que l’action a produit en elle une dissonance. Elle aura donc été manipulÉe.
Le point de vue de B. & J., pour le dire rapidement, se veut scientifique donc neutre, au moins théoriquement. C’est la merveille due au découpage du savoir en une infinité de « disciplines scientifiques ». Chacune est autonome. Et dans la bonne science, on ne regarde pas ce qu’il y a dans l’assiette du voisin.
Ça veut dire au passage que chaque discipline fonctionne en vase clos, selon sa propre logique, sans rendre de comptes à personne. Il faut bien se dire que, s’agissant de l’homme officinal (retenez bien la formule, c’est moi l’inventeur), plus personne n’est en mesure, depuis trois ou quatre siècles, d’envisager la totalité. C’est d’ailleurs pour compenser cette infirmité que l’ordinateur a été inventé.
Chaque rat est prié de croquer dans sa part individuelle de fromage. La « psychologie sociale » fait comme les autres. Elle n’a pas à se mêler de biologie moléculaire, de mécanique des fluides, de morale ou de politique. Oui, je sais, on me dira que morale et politique ne sont pas des « disciplines scientifiques ».
La conclusion de B. & J., à propos de leur notion de « soumission librement consentie », est : « P’têt ben que ce n’est pas bien, mais c’est nécessaire à la paix sociale ». Il est vrai que nous vivons dans une société de masse. Pour que la machine fonctionne, il faut, nous dit-on, huiler les rouages. La manipulation des foules serait donc le lubrifiant indispensable, pour que les gens continuent à « faire groupe ». Sinon, la collectivité se transforme en centrifugeuse, et elle éclate.
Peut-être, après tout, le « communautarisme » tant redouté par les républicains (ce qu’il en reste) est-il le lubrifiant de substitution qui permet de croire encore pour quelque temps au « vivre-ensemble » (comme ils disent), selon le vieux principe du « divide ut regnas » (c’est du latin : si tu veux régner, divise). Chaque « minorité » (asiatiques, noirs d’Afrique, Antillais, arabes, sans compter les ratons laveurs, aurait ajouté le détestable JACQUES PREVERT) restera bocalisée, aquariumisée dans son quartier. Peut-être, après tout, est-ce la fin de la fiction du « peuple » ?
On me dira ce qu’on voudra : s’il faut gouverner les gens sans qu’ils le sachent, c’est qu’on est arrivé aux frontières du totalitaire.
Car je me pose toujours la même question : comment se fait-il, dans un monde où il n’y a jamais eu autant de liberté, que tout le monde ou presque fasse la même chose, parfois au même moment (plages, supermarché, télévision, etc.) ?
Comment se fait-il que des masses d’individus LIBRES décident librement de faire la même chose que tout le monde au même moment ? On me dira ce qu’on voudra : CE N’EST PAS NORMAL.
Et puis, franchement, n’avons-nous pas déjà acclimaté dans nos démocraties exemplaires, que les petits hommes verts planètes les plus avancées de l’univers nous envient, les merveilleuses trouvailles mises au point par ADOLF HITLER ?
J’exagère ? Alors je demande qu’on me dise ce que c’est, l’échographie. Cette technique si pratique qui permet d’éviter l’amniocentèse tout en arrivant au même résultat, qu’est-ce d’autre qu’un moyen d’éviter la naissance de bébés mal formés ? Qu’est-ce que c’est, sinon cet EUGENISME dont on fait bêtement reproche à HITLER ? Accessoirement, l’échographie permet, par exemple en Inde, d’éviter la naissance des filles.
LE PETIT PERE DES PEUPLES

LE FÜHRER
(à moins que ce ne soit l'inverse)
Oui, l’EUGENISME est bel et bien parmi nous. Est-ce bien, est-ce mal, c’est autre chose. Je suis comme tout le monde, je n’aimerais pas du tout avoir un enfant mongolien. Si une technique « non invasive » permet de l’éviter, je m’en félicite, mais je me dis qu’il s’agit, qu’on le veuille ou non, de SELECTION.
Cette analogie avec ce qui se passait dans un régime politique unanimement VOMI par le monde démocratique actuel me laisse perplexe. C’est vrai qu’HITLER éliminait des personnes déjà nées, donc bien vivantes, alors que l'échographie débouche, en cas de mauvais diagnostic, sur un AVORTEMENT. A part cette « menue » différence, j'attends qu’on me dise en quoi le projet est différent (« élimination des mal formés », qu’on pratiquait déjà dans la Sparte antique).
Autre chose, tiens, pendant que j’y suis. Je ne vais pas, une fois de plus, m’insurger contre la télévision, mais là encore, je note que des gens comme HITLER ou STALINE auraient rêvé d’avoir à leur disposition un tel outil de domestication des masses. Le simple fait de les savoir assises devant l’écran les aurait sans doute rassurés.
Je trouve admirable que, bien avant le règne sans partage de la télévision sur les esprits, le 1984 de GEORGE ORWELL ait explicitement associé le télécran au régime totalitaire décrit dans le bouquin (le stalinisme en particulier, mais en regardant bien ...).

GEORGE ORWELL
Or, aujourd’hui, qu’un type comme PHILIPPE SOLLERS puisse, parlant de LOUIS ALTHUSSER, affirmer que ne saurait se prétendre penseur un homme qui n’a pas la télévision, en dit long. Qu’est-ce que c’est, la télévision comme mode de vie, sinon le bromure que les militaires mettaient dans la nourriture des bidasses le premier soir de leur incorporation, pour qu’ils se tinssent tranquilles pendant les premiers jours ?
Vous voulez encore un exemple ? Selon vous, qui a inventé l’architecture de masse, le gigantisme architectural ? Personne d’autre qu’ADOLF HITLER, brillamment secondé (ou précédé) par son ALBERT SPEER préféré. Il suffit d’aller voir les projets de stade, d’arc de triomphe et autres lubies, pour le comprendre. A qui devons-nous les premières autoroutes, ces structures dirigistes, autoritaires, voire policières ? BENITO MUSSOLINI. Vous pouvez vérifier (autoroute Milan-Lacs, 1924). HITLER n’a pas mis longtemps à comprendre tout l’avantage technique de la chose.
Dans quels régimes dénoncés comme totalitaires a été utilisée la manipulation mentale ? Vous le savez : l’Allemagne hitlérienne et la Russie stalinienne. Deux pays pour lesquels tout bon démocrate dûment estampillé au fer rouge sur la fesse gauche a autant de détestation que si c’étaient des enfers. Ceux que ça intéresse peuvent aller voir mes notes de 12 et 20 mai 2011 (c’est loin, je sais).
Voilà ce que je dis, moi.
A demain pour la suite.
09:00 Publié dans BOURRAGE DE CRÂNE, QUELQUES LECTURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : beauvois et joule, petit traité de manipulation, sociologie, psycho-sociologie, manipulation mentale, totalitaire, totalitarisme, adolf hitler, eugénisme, démocratie, staline, philippe sollers, louis althusser, albert speer, george orwell, 1984
14.01.2012
DIS-MOI QUI TE MANIPULE (suite)
Résumé : JEAN-LEON BEAUVOIS et ROBERT-VINCENT JOULE ont publié Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, en 1987. Il est assez facile d’agir sur le comportement des gens.
Mon bon copain Grand Robert m’a dit récemment qu’une manipulation est une « emprise occulte exercée sur un groupe (ou un individu) ». Tudieu, c’était donc ça ! Si je comprends bien, alors, c’est quelque chose de vraiment pas bien. On va voir qu’au contraire, pour B. & J., tout baigne.

PORTRAIT DE JOHN MALKOVITCH
Un individu est donc d’autant plus « engagé » dans une action qu’il a l’impression d’avoir pris la décision lui-même. Et plus son « engagement » sera fort, plus il aura tendance à persévérer dans sa décision. Dit autrement : plus j’ai l’impression d’être libre, plus je m’engage dans ce que je décide, et plus j’aurai du mal à renoncer à ma décision. Notez bien le mot « impression ».
Inversement, plus j’agis pour exécuter un ordre (l’adjudant m’envoie nettoyer les chiottes, qu’il faut que même la merde brille, pour prendre un exemple d’une époque révolue), plus j’ai envie de tirer au flanc. Car je sais que là, je ne suis pas libre du tout. Ce n’est pas une simple impression.
De toute façon, tout le monde vous le dira : adjudant, ça ne se fait plus. A l’époque merveilleuse que nous sommes en train de vivre, rien n’est plus moche que de ne pas être libre. Enfin presque : de ne pas avoir « l’impression » d’être libre. Résultat : tout le monde a décidé qu’il est libre. Enfin, c’est ce qu’ils disent, tout le monde. On ne pourra pas leur enlever ça, aux gens : ils ont dur comme fer l’impression d’être libres.
Parce que les compères B. & J. montrent comment des gens très sérieux, dans des laboratoires, ont prouvé scientifiquement combien il était facile de « manipuler » les gens pour que, justement, ils en soient convaincus, qu’ils sont libres, alors même qu’ils faisaient des choses inspirées par des volontés extérieures.
B. & J. appellent ça la « soumission librement consentie ». Bon, on voit bien que c’est un oxymore, autrement dit une contradiction dans les termes. Ça ne les gêne pas, B. & J. Au contraire, ils trouvent ça parfait. Tout en maintenant le mot « manipulation » dans leur titre. Un peu faux-culs sur les bords, les compères.
Un certain ETIENNE DE LA BOETIE (oui, le même que « parce que c’était lui, parce que c’était moi ») appelait ça la « servitude volontaire ». C’était plus franc, moins sournois. Mais le yaourt LA BOETIE porte une date de péremption dépassée depuis tellement longtemps … que tout le monde a oublié ce que veut dire « servitude ».
Parenthèse en train de s'ouvrir :
Tout le management d’entreprise, depuis des dizaines d’années, a consisté à faire entrer dans le fonctionnement journalier de l’entreprise les techniques de manipulation. Le but avoué ? Faire disparaître du paysage directement visible le PRINCIPE D’AUTORITÉ.
C’est ainsi qu’il n’y a plus d’employés, mais des « collaborateurs ». Que le patron se balade en chemise. Que tout le monde se tutoie et s’appelle par son prénom, que t'as vraiment l'impression qu'il n'y a plus de hiérarchie, que tout le monde est sur un pied d'égalité.
Qu'on fait, tiens-toi bien, au cours des « stages de remotivation de l'équipe », du saut à l'élastique, des opérations survie, du parachute, pour montrer qu'on est tous un gros tas de chouettes copains, et qu'on est prêts à se défoncer pour l'entreprise. Mais tout le monde a beau jouer la comédie, tout le monde sait qu’il s’agit d’une simple opération d’escamotage du dit PRINCIPE D'AUTORITÉ.
Parce qu'il est increvable, dans ce système, le principe d'autorité.
Parenthèse qui se ferme.
Donc, nous disions qu'il s’agit de faire agir quelqu’un dans un sens souhaité. Dans les techniques de manipulation dévoilées par B. & J., figure en bonne place le « pied-dans-la-porte ». Dans la rue, par exemple, il est recommandé de demander l’heure avant de demander une pièce de monnaie.
De même, si une ménagère accepte d’apposer sur sa vitre de cuisine un auto-collant en faveur de la sécurité routière, elle acceptera plus volontiers qu’on installe dans son jardin un grand panneau sur le même thème. Demander petit au début pour obtenir gros à la fin, disons que ce sont de bons débuts dans la manipulation.
Une autre technique qui marche assez bien : la promesse non tenue. Enfin, en termes de « psychologie sociale », ils appellent ça « l’amorçage ». On pourrait aussi appeler ça « publicité mensongère ».
Vous vendez des voitures ? Annoncez une réduction de 15 %. Quand les gogos ont afflué sur place, dites-leur que ce sera finalement 3 %. Eh bien tenez-vous bien, un nombre respectable des gogos persiste. En gros, vous provoquez une attente, un désir, que vous décevez, mais pas trop. Normalement, il reste des gogos : ceux qui n’ont pas la sagesse de faire un trait sur le désir qu’on a fait naître en eux.

Bon, je ne vais pas résumer le livre de B. & J. Disons simplement qu’ils exposent un certain nombre de techniques, expérimentées dans un cadre universitaire, donc scientifique, parmi lesquelles certaines sont croquignolettes, par exemple, celle où des étudiants, à la suite de manœuvres tortueuses, acceptent de manger un ver de terre. Il y a aussi l’animateur de supermarché qui aiguille les clients vers le rayon pizza en leur touchant ou non l’avant-bras avec la main : ceux qui ont été touchés achèteront bien plus de pizzas que les autres.
Les gens, c’est maintenant prouvé, on peut leur enlever une partie de leur liberté sans qu’ils s’en aperçoivent. C’est sans doute ce que B. & J nomment le « libre consentement ». Des hypocrites cauteleux, des papelards chafouins, finalement, les compères B. & J. Même « librement consentie », j’appelle la soumission « servitude ». Tout ça montre assez bien qu’on ne sait plus trop ce que c’est, la liberté.
Voilà ce que je dis, moi.
A suivre…bientôt.
09:00 Publié dans BOURRAGE DE CRÂNE, QUELQUES LECTURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : beauvois et joule, petit traité de manipulation, soumission librement consentie, étienne de la boétie, traité de la servitude volontaire, pied-dans-la-porte, amorçage, manipulation mentale, politique, société
13.01.2012
DIS-MOI QUI TE MANIPULE
Je l’ai déjà dit ici, la Bande Dessinée forme une part non négligeable de l’humus sur lequel l’Egopode podagraire ou le Centranthe rouge, bref, la mauvaise herbe que je suis, a poussé. « C’est pas moi qu’on rumine et c’est pas moi qu’on met en gerbe », dit quelqu’un de bien. Je suis resté Egopode podagraire ou Centranthe rouge, bon gré mal gré.
Dans les rares séries B. D. actuelles où mes circuits trouvent encore un peu de sève pour alimenter leur course alentie (on dirait du Verlaine, vous ne trouvez pas ?), il s’en trouve une qui emporte l’unanimité de mon suffrage, c’est la série Alpha.
Bien sûr, pas pour le surhumain cornichon vaguement courge qui vient à bout de tout sans être défrisé (c’est la loi du genre). Mais pour des scénarios impeccablement construits, qui réjouissent l’esprit du lecteur presque autant que le scénario inoubliable du Retournement, roman de VLADIMIR VOLKOFF (1979), que vous avez sûrement lu.
Parmi les épisodes, on trouve l’histoire d’une arnaque diaboliquement vicieuse visant à assassiner le président des Etats-Unis en personne. Un Irlandais nationaliste (engagé dans l'I. R. A. ?) rentre paisiblement chez lui, découvre sa famille assassinée. Le cadavre d’un agent de la C. I. A. laissé sur place laisse penser que ce sont les Américains qui ont fait le coup. L’Irlandais est convenablement aiguillé (et aiguillonné) par des salopards vers une vengeance impitoyable à l’encontre du grand responsable, qui ressemble ici à GEORGE W. BUSH.
Sauf que le coup a été monté par le patron des services secrets de Sa Majesté, qui aimerait bien venger ainsi la mort tragique de son fils, précisément en Irlande. Il échoue au dernier moment, grâce au héros, évidemment. Inutile de dire que l’Irlandais devait exploser en même temps que la voiture généreusement offerte par les salopards. Pas de traces, chez les salopards.
Le procédé utilisé par les barbouzes anglais porte le label d’origine contrôlée MANIPULATION. Il se résume à une question : comment faire que quelqu’un obéisse à un ordre en croyant accomplir sa seule volonté ? Comment l’amener à adhérer au désir qu’un autre a eu à sa place ? Comment lui faire prendre à son insu la décision qu’un autre a prise à sa place ?

Messieurs BEAUVOIS et JOULE (JEAN-LEON BEAUVOIS et ROBERT-VINCENT JOULE, que j’abrègerai en B. & J.) ont publié un intéressant petit livre en 1987 (ce n’est pas un perdreau de l’année, mais moi non plus, donc …), qui s’intitule précisément Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens.
C’est un livre de « psychologie sociale » qui acclimate sur le sol français une théorie qui a vu le jour sur le sol américain : la théorie de « l’engagement ». Acclimatation réussie, semble-t-il : 250.000 exemplaires vendus.
La théorie postule quelque chose de central : quand le colonel du régiment fait un discours sur les méfaits de l’alcool et de la drogue, c’est sûr qu’aucun bidasse ne va le contredire, mais c’est sûr aussi que chacun va continuer comme si rien ne s’était passé. En revanche, si vous arrivez à obtenir d’une personne qu’elle traduise en acte effectif, même minime, une décision qu’elle accepte de prendre, cette action aura tendance à perdurer dans le temps. Le discours est inefficace à long terme, au contraire de l'acte effectif.
Ce qui est rigolo, ici, c’est de penser aux vieux manuels de philo, qui étaient traditionnellement structurés selon la dichotomie « la pensée » / « l’action », et qu’on a tous, à une époque, appris que la pensée précède (et domine) l’action. L'hypothèse des auteurs est que ceci est un mythe aimablement colporté par une tradition, disons « humaniste ».
B. & J. soutiennent en effet que la persuasion (discours oral) est par nature inefficace. C’est, dans leurs termes, la méthode « cognitiviste », traditionnelle, qui s’adresse au cerveau, à la raison, à la compréhension, à l’intelligence, et qui suppose que l’esprit commande, selon la vieille image qu’on se fait de la liberté humaine (priorité à la pensée). Cette méthode ne vaut rien.
Car si vous voulez que des choses changent en réalité, il vaut mieux essayer d’obtenir des actes de la part des personnes, parce que celles-ci se sentiront beaucoup plus engagées (elles auront fait). La méthode est ici « comportementale » (ça, c'est bien américain), et repose sur l’idée que l’individu est davantage dans ce qu’il fait que dans ce qu’il pense (priorité à l’action).
Ça va même plus loin, puisque les auteurs montrent que plus l’action réalisée a coûté à l’individu (parce qu’elle allait à l’encontre de ses convictions), plus celui-ci fera un effort mental et réarrangera ses propres convictions pour qu’elles reviennent en cohésion avec l’acte accompli. En clair : si vous réussissez à lui faire accomplir un acte auquel il n'adhère pas, vous réussirez ipso facto à le faire changer d’avis. La manipulation est là.

Quelqu’un qui fait quelque chose qui lui coûte provoque en lui-même une dissonance, comme une fissure intérieure qui le rendrait rapidement schizophrène s’il n’y mettait bon ordre : il est plus facile de changer la conviction que d’effacer l’acte déjà accompli. A ce stade, on peut donc se dire que la manipulation a réussi son coup.
Voilà ce que je dis, moi.
A suivre.
09:00 Publié dans BOURRAGE DE CRÂNE, QUELQUES LECTURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, alpha, vladimir volkoff, le retournement, littérature, politique, société, états-unis, c. i. a., george w.bush, manipulation, manipulation mentale, beauvois et joule, petit traité de manipulation, psychologie sociale, théorie de l'engagement
24.12.2011
B. D. DANS L'EAU : OUMPAH-PAH
Ce qu’on appelle « oumpah-pah », en général, c’est la musique des fanfares alsaciennes en particulier, et germaniques en général. Une musique bien lourde, à trois temps, qui ressemble à l’idée qu’on se fait des Allemands (je m’interdis de parler des Alsaciens ; pour moi, l’Alsacien, particulièrement dans sa variante féminine, est sacré). Qu’est-ce qui leur a pris, à RENÉ GOSCINNY et ALBERT UDERZO, d’appeler cet Indien sympathique et très costaud, leur premier héros vraiment populaire, de ce nom étrange ? Mystère.
En tout cas, cette B. D. reste bien marrante. Le couple « gros costaud » et « petit malin » est déjà en place, bien que le chevalier Hubert De la Pâte Feuilletée soit un peu bêta par rapport au futur Astérix. Oumpah-pah, quant à lui, est déjà un Obélix, sans potion magique toutefois. Mais l’idée est dans l’air.
Il mange du pemmican, évidemment, et abat d’un seul lancer de tomahawk un bison lancé à la poursuite de l’imprudent « double scalp », surnom qu’il a donné à son nouveau « frère de sang », le dit chevalier De la Pâte Feuilletée. Ce qui occasionne un bel échange entre lui et son chef, lorsqu’il arrive au fort français : « Oumpah-pah est mon frère. – C’est Madame la marquise votre mère, qui en sera surprise ! ».
Cette arrivée est fêtée au moyen d’un festin final. Sur la table trône l’énorme rôti de quadrupède que les amateurs d’Astérix connaissent bien. Mais Oumpah-pah, qui a saisi le chandelier à quatre branches croque avec délice les bougies en disant : « Cuisine des visages pâles, succulente ».
Le sorcier de la tribu des Shavashavah, dont le cri de guerre est : « yak yak yak yak ! », s’appelle Ypleuh. N’a-qu’une-dent est le guerrier qui voudrait mettre à mort le Français, mais il s’appellera bientôt N’a-qu’une-dent-mais-elle-est-tombée-alors-maintenant-n’en-a-plus. Oumpah-pah aime beaucoup son nouvel ami Double-scalp. La preuve, je n’ai pas compté le nombre de fois où il assène d’un geste léger un coup de son tomahawk de pierre sur la tête du dit nouvel ami (ça doit tourner autour de la demi-douzaine).
Alors je vous résume l’histoire, qui ne fait pas fumer le cerveau. Hubert de la Pâte Feuilletée débarque pour la première fois sur le sol américain, courageux Français qui se porte volontaire pour aller seul en éclaireur, chaudement encouragé par son commandant, que les flèches, les cris et les tam-tams « intimident » : « Ça, de la Pâte Feuilletée, ça c’est une bonne idée ! ».
Il est capturé après un combat singulier d’une rare violence (!), par Oumpah-pah, grand costaud. Au moment où il saisit le scalp de son adversaire pour le découper suivant le pointillé, celui-ci lui reste dans les mains, et pour cause : c’est une perruque. D’où son surnom de « double-scalp ». Pour garder ses droits sur son prisonnier, il subit trois épreuves (chocolat bouillant, plume chatouilleuse, tir à l’arc) victorieusement. Comme double-scalp a pris sa défense, il en fait son frère.
N’a-qu’une-dent et Ypleuh veulent la mort du blanc, ce qui donne lieu à quelques scènes croquignolettes. A mon sens, c’est la première fois qu’UDERZO dessine une dent prenant la poudre d’escampette hors de la bouche de son propriétaire. D’où le nouveau surnom à rallonge cité plus haut.
Oumpah-pah décide de ramener double-scalp parmi les siens. Mais ils doivent prendre garde : les Shavashavah ont des ennemis, les Pieds-plats, dont le cri de guerre est « blblblblbl ». Une jolie scène de poursuite a lieu dans la forêt, puis dans la prairie avec la complicité d’un troupeau de bisons. Enfin, ils arrivent à Fort-Petit, où le commandant décrète : « Ouvrez l’huis ! ». Tout se termine par un festin. Tout tient en trente pages.
Quelques scènes mémorables piquées au hasard des cinq récits. Celle où l’aristocrate du Fort fait une démonstration raffinée de toute sa science du cheval, à la fin de laquelle il laisse l’Indien monter le pur-sang, en espérant qu’il se casse la figure. Pas de chance : Oumpah-pah saute sur la bête et saute par-dessus la palissade de Fort-Petit, pendant que l’aristo bout de rage.
La rencontre en pleine mer avec le pirate Brake n’est pas mal non plus. Son portrait par le capitaine ? Il se rase en tournant le dos à son miroir, tellement il est laid. Il trouve que le poisson n’a pas le goût assez pourri. Il coupe son jambon au sabre : « Hein ! elles sont fines mes tranches ? – Oh oui, capitaine ! Oh ouiu, capitaine ! ». Le combat naval est du plus beau burlesque. Et Brake, le pirate terrifiant, ne sait même pas nager, il a peur de l’eau.
Le style d’UDERZO est tout à fait là. GOSCINNY est en pleine forme pour les trouvailles de scénario et de dialogues de ce western pour rire. J’ai parlé du festin final. Les Indiens jurent par « Nanabozo » le grand lapin. Oumpah-pah est d’une force terrible. Un pirate se trouve sur la route du bateau qui amène l’Indien en France, et son bateau se retrouve au fond de l’eau. Il chante en ramant : « Ah le pemmican blanc qu’on mange sous les tipis, Quand les squaws sont belles du côté d’Minishoshe ». Bien entendu, tous les animaux se bouchent les oreilles. Est-ce que tous ces détails vous disent quelque chose.
Bref, on a compris : GOSCINNY et UDERZO se sont « fait la main ». Ils auraient abandonné la série (après la cinquième aventure) suite à un référendum belge où leurs héros arrivaient en onzième position. S’il en est bien ainsi, nous devrions Astérix et Obélix à une bouderie. Moralité : « A quelque chose malheur est bon » (proverbe rakotofiringa).
Pour finir, le nom de l'ennemi prussien : Ktatzenblummerswishundwagenplaftembomm. Qui me fait immédiatement penser à l'épastrouillante invention de l'immortel Savant Cosinus du bienheureux CHRISTOPHE (alias GEORGES COLOMB) : anémélectroreculpédalicoupeventombrosoparacloucycle. A prononcer d'une seule émission de voix évidemment, sinon ce n'est pas drôle pour les autres.
Voilà ce que je dis, moi.
09:00 Publié dans QUELQUES LECTURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, littérature, oumpah-pah, goscinny, uderzo, astérix, obélix, b. d., rakotofiringa
29.11.2011
DE LA COURTOISIE EN PHILOSOPHIE
Résumé de l’épisode précédent : HANNAH ARENDT est très belle et Monsieur BERNARD est mort.
Monsieur STORA, le remplaçant de Monsieur BERNARD pour enseigner la philo, je ne sais absolument pas si c’est le BENJAMIN STORA qu’on entend régulièrement sur les ondes quand il s’agit pour les Français de comprendre le Maghreb. Je ne pense pas, parce que, pour s’occuper de l’Afrique du Nord, il faut être historien ou géographe, pas philosophe. Quoique ... (comme disait RAYMOND DEVOS).
« Non-conformiste » résumera le mieux la situation. Je ne pense pas que, sous la houlette décontractée de Monsieur STORA, nous ayons fourni des efforts démesurés. Je me souviens plutôt de causeries informelles. Evidemment, ce n’est pas désagréable, et puis ça fait passer le temps. Et puis, aussi, il m’en reste quelque chose.
Car j’ai gardé un souvenir de son passage dans notre classe, un souvenir non négligeable, comme on va le voir. Je préviens qu’il ne préjuge en rien du fait que Monsieur STORA était ou non excellent, mais il m’a permis au moins d’enrichir mon vocabulaire d’un mot, d'un seul.
Il nous parla en effet un jour des fauteuils conçus par des dessinateurs d’avant-garde (pardon : des designers), qu’il avait qualifiés de vrais « baisodromes ». La preuve qu’il l’a dit, c’est que je m’en souviens. C’était sans doute ça, l’avant-garde pédagogique. Et ça annonçait 1968. Et puis, baisodrome, c’est une philosophie comme une autre, demandez à DOMINIQUE STRAUSS-KAHN.
Quant au troisième, Monsieur GIRERD, quand il a bien fallu remplacer Monsieur STORA, là, j’ai vraiment eu l’impression d’entrer dans une « classe-de-philo ». Affreux ! Le couvercle, pour le moins ! Quand on entrait dans sa classe, l'espace était déjà plus étroit, les murs s'étaient resserrés, le plafond s'était abaissé, on respirait plus difficilement. J’étais assis à côté de X…, et nous mettions une coche au crayon sur une feuille de brouillon, chaque fois que Monsieur GIRERD prononçait sa formule : « si-vous-voulez ». A la fin, on comparait nos décomptes, pour montrer que nous avions été des élèves excessivement attentifs et studieux.
L’année suivante, j’ai passé toutes mes notes prises en cours à SYLVIE, qui préparait son bac. SYLVIE attendit plusieurs années avant de m’avouer qu’elle s’y était fort amusée et divertie, en particulier à cause des nombreux petits dessins et du nombre appréciable des « je m’emmerde » dont j’avais pris soin de farcir les dites notes. J’avais bien sûr totalement oublié ces détails poétiques.
Si l’on pouvait mourir d’ennui, je serais mort dans un cours de Monsieur GIRERD qui, pourtant, dans son costume impeccable, avait une façon fort élégante de sortir un mouchoir impeccable de sa poche pour s’en essuyer le front dans un sourire dénué, sinon d’humanité, du moins de justification, avant de soulever d’un doigt le bas de sa veste impeccablement coupée pour réinsérer le mouchoir dans sa poche.
Ce dont je me souviens, c’est que ce monsieur, finalement et tout compte fait, n’était pas trop mécontent d’être lui-même. On comprenait très vite qu’il était moins un philosophe que quelqu’un qui s’acquittait contre rémunération statutaire de sa tâche, qui consistait à enseigner la philosophie contenue dans les manuels, pour le compte de l’Etat français. Il n’était certes pas du côté du doute, au moment même où il parlait de DESCARTES.
Je suppose que ma haine de ce qu’on appelle « scolaire », la pire antithèse de ce qu'on appelle « humaniste », je la dois au moins en partie à Monsieur GIRERD. A ce titre, je lui dois aussi une certaine gratitude. Et puis après tout, malgré ses efforts, je me dis qu’il n’a pas réussi à me dégoûter de toute philosophie. Conclusion : je me dis qu'il y a d’un côté les philosophes "pour philosophes et profs de philo", et de l’autre des hommes qui philosophent avec un sens aigu de la courtoisie.
Mon pire souvenir, en philosophie, fut certainement Anthropologie philosophique, de BERNARD GROETHUYSEN, livre entamé librement, je le précise, mais sans précaution aucune, inconsidérément et à l’aveuglette. Je ne souhaite pas une pareille épreuve à mon pire ennemi. Très courte, l’épreuve, il ne faut rien exagérer.
D’une manière générale, autant le dire, je déteste le spécialiste ou l’expert qui pense que, quand il s’adresse à des non-spécialistes, plus il les assommera de termes assommants, c’est-à-dire moins son public aura compris ce qu’il a dit, plus il en ressortira muni d’une auréole d’expert patenté, et plus son propos a des chances de devenir parole d’évangile. Ça, laissez-moi vous dire que ça n’attrape que les gogos, qui regardent le nœud de cravate de travers et le brushing défait avant d’écouter les paroles.
L’actualité économique nous offre mille exemples de ce vice radical qui a contaminé les économistes (avec la liaison « z », j’ai toujours envie de les appeler les « zéroconomistes »). Heureusement, l’actualité, quelle qu’elle soit, nous offre pour compenser une constante et parfaite illustration du bien connu proverbe : « Un clou chasse l’autre ».
Heureusement, aussi, le bureau de Madame Actualité est organisé comme celui de GASTON LAGAFFE qui, ajoutant le courrier du jour à la masse du courrier accumulé, précipite le courrier ancien dans la poubelle située de l’autre côté. Cela ne rend pas plus humbles, pourtant, les professionnels dont le métier est de s’occuper des charmes de Madame Actualité et qui, tous les matins, sont obligés de repartir à l’assaut de son corps inépuisable, toujours nouveau et toujours pareil, aussi vieux et aussi pimpant de jeunesse éclatante.
J’avais lu, il y a fort longtemps, un livre formidable, bien que de taille conséquente : L’Auto-analyse de Freud, de DIDIER ANZIEU. Voilà, me disais-je, une façon courtoise de s’adresser à moi, lecteur : quand je referme le livre, j’ai l’impression d’avoir compris ce qu’on m’a dit. Oui, je dirai qu’il s’agit là de courtoisie.
JACQUES LACAN a certainement eu ses raisons (précision et exactitude) pour s’exprimer, dans le même domaine qu’ANZIEU (la psychanalyse), mais s’il avait envie de rester entre spécialistes en s’adressant à des spécialistes, grand bien lui fasse et je ne m’en mêle pas. Après tout, on ne demande pas au chercheur en biotechnologie d’écrire le billet d’humeur du journal du jour en langage biotechnologique.
Mettez le nez, si ça vous dit vraiment, dans Télévision, du dit JACQUES LACAN (mince comme une jambon de sandwich de chemin de fer, et aussi indigeste, qui commence par le célèbre : "Je dis toujous la vérité. Pas toute."), et vous m’en direz des nouvelles. Sans entrer dans l’étude du cas « JACQUES LACAN », il y a quand même quelque chose de curieux, voire de rigolo. La question qui se pose, en effet, c’est de savoir comment il se fait que cette parole pour le club très fermé d’une élite d’initiés se retrouve galvaudée sur la place publique.
N’y aurait-il pas une petite envie de gloriole ? Allez, avoue JACQUOT, on t’en voudra pas. Le créneau est original : il fallait le trouver ! JACQUES LACAN fondateur de l’école
« HERMETISME DE PLACE PUBLIQUE » !
C’est pas rigolo, ça ? L'oxymore de compétition ! L'oxymore du mépris affiché ! Il fallait y penser ! « Regardez-moi ! Je parade, et vous êtes incapables de savoir pourquoi, mais vous êtes convaincus que je vous suis supérieur. D'ailleurs tout le monde le dit. Au diable la courtoisie ! »
Je les vois très bien, les douze psychanalystes, les conspirateurs en mie de pain, place de la Concorde, avec leurs lunettes noires, leurs imperméables mastic, leurs chapeaux mous, qui murmurent entre eux tout en jetant des coups d’œil autour d’eux, comptant les badauds qui s’arrêtent autour de leur manège de complot de farce. Une belle idée publicitaire quand même. Je lui prédis le plus bel avenir. Ah, on me dit que LACAN est mort ? Peut-être qu’il avait l’âge ?
Attention, fin de déviation, retour à l’itinéraire de départ. Retour à HANNAH ARENDT et à Condition de l’homme moderne. J’ai dit les efforts que ce livre m’a demandés. Là, j’ai eu envie de m’accrocher, au seul motif que j’avais déjà lu quelques choses de la dame qui m’avaient bien parlé. Je tâcherai d’être clair, dans la modeste mesure où j’ai moi-même mesuré enjeux, tenants et aboutissants, ce qui n’est pas gagné d’avance. Je ne vais pas résumer le livre, juste essayer de dire pourquoi je ne regrette pas de l'avoir lu.
A suivre, si je me sens de taille, ... et d’humeur.
09:00 Publié dans LITTERATURE, QUELQUES LECTURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : hannah arendt, raymond devos, philosophie, littérature, benjamin stora, dominique strauss-kahn, descartes, bernard groethuysen, gaston lagaffe, didier anzieu, jacques lacan, psychanalyse, condition de l'homme moderne
28.11.2011
HANNAH ARENDT ET MONSIEUR BERNARD
HANNAH ARENDT est une philosophe magnifique. Et magnifique à tout point de vue. Regardez donc la photo que Gallimard a choisie pour orner le dos de son volume « Quarto » : je craque, j'attends qu'on me la présente. Elle est belle. Une jeune femme superbe, au regard ardent, au visage ovale de madone.
On comprend que MARTIN HEIDEGGER ait succombé, même si c'est GÜNTHER ANDERS qui l'eut le premier, comme premier mari de la dame, lui-même un gusse de première, avec L’Obsolescence de l’homme, que je recommande chaudement.
J’ai lu, il y a quelques années, Les Origines du totalitarisme, le gros maître-livre de HANNAH ARENDT, le livre d’une vie, même si l’ouvrage est loin d’épuiser l’œuvre de la philosophe. Sa lecture constitue néanmoins une grande aventure, dont mes modestes moyens sont bien loin de pouvoir prétendre dénouer tous les fils.
Je dois dire ici que la lecture des Origines du totalitarisme restera pour moi un moment de basculement. Ce livre, avec quelques autres de la même que j’ai lus, sinon assimilés, a modifié en profondeur ma façon d’être au monde. Peu de livres peuvent se vanter de cet exploit. L’une des premières raisons, c’est probablement l’énormité de la matière brassée et l’impression de maîtrise qui s’en dégage.
Mine de rien et à part ça, je suis épastrouillé du nombre et de la diversité des gens qui se réfèrent à ses travaux, fût-ce pour en critiquer tel aspect. En particulier, les critiques se concentrent sur Eichmann à Jérusalem, que j’avais lu dans la foulée. Il est vrai qu’elle a assisté au procès en tant que journaliste envoyée par le New Yorker, mais qu’elle en est partie avant la fin. Sa thèse sur la « banalité du Mal » est connue, souvent mal comprise.
Mais ce qui lui est surtout reproché, c’est d’avoir minimisé le rôle d’EICHMANN dans l’exécution de la « solution finale », en en faisant un exécutant de bas étage, ce qu’elle aurait évité en assistant à la fin du procès, où la véritable personnalité de l’accusé est alors, semble-t-il, apparue en pleine lumière.
Pour ne rien arranger, HANNAH ARENDT ne porte visiblement pas dans son cœur le président du tribunal, qu’elle trouve, si je me souviens bien, d’une partialité assez marquée. On comprend que ça la chiffonne, malgré tout, d’assister au procès du bourreau par les coreligionnaires de ses victimes : il y a quelque chose de bizarre dans le tableau. Sans parler de l’enlèvement du bourreau (en Argentine, je crois).
La « banalité du Mal », en gros, c’est quand un individu, parce qu’il est pris dans une organisation sociale où il est intégré en se réduisant à un simple rouage mécanique, en vient à infliger le Mal à d’autres individus au nom du bon fonctionnement de la dite organisation. Un Mal infligé de façon administrative et neutre, en quelque sorte. Je parlerai quelque jour prochain de La Crise de la culture, le livre sans doute le plus diffusé de HANNAH ARENDT.
Aujourd’hui, c’est plutôt de Condition de l’homme moderne que je voudrais parler, un livre fort et dense. Heureusement, il faut attendre la page 280 pour tomber sur une énorme bourde grammaticale, l’impardonnable faute de conjugaison qui déconsidère son auteur : « le moins remarqué certainement fut l’addition d’un certain instrument à l’outillage déjà considérable de l’homme, bien qu’il s’agissât du premier appareil purement scientifique qui eût jamais été inventé ». Même mon correcteur grammatical, qui ne remarque pas grand-chose, l’a souligné en rouge.
Le coupable s’appelle GEORGES FRADIER, le traducteur. Faisons-lui : « Hououou, les cornes ! », qu’il paie sa tournée, et passons à autre chose. Le titre lui-même pourrait poser un petit problème : comment passe-t-on de The Human condition à Condition de l’homme moderne ? Je n’ai pas l’explication.
Ne cherchons pas à le nier : ce livre m’a demandé quelque effort de contention mentale. Je le conseillerais moins à un ami qui voudrais découvrir HANNAH ARENDT, que La Crise de la culture, de hautes volée et portée, sans doute, mais beaucoup plus accessible.
Attention, déviation. Mesdames et messieurs, nous allons digresser.
En général, je n’aime guère me plonger dans les livres de « philosophie philosophique ». Soit dit aussi en général, je n’ai pas grand-chose à faire avec les constructeurs de systèmes (philosophiques, politiques, et tout ça). C’est ce qui m’a vite éloigné d’un auteur comme RENÉ GIRARD, dont je dois bien avouer que La Violence et le sacré m’avait passionné.
Pour tout dire, les constructeurs de systèmes sont de deux sortes : soit ce sont des utopistes, et dans ce cas, rien n’empêche de les laisser rêver, quitte à ce que leurs projets fassent semblant de se réaliser (Phalanstère, communauté de la Cecilia, etc.) avant de se casser la gueule sans faire trop de bruit. C’est le cas des « écoles parallèles » suscitées par 1968, dans la foulée de Summerhill et A. S. NEILL.
Soit ils sont dangereux, comme LENINE, ses sbires et ses suiveurs sinistres, qui ont fait croire qu’ils construisaient LA société communiste, alors que ce qui s’est effondré en 1989-1991 n’est rien d’autre qu’un système où régnait un Capitalisme d’Etat (totalitaire, au surplus), simple rival du Capitalisme Libéral (dont je ne suis pas sûr qu’il ne soit pas lui-même totalitaire, à sa manière). Alors là, il faut évidemment les combattre.
PIERRE BOURDIEU est un autre de ces systémistes que je redoute et fuis autant que je peux. Pour vous dire, mon premier contact avec la philosophie, je veux dire en dehors de toute école, ce furent FRIEDRICH NIETZSCHE, HENRI BERGSON et GASTON BACHELARD. Je mets PLATON à part, dont les dialogues ressemblent plutôt à des conversations familières qu'à des manuels de philosophie. Rien de moins scolaire. Rien de plus courtois.
J'ai fait, comme tout le monde un tout petit détour du côté d’ALAIN. Propos sur le bonheur, c'est le livre de la philosophie du gros bon sens ("il faut attendre que le sucre fonde", "cherchez l'épingle", etc.), le livre d'un philosophe qui sent encore la glèbe et le cul des vaches, un livre pour adolescents. Globalement, c'est quand même un détour qui vaut le détour. J’avais seize ou dix-sept ans. Tous ces livres ouverts au hasard, je ne savais pas que c'était ça, la philosophie. C’était avant la classe de philo, les manuels, l'ennui.
La Généalogie de la morale, La Naissance de la tragédie, Les Deux sources de la morale et de la religion, Essai sur les données immédiates de la conscience, La Terre et les rêveries du repos, La Terre et les rêveries de la volonté, L’Eau et les rêves, L’Air et les songes. Il est là, mon premier manuel de philosophie, d’avant la classe de philo. Je lisais ça à la façon dont j’ai lu plus tard la poésie. Avec le même sentiment de m’élever et d'explorer.
Avec la classe de philo, ce ne fut plus jamais pareil, mais « ce-qu’il-faut-savoir-pour-réussir-l’examen ». EMMANUEL KANT m’a fait mal au pied quand Critique de la raison pure m’est tombé des mains à la moitié de la page douze. S’il m’a fallu côtoyer RENÉ DESCARTES, nous nous croisons depuis ce temps, le matin, à la boulangerie, courtoisement, sans toutefois nous serrer la main.
J’ai suivi quelques conférences de JACQUES BOUVERESSE exposant les détails de la grande controverse entre LEIBNIZ et SPINOZA. Voyez un peu ce qu’il m’en reste : nib de nib. Dans le fond, j’ai gardé précieusement mes affections et fantaisies dénuées d’école. NIETZSCHE et BERGSON me semblent toujours éminemment courtois, parce que lisibles.
Car la classe de philo, pour moi, ce ne furent pas les grands philosophes, à l'exception des noms que j'ai cités, plus quelques autres. Ce furent Monsieur BERNARD, Monsieur STORA, Monsieur GIRERD. Trois professeurs pour le prix d’un. En une seule année. Le premier, on l’a gardé six ou huit semaines, et puis il est mort. C’est dommage, parce que les débuts étaient prometteurs. Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous n'étions pour rien dans ce décès, je le jure.
Premier cours avec Monsieur BERNARD, vous voulez que je vous fasse le dessin ? Il entre dans la salle, il chope une chaise à la volée, il la place au fond de la travée centrale, il s’assied, il commence à parler. Déjà ça, c’est du brutal. Mais quand on sait que son premier cours, c’est Le Cimetière marin de PAUL VALERY, ça refroidit le plus audacieux. On dira « élitiste », bien sûr. J’étais émerveillé, tétanisé sur mon siège et ne comprenant que pouic.
Souvenir extraordinaire d’un choc, même si je reconnais que la poésie de PAUL VALÉRY me semble aujourd’hui avoir quelque chose de fané, de desséché. Quelque chose du stérile des mécaniques horlogères de haute précision, je ne sais comment dire. Quoi qu’il en soit, ceci reste bien beau :
« Ce toit tranquille où marchent les colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux ! »
Je suis allé à son enterrement, qui a dû avoir lieu en décembre. Il fumait (pas ce jour-là, qu'est-ce que vous allez me faire dire !) comme trois pompiers (les professeurs fumaient pendant leurs cours ! ah ! la pipe de tabac gris de Monsieur ZILLIOX !), et ne dédaignait pas « l’annexe », pendant les récréations, avec un agréable Côtes-du-Rhône, en compagnie de DELMAS et WULSCHLEGER. Ce fut donc un cours plutôt bref.
Je revois encore, dans la cour n°1 (des « grands ») du lycée Ampère, ce grand monsieur BERNARD, finir sa cigarette avant d’entrer en cours. Son collègue CHOPELIN lui parlait fiévreusement, l’asticotait, vibrionnait et semblait monter à l’assaut de la haute stature qui restait de marbre, mais toujours courtois. C'est ça qui compte, non ?
A suivre, pour la suite et la fin de la digression, promis.
09:00 Publié dans LITTERATURE, QUELQUES LECTURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : monsieur bernard, hannah arendt, philosophie, enseignement, lycée ampère, martin heidegger, günther anders, l'obsolescence de l'homme, les origines du totalitarisme, eichmann à jérusalem, banalité du mal, la crise de la culture, condition de l'homme moderne, rené girard, nietzsche, bergson, gaston bachelard, paul valéry, le cimetière marin, poésie
27.11.2011
UNE INTRANSIGEANCE FROMAGERE
Les traditions familiales, nous dit-on sur un ton éploré, se perdent. La famille occidentale, nous dit-on, échoue désormais à transmettre les vraies valeurs. Celle que je présente aujourd’hui est mentionnée en 1896 dans une sorte de Bible du Croix-Roussien. L’auteur, de son vrai nom, se nommait CLAIR TISSEUR, et se faisait appeler NIZIER DU PUITSPELU par ses amis de l’Académie du Gourguillon, de haute et insigne renommée.
Il est connu pour avoir beaucoup écrit à propos de notre bonne ville, de ses pentes et de son plateau. Mais la Bible dont je parlais, vénérée, constamment et fidèlement rééditée, s’intitule Le Littré de la Grand’Côte. C’est un dictionnaire de patois, si l’on veut, mais c’est aussi un trésor de mémoire vivante, et non un lexique sec de termes plus ou moins folkloriques qu’il est bon de prononcer dans les soirées « en ville » pour se faire mousser.
Pour vous dire, à l’article « canut », NIZIER se désole qu’en 1894, il n’y avait plus que 3.000 « métiers à la main », pour 60.000 en 1842. Vous entendez d’ici le raffut qu’il n’y a plus sur les pentes et sur le plateau de la « colline qui travaille ». Cette dernière expression est assez mal venue, parce que, mine de rien, il y a encore une bonne partie qui, manifestement, « prie », dans les environs de Saint-Bruno-des-Chartreux, dans la partie sud-ouest de notre colline.
Pour revenir à ce Littré-là, il faut dire que l’auteur n’hésite pas à intervenir en personne, parfois en gros sabots, dans son ouvrage, éminemment savant au demeurant : « Je connaissais une aimable demoiselle en âge d’être mariée. Le père voulait d’un commis de ronde. Comme bien s’accorde, la mère n’en voulait pas. Elle entendait d’un employé à la recette générale. « Je ne veux pas qu’Aspasie épouse un cul-de-plomb ! », s’écriait le père avec véhémence.
» Comme bien s’accorde, Aspasie écoutait à la porte. (…) On l’appela. Comme bien s’accorde encore, la mère l’avait emporté. Aux premiers mots, l’infortunée jeune fille tombe à genoux en sanglotant : « O maman… an… an !… je t’en supplie ! Pas un homme qui en ait un en plomb… omb…omb !... ». Je vous laisse deviner à quel article figure l’anecdote.
NIZIER aime bien les jeunes promises, apparemment. En témoigne l’anecdote suivante, qu’on trouve à l’article « navet » : « Une demoiselle de ma connaissance devait se marier [c’était peut-être la même]. Son prétendu était venu déjeuner à la campagne chez le futur beau-père. Or, parmi les plats se trouvaient des navets.
» Après déjeuner, on s’éparpille sur la terrasse. La jeune fille eut à monter au premier. En montant, elle se soulageait gaillardement en faisant à chaque marche : « Un navet : brrr ! Deux navets : brrr ! Trois navets : brrr ! ». Quand ce vint au quatrième navet, en tournant le palier, elle aperçoit le prétendu derrière elle. « Eh quoi, Monsieur, lui fit-elle, vous étiez là ! – Oui, Mademoiselle, depuis le premier navet !!! ».
Mais je ne vais pas vous débiter tout le Littré de la Grand’Côte. Il y a des éditions pas chères. Ce que je peux vous dire, c’est que c’est bourré de notations, d’images, d’histoires, de considérations parfois ironiques ou narquoises, qui lui font mériter le titre malicieux que NIZIER a donné à son ouvrage. J’étais parti sur la transmission des traditions familiales, c’est-à-dire sur une piste sacrée, n’est-ce pas.
Franchement, je ne sais pas si la recette du FROMAGE FORT fait toujours partie d’un patrimoine familial. Je me souviens en avoir mangé, étalé sur une tranche de pain, quand je n’étais pas très vieux. Je me souviens en particulier que c’est la première fois de ma vie que j’ai cru qu’on m’arrachait la gueule, tellement c’était fort. J’en ai goûté plus tard, qui était beaucoup plus … disons … courtois. Voici la recette, sans une coupure.
*
***
*
Fromage fort. C’est un fromage à l’état pâteux, de goût très monté. « J’ai teté jusqu’à trois ans de lait qu’était épais comme de fromage fort », me disait un jour un Hercule à la vogue de la Croix-Rousse. Ce fromage n’étant pas d’usance à la maison, je me suis adressé, pour en avoir la recette, à mon excellent ami CLAUDIUS PORTHOS, qu’à cause de sa stature, comparable à celle d’Ajax, et de ses muscles puissants, nous avons surnommé « le Rempart de la Croix-Rousse ». Je ne saurais mieux faire que de transcrire sa réponse ; elle est d’un homme congruent en la matière.
« Il y a fromage fort et fromage fort. Celui de la Bresse et du Dauphiné est assez primitif. On prend du fromage de vache qu’on a fait préalablement sécher entre deux linges sur la braise ; on le met dans un pot de terre, et on le broie en le mouillant avec du bouillon de porreau, plus ou moins assaisonné de beurre frais. On le recroît en ajoutant du fromage et du bouillon. C’est l’enfance de l’art. Voici le vrai fromage fort de la Croix-Rousse :
« On achète une livre ou deux de fromage bleu bien fait ; on enlève la croûte et on le met dans un pot de terre. Il faut vous dire qu’il est important de prendre du fromage gras, dépourvu de vesons, qu’à l’Académie française ils appellent des asticots. Non que l’asticot soit à dédaigner par lui-même, mais comme celui-ci périt nécessairement dans le fromage fort, étouffé par les vapeurs de la fermentation, il devient peu ragoûtant.
Ce n’est plus l’asticot aux tons d’ivoire, bien en chair, appétissant, qui gigaude sur l’assiette, et qu’on savoure avec délices, mais une espèce de pelure grisâtre : ce je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue, dont parle Bossuet. Le fromage bleu est alors arrosé de vin blanc sec et bien pitrogné avec une cuillère de bois.
Lorsque la pâte est à point, on râpe du fromage de chèvre bien sec avec une râpoire, et l’on ajoute au levain jusqu’à ce que le pot soit à peu près plein. On continue de mouiller avec le vin blanc… Le fromage fort est fait !
« On le recroît, à mesure que le pot se vide, toujours avec du fromage de chèvre râpé et du vin blanc sec. De temps en temps, lorsqu’on s’aperçoit qu’il devient moins gras, on verse dessus un bol de beurre frais qu’on a fait liquéfier au four.
« Première remarque importante : Ne jamais mouiller le fromage avec du bouillon, ce qui lui donne un goût d’aigre.
« Deuxième remarque importante : Brasser tous les jours le fromage avec une cuillère de bois.
« Un grand pot ainsi préparé et entretenu convenablement dure depuis l’automne jusqu’à l’été.
« Vous le voyez, un pot de fromage fort, bien réussi, vaut seul un long poème. Aussi une ménagère soucieuse n’oublie-t-elle jamais, au printemps, d’en conserver un petit pot pour l’hiver suivant. Elle remplit celui-là aux trois quarts, fait fondre une livre de beurre, et le verse presque froid sur le fromage. Elle descend ensuite le pot à la cave.
Cette couche épaisse de beurre fondu est placée là à seule fin d’empêcher l’air extérieur de petafiner le fromage fort. On entretient ainsi le ferment sacré avec une piété jalouse qui rappelle celle des prêtresses de l’antiquité conservant le feu sur l’hôtel [sic !!! dans l’édition originale, corrigée ensuite, mais ce genre de trouvaille, il faut conserver] de Vesta.
Je connais une famille à Fleurieu-sur-Saône, où le fromage fort est conservé depuis 1744. Lorsqu’une fille se marie, elle reçoit avec la couronne de fleurs d’oranger le pot précieux qu’elle transmet à ses enfants. Si, dans beaucoup de familles, le fromage fort ne remonte pas même à un siècle, il faut l’attribuer aux horreurs de 93, qui firent tout négliger. »
*
***
*
Cette recette détaillée vous montre combien NIZIER DU PUITSPELU eut à cœur d’être précis et complet, quand l’importance de la situation se faisait sentir.
Voilà ce que je dis, moi.
09:04 Publié dans LITTERATURE, QUELQUES LECTURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nizier du puitspelu, littré de la grand-côte, lyon, croix-rousse, clair tisseur, gourguillon, canut, fromage fort
21.10.2011
RECETTE POUR AIMER LIRE ?
Après m’être gavé de livres d’ambition finalement modeste, j’ai attaqué des choses un peu plus sérieuses (= un peu plus corsées, j'étais ado). Je garde pieusement le souvenir de Un Nommé Louis Beretti, de DONALD HENDERSON CLARKE. L’action se passe dans un « quartier » de New York, où les garçons, comme les légumes sauvages, poussent sans tuteur, s’agglomèrent en bandes, et font régner leur ordre quand ils ont acquis la poigne nécessaire.
L’intérêt, ici, c’est « l’impression de réel » : l’auteur a beaucoup fréquenté des lieux analogues à ceux qu’il décrit, et arrive à mettre le lecteur dans le bain, en racontant l’enfance indéterminée de Louis, qui commence par observer, jusqu’au moment où il accède au rang de « dur ». Il y a évidemment les ingrédients de la « littérature populaire », à commencer par la violence, mais aussi un aspect « roman d’initiation » qui a sans doute été pour quelque chose dans le vif souvenir que j’en ai gardé, notamment les quelques moments qu’il passe, sur un toit d’immeuble, en compagnie d’une fille.
Je me souviens aussi assez nettement de L’Innocent, de PHILIPPE HERIAT. Mais peut-être parce que c’est encore un « roman d’initiation », sexuelle entre autres : les parents ne se figurent pas combien ce genre de lecture peut faire faire des progrès à leurs adolescents. Mais ici, ça se complique de la relation ambiguë entre Blaise et sa sœur Armelle. Leurs chambres sont contiguës, avec une porte entre les deux, le plus souvent ouverte. Quand il l’aperçoit dans son miroir, nue après s’être déshabillée, ça lui fait une commotion. Mais il lui lance quand même un « je te vois » sur lequel la porte claque.
Il a une aventure (enfin presque) avec une courtisane sur le retour qui en pince pour ce bel athlète, et qui lui fait le grand jeu du déshabillé grand style : « Et Blaise baisa les beaux seins ». C’est une phrase qu’on n’oublie pas. Mais une fois au lit, le pauvre, c’est le bug, l’inertie, la panne, l’accident quoi, et la belle, vexée et humiliée, se met en colère : « Alors comme ça, la prochaine fois, il te faudra une injection de ciment armé ? ». Autre phrase qu’on n’oublie pas (ça fait une paie qu’on ne parle plus de « ciment armé »).
Avant ou après cette scène, je ne sais plus, il épouse Luce, à laquelle il prodiguera des cajoleries, je ne sais pas si on peut dire, dans ce contexte, … « linguistiques », et avec laquelle il se livre aux plaisirs normaux, une femme, si je me souviens bien, au caractère falot et effacé. Sa sœur Armelle est d’une autre trempe. Il se rendra compte que son lien avec elle est d’ordre incestueux.
Les livres que je lisais à ce moment-là paraissaient au Livre de Poche, dont le catalogue n’avait rien à voir avec les listes plantureuses, voire bourratives, actuellement en circulation. Il dut y avoir Koenigsmark, de PIERRE BENOÎT, dont je n’ai gardé strictement aucun souvenir, sauf qu’il portait, me semble-t-il, le n° 1.
En 1965, il y avait en tout et pour tout une quarantaine de collections de poche. J’ai gardé le catalogue, maigrelet, moins de 300 pages, et sur une seule colonne, pour les auteurs, p. 15 à 142, et les titres, p. 145 à 272 ; à côté, le catalogue actuel est pris d'obésité (plus de 1000 pages, et sur deux colonnes). C’est l’époque où je passais une partie de l’été en Allemagne, et j’avais été stupéfait de trouver, dans la maison (Probstei) de la comtesse, à Möckmühl, le rayonnage du fils occupé par les trois cents premiers numéros du Livre de Poche. Il les avait lus.
C’est aussi au Livre de Poche que j’ai lu La Maison dans la dune (n° 913), de MAXENCE VAN DER MEERSCH, qui se passe sur la mer du Nord, avec des douaniers harcelant des contrebandiers qui « passent » du tabac. Je n’oublierai jamais la scène où les douaniers pensent enfin tenir un gros flagrant délit, et où le contrebandier, assiégé dans sa maison pleine de tabac, passe tout son chargement dans la cheminée. Il en réchappe, me semble-t-il. Au même moment, j’ai découvert Raboliot, de MAURICE GENEVOIX, tragédie rurale où le braconnier, pour son malheur, tue le gendarme.
Je garde un souvenir assez clair du personnage du médecin menacé de perdre son âme, dans La Citadelle, d’ARCHIBALD JOSEPH CRONIN, quand il abandonne la médecine des pauvres pour gagner de l’argent, et qui, après je ne sais plus quel événement, revient à la « vérité » de son métier. Il me semble qu’il est marié, et que sa femme s’éloigne de lui à un moment.
J’ai eu mon époque GRAHAM GREENE, mais honnêtement, il me reste fort peu de choses de Orient-Express, La Puissance et la gloire (qui m’avait fait grosse impression à l’époque), Le Troisième homme (oui, même celui-là, dont j’ai vu le film dans un pensionnat allemand). J’ai eu mon époque JEAN ANOUILH : L’Alouette, c’était Jeanne d’Arc et sa mythologie, mais avec des personnages secondaires attachants, dont le nommé Xaintrailles, l’homme au grand cœur.
En fait, il y a une recette, et je vous la livre : pour aimer lire, il faut aimer lire. Ce n’est pas une plaisanterie : il faut y aller de soi-même. Comment faire ? Je n’en sais rien. Je sais que le Dormond du Mont-Dragon de ROBERT MARGERIT laisse simplement posé sur un meuble, à l’attention de la jeune Marthe de Boismênil (pour lui corrompre l’imagination) Félicia ou mes fredaines, livre érotique d’ANDREA DE NERCIAT, qu’elle finira par lire très attentivement. Ça peut être un « truc » : la tentation. Peut-être qu’il faut ajouter un peu de salé, un parfum d’interdit pour corser le plaisir. Quand la pompe est amorcée, il n’y a plus ensuite qu’à laisser couler. Mais ça ne marche pas à tous les coups.
JEAN ANOUILH, je me souviens d’avoir lu son théâtre publié en « poche », même s’il m’en reste seulement des traces : l’amnésique du Voyageur sans bagages, des méprises diverses dans Le Bal des voleurs, bref, si peu que rien. Mais je ne suis pas sûr qu’il faille se souvenir avec conscience, méthode et précision de tout ce qu’on a lu. Ça reste forcément là. Si la tête a oublié, la personne se souvient. Simplement, c’est déposé quelque part, on ne sait où. L’idée m’est agréable.
J'eus ma période SACHA GUITRY. Les Mémoires d'un tricheur, c'est encore un livre très bon pour déniaiser l'imaginaire adolescent. Ce gamin, privé de repas pour je ne sais quelle bêtise, se retrouve seul rescapé de sa famille, qui a ingéré des champignons mortels. Quand les autorités arrivent, le médecin le découvre caché je ne sais où, se penche. Et GUITRY ajoute que le gamin voit dans les yeux du toubib une phrase du genre : « Toi pas bête ». Il fera son service militaire à Angoulême : « Si l'on pouvait mourir d'ennui, je serais mort à Angoulême ».
Il deviendra le gigolo d'une vieille richissime qui lui fait cadeau d'une chaîne de montre. Et il fait si bien que : « Le lendemain, j'avais la montre ». Je me suis amusé aussi à la lecture de son théâtre, dont il ne me reste qu'une impression légère et futile : La Jalousie, Faisons un rêve, N'Ecoutez pas mesdames ! Je me souviens vaguement d'un petit poème : « Montons sur un palefroi, tu m'emmènes je t'enlève », où l'auteur transforme le palefroi en « poulet froid ».
J’ai aussi lu avec intérêt le théâtre (pas tout, faut pas exagérer) de JEAN-PAUL SARTRE (si si !). J’en suis revenu. Huis-clos, bien sûr, et Les Mouches (ça parle de Caligula, si je ne me trompe ?). Les Mains sales (une histoire de terroristes, je crois). Mais la pièce qui m’avait impressionné, c’était Les Séquestrés d’Altona, avec un personnage qui apparaît par intermittences en vociférant : « Des crabes ! Des crabes ! ». Comme souvenirs et éléments d’analyse, on fait mieux. Mais je le jure, dût la fièvre quarte me saisir, excepté les nouvelles du Mur, je n’ai plus jamais ouvert un livre de JEAN-PAUL SARTRE.
En revanche, Les Croix de bois, ce fut pendant un temps un grand livre. Ça se comprend : je devais avoir seize ou dix-sept ans. J’ai lu plus tard JÜNGER, REMARQUE, BARBUSSE, d’autres, et la vision s’est peu à peu équilibrée. Bon, c’est vrai, l’hérédité est lourde : RENÉ CHAMBE, le grand oncle, était un « héros » de 1914-1918, ayant abattu le cinquième avion allemand de la guerre, un Albatros, à coups de carabine (c’était en 1915), quand il était sous-lieutenant, ce matin-là, avec PELLETIER-DOISY aux commandes du Morane. C'est le commandant De Rose, à la base de la M. S. 12, qui serait surpris, tout à l'heure, après l'Aviatik abattu hier. Mais le grand-oncle croyait encore, hors de saison, à la chevalerie guerrière, juste au moment où la guerre devenait la première entreprise industrielle. C’est sans doute ce qui donne à ses livres un ton épique, disons suranné, pour être gentil.
Quand ROLAND DORGELÈS raconte l’arrivée des types du front qui viennent d’être horriblement éprouvés, c’est une scène qui ne s’oublie pas. La population assiste à leur entrée, les femmes éclatent en sanglot et eux, ces cons, tout hâves, épuisés et déguenillés, ils redressent la tête, et vous savez quoi ? Ils commencent à frapper le sol du talon, en cadence. On est dans l’épique. C’est peut-être cette scène qui m’a fait m’intéresser, plus tard, aux monuments aux morts de 1914-1918, dont j’ai d’abord collectionné les photos au fil de mes pérégrinations en France, et auxquels j’ai consacré plusieurs dizaines d’articles (82 exactement) dans mon blog de 2007 (KONTREPWAZON, catégorie Monuments aux Morts).
Ce qui me plut, dans Le Salaire de la peur, de GEORGES ARNAUD, ce furent le petit port du début, les canailles désoeuvrées, le bordel où les gars allaient se soulager avec les filles, dans des box derrière des rideaux (rouges ?), la tendresse du héros (Strumer ?) pour une des putes et son vague projet de fuite avec elle, la haine du mec non retenu pour convoyer la nitroglycérine, qui remplace le liquide de frein par de l’eau, la route en tôle ondulée, l’explosion du premier camion, la traversée du bourbier de terre imbibée de pétrole, l’extinction du geyser de flammes, l’hallucination érotique du camionneur dans sa cabine, sa mort. Bref, un classique. Du même auteur, on connaît beaucoup moins Les Oreilles sur le dos, tout à fait estimable.
Je ne vais pas continuer à énumérer, ça commence à m’ennuyer, peut-être vous aussi. En fait, j’ai dit l’essentiel. Pour aimer lire, il faut aimer lire, c’est tout. Mais pour amorcer la pompe à lire, mystère et boule de gomme. Car il n’est pas dit qu’un gamin qui commence par Harry Potter finira par HEIDEGGER, SHAKESPEARE, RACINE ou TOLSTOÏ. Je ne suis pas spécialiste de l’amour de la lecture, et je ne crois même pas que ça existe.
S’il y avait une recette, ça se saurait. Peut-être, tout simplement, tout bêtement, mettre des livres à la maison, dans le séjour, pourquoi pas ? Laisser traîner un livre ouvert ? Un livre qu'on a soi-même aimé ? S’il y avait une recette, même les adultes auraient du plaisir à ouvrir des livres, ce qui ne saute pas aux yeux aujourd’hui, c’est le moins qu’on puisse dire.
Ce qui est sûr, c’est que, si je n’avais pas eu, à dix-sept ans, un goût déjà prononcé pour la chose, mon père n’aurait pas, volume après volume, mois après mois, acheté les œuvres de monsieur HONORÉ DE BALZAC au Cercle du bibliophile. Il devait avoir du flair pour ce genre d’investissement, car j’ai dévoré les vingt-quatre volumes de la « Comédie humaine », y compris le pavé des Illusions perdues. J’ai tordu le nez sur les deux volumes de Contes drolatiques, pénible parodie de maître RABELAIS, les deux volumes de théâtre, et les neuf de romans de jeunesse. Mais j’ai quand même gardé les trente-sept. En disant encore maintenant : « Merci papa ».
09:00 Publié dans LITTERATURE, QUELQUES LECTURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : d h clarke, un nommé louis beretti, l'innocent, philippe hériat, livre de poche, maxence van der meersch, maurice genevoix, raboliot, a j cronin, la citadelle, graham greene, jean anouilh, jean-paul sartre, rené chambe, roland dorgelès, le salaire de la peur, georges arnaud, honoré de balzac
14.10.2011
AIMER LIRE, AVEC ARSENE LUPIN
Il y avait, en haut de l’escalier de la « petite maison », tout un rayonnage de romans policiers. La « petite maison » comprenait au rez-de-chaussée plusieurs pièces « utiles », et à l’étage, une salle de bains et trois chambres. Le soir, je piochais régulièrement dans les polars, avec une petite prédilection pour les OSS 117.
C’était alors pour moi le fin du fin du héros au service de son pays, qui accomplit des missions impossibles dans des pays hostiles, et qui revient chez lui même pas dépeigné après avoir séduit, palpé et davantage deux ou trois superbes femmes pas trop farouches, à la poitrine forcément « généreuse » et aux cuisses forcément « fuselées ». Je serais bientôt en âge de repérer clichés et stéréotypes.
Je me rappelle (ce n’est peut-être pas JEAN BRUCE) une scène au Japon, dans laquelle une jeune femme absolument ravissante, mais qui avait eu le malheur de trahir la « cause », est maintenue en l’air d’une main par un épouvantable mastodonte qui, de l’autre main, la « pèle » littéralement de tous ses vêtements pour lui faire subir les pires tortures imaginables. Le héros retrouve son pauvre cadavre après avoir un peu gratté la terre, parce que ça sent vraiment mauvais.
Les auteurs de ces romans cherchent autant qu’ils peuvent ces moments de paroxysme, qui sont l’acmé de l’intensité en action. Affaire d’imagination, et d’exploration des fantasmes sexuels (sadiques ou autres). C’est un aspect, dans la littérature « populaire », qui manque de noblesse, je le reconnais.
Et puis il y eut Arsène Lupin. Parenthèse sur Arsène Lupin.
Il ne faut pas dire de mal de MAURICE LEBLANC. Certains chipotent son mérite, font la grimace, doutent que ce soit de la « littérature ». MAURICE LEBLANC n’est certes pas HONORÉ DE BALZAC : chez lui, pas de « vision de la société », pas de « comédie humaine », mais c’est un raconteur d’histoires d’une grande habileté, et à ce titre, très respectable. Ce n’est pas lui qui va modifier votre regard sur le monde et sur l’humanité. Il veut simplement que ses histoires aient du succès.
Adolescent, j’ai lu TOUTES les aventures d’Arsène Lupin. Le plus génial dans la trouvaille du personnage d’Arsène Lupin, c’est qu’il n’y a pas de héros plus pratique pour son auteur : comme il change d’aspect comme de chemise, comme il change de nom comme il respire, comme il change de maîtresse sans arrêt, nul besoin pour l’écrivain de s’ingénier à faire de lui un portrait physique fouillé, et encore moins un portrait psychologique. Dans la population des héros de roman policier, Arsène Lupin, c’est de la pâte à modeler, c’est un personnage à la plasticité inépuisable.
Héros militaire de la guerre de 14 dans L’Eclat d’obus ; légionnaire au Maroc sous les traits de Don Luis Perenna ; bandit diplomate de haut vol capable de convoquer dans sa cellule de prison l’empereur d’Allemagne en personne (dans 813) ; détective d’une subtilité sans égale, sous le nom de Jim Barnett ou de Victor de la brigade mondaine, capable de griller sur le fil les meilleurs limiers de la police et de damer le pion à Herlock Sholmes et Isidore Bautrelet (lui, c’est dans L’Aiguille creuse), les meilleurs parmi les meilleurs, et capable de deviner la présence de la « liste des vingt-sept » dans l’œil de verre de Daubrecq.
Arsène Lupin en bandit aristocrate qui, à cause du regard de la femme qu’il aime, et qui vient de le surprendre en pleine nuit, dans le château du Malaquis (si si), en plein « déménagement » des meubles, objets et œuvres d’art appartenant au baron Nathan de Cahorn, est capable, par pur panache, de tout faire remettre en place par ses complices (c'est là-dedans, je crois bien, l'énigme sur le nom de THIBERMESNIL) ; amoureux toujours heureux et toujours transi des plus belles femmes, mais le plus souvent des femmes au caractère moins ardent que mélancolique.
Arsène Lupin en « deux ex machina » qui, une fois coincé dans une grotte en compagnie d’une jeune femme, pendant qu’on leur tire dessus et que l’eau du lac monte inexorablement (La Demoiselle aux yeux verts), une autre fois coincé dans une grotte dans une falaise bretonne en compagnie d’une jeune femme, pendant que le sol même de la grotte se soulève inexorablement pour les faire basculer dans le vide (L’Île aux trente cercueils), redresse la situation et sauve d’un coup de baguette magique la vie de la belle jeune femme, qui lui en sera éperdument reconnaissante, n’en doutons pas.
Arsène Lupin en enfant redresseur de torts, connu, une fois adulte, sous le nom de « chevalier Floriani », qui dérobe le « collier de la reine » et en vend les diamants pour sauver sa mère malade, et qui, chevaleresque, en dépose vingt ans après le coffret contenant la monture intacte sur la table de la chambre de Madame de Dreux-Soubise (« Le Collier de la reine », dans Arsène Lupin gentleman cambrioleur).
Arsène Lupin en justicier grand seigneur, qui rend à l’Etat français l’énorme tas d’or qui attendait bêtement sur un quai qu’on lui assignât une destination, à peine dissimulé sous un énorme et innocent tas de sable (Le Triangle d’or) ; et puis Arsène Lupin amoureux, à genoux devant cette jeune femme évanouie, et la ramenant à la conscience en promenant tout en douceur ses lèvres sur ses joues (La Demeure mystérieuse ?).
Fin de la parenthèse sur Arsène Lupin.
A suivre bientôt.
09:00 Publié dans LITTERATURE, QUELQUES LECTURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : lecture, littérature, arsène lupin, oss 117, jean bruce, polar, maurice leblanc, 813, l'aiguille creuse
11.10.2011
COMMENT J'AI APPRIS A AIMER LIRE
Eloge de la « littérature populaire » (suite).
Parenthèse sur Le Journal des voyages.
L’un des responsables de mon goût spontané pour la littérature populaire, cette littérature de seconde zone, et pour tout dire « vulgaire », je le dénonce ici vigoureusement : c’est Le Journal des voyages. Il était complet (une quinzaine d’énormes volumes rouges à vignette vert sombre plus quatre volumes étroits et moins jolis) sur les rayons de la bibliothèque grand-parentale, et avec quelle volupté mauvaise je me plongeais dans cette revue de la fin du 19ème siècle. Il y avait évidemment les illustrations (deux pages de textes, deux pages illustrées : on n’illustrait qu’une face du papier). Des illustrations extraordinaires à mes yeux.
Pensez donc : un homme a introduit sa tête entre deux tampons de wagons sous l’œil du contrôleur horrifié et levant les bras au ciel, dans un train parcourant les plaines de l’ouest américain ; dans la cabine d’un bateau, deux hommes se font face, autour d’une table, l’un vient d’enfoncer un long poignard dans la table, en y clouant la main de l’autre ; un « sauvage » est attaché à un poteau, et son congénère lui plante un couteau dans l’œil sans que celui-ci cesse de faire un sourire épouvantable. Si mes parents avaient su … Mais quand nous ouvrions ces énormes bouquins, mes sœurs et moi, nous étions tellement tranquilles qu’il ne leur serait jamais venu à l’idée de nous interrompre. C’est grand et ça ne sait pas, que voulez-vous ? C’était avant la télé.
Donc il y avait les illustrations, bien faites pour fasciner les gamins, mais aussi pour épouvanter le tranquille bourgeois parisien de l’époque : une montgolfière en train de s’abîmer dans un océan en furie, un navire tout en noir ballotté dans les 40ème rugissants, un bateau à voile pris dans les glaces arctiques avec des hommes en détresse dérapant sur le pont glissant, de curieuses cérémonies devant de curieuses constructions dans je ne sais quelles îles du Pacifique.
Tenez, je vous lis le sommaire des illustrations d’un volume de 1877 : les compagnons de Stanley ; fumeurs d’opium ; les incendies au Japon ; soldats turcs en prière ; une tombe qui ne s’ouvrira pas. C’est tout à fait engageant. La revue raffolait (en fait, c’étaient les lecteurs, bien sûr) d’ « histoires de pirates, flibustiers et autres écumeurs des mers », de tout ce qui concernait les « gauchos » et la Patagonie, des « barbiers chinois en Californie », d’un « équipage dévoré par des requins ». Le pacifique bourgeois parisien se dit qu’il a bien raison de rester chez lui. Pas comme Fenouillard qui entraîne dans les pires tribulations sa petite famille, de Saint-Rémy-sur Deule (Somme-Inférieure), soit lui-même Agénor, son épouse, ainsi que Cunégonde et Artémise, leurs deux pestes.
Donc, je disais qu’il y avait les illustrations, mais il y avait les textes, aussi et principalement, qui servaient de prétextes aux graveurs chargés chaque semaine d’impressionner le lecteur. Je me rappelle, par exemple, un récit dont l’action se passe quelque part (dans le Pacifique, peut-être, peut-être en Afrique, en tout cas il fait très chaud). L’un des personnages voit tout d’un coup quelque chose qui bouge SOUS LA PEAU de son compagnon, au niveau du front, quelque chose de long qui se déplace.
L’un des « indigènes » présents se munit d’un fin bâton bien cylindrique et d’un couteau, et lui fait comprendre qu’il faut intervenir. Il incise la peau, saisit l’une des extrémités de la chose, et commence à tourner son petit bâton et à enrouler la chose autour. Effectivement, ça s’enroule, et ça ressemble à un ver.
« C’est un ver », dira placidement le médecin de l’expédition, le soir au campement. Plus précisément, cette infâme saloperie est une « filaire de Médine », ou « dragonneau ». Une des joyeusetés que vous rencontrerez s’il vous prend la fantaisie d’aller vous balader dans des coins pour lesquels vous n’êtes pas fait. « Vous ne pourrez pas dire qu’on ne vous a pas prévenu. – Oui monsieur, bien monsieur. »
Et monsieur Martin acquiesce, pose le Journal des voyages, rechausse les pantoufles dont il s’était débarrassé pour se chauffer les pieds devant la cheminée, se lève de son fauteuil à l’appel de madame, et va déguster le délicieux ragoût de mouton qui flatte depuis un moment son odorat. Pardon, je reviens à mon sujet. C’était juste pour restituer l’ambiance.
Alors, les textes, on a compris : ce ne sont que cavalcades impétueuses, expéditions à haut risque aux antipodes, si possible dans quelque peuplade barbare (à l’époque elles n’étaient pas encore toutes exterminées, encore moins habituées à décapsuler une bouteille de coca-cola, ce progrès radical de la civilisation), aventures dans des forêts impénétrables ou dans des contrées désolées voire désertiques. C’était l’âge d’or de la consommation frénétique de récits d’aventures, des aventures accomplies au péril de sa vie, mais sans jamais la perdre, parce qu’il fallait pouvoir raconter. Pas fou à ce point-là.
Il y avait aussi la description des mœurs bizarres en vigueur sur la planète, toutes plus bizarres et exotiques les unes que les autres. On passait de je ne sais quel temple hindou aux scarifications de telle tribu d’Afrique, des marchandages sans fin quelque part en Arabie aux cruelles cérémonies d’initiation des garçons dans telle tribu indienne du Canada. Je ne suis pas sûr cependant que le regard était obligatoirement condescendant, voire colonialiste. Il reste que cette feuille (il n’y a pas d’autre mot) vendait du « sauvage » comme s’il en pleuvait.
Fin de la parenthèse sur Le Journal des voyages.
A suivre bientôt, en compagnie d'Arsène Lupin.
09:18 Publié dans LITTERATURE, QUELQUES LECTURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : journal des voyages, aventures, récits d'aventures, littérature, lecture, filaire de médine, sauvages, barbares
07.10.2011
LITTERATURE : ACCEDER AU PLAISIR
Pourquoi j’aime lire ? Comment ça m’est venu ? Puisque tout le monde s'en fiche, je vais vous raconter, tant pis.
Je vais vous dire un truc qui peut paraître étonnant à quelqu’un de normal : je crois que j’ai consenti à apprendre à lire parce que je ne comprenais rien au monde qui m'entourait. Rien à ce que disaient les adultes autour de moi. C’était quoi, ce « canon » de la messe où l’on n’entendait aucun coup de canon ? Absurde, évidemment. Et je détestais ces fins de repas familiaux, où ils se mettaient à se parler à l’oreille, à voix basse, « on ne sait jamais », « ils entendent tout ». Salauds d’adultes.
Une seule solution : essayer de comprendre. Prendre une revanche. La première raison du livre, chez moi, quand j’ai été en nage, euh non, en âge (je sais, c’est très bête), c’est ça. J’attends qu’enfin un secret me soit dévoilé, rien qu’à moi. Sans le savoir, j’attends une sorte de dépucelage. Et choisir la littérature, c'est accepter par avance d'être souvent dépucelé : on en redemande. J’ai découvert assez tôt qu’il n’y a pas de secret vital détenu par les adultes, et qu’en général, c’est assez pauvre. Les adultes, ils font exactement comme les gamins, ils essaient de vivre (ou de survivre). Simplement, ils ont appris des phrases pour l’expliquer, que les gamins ne connaissent pas encore. Et les gamins, ça les impressionne.
Je me souviens parfaitement de ma « première fois » : j’étais au Cours moyen, avec M. NOBLET ou M. TANGHE, à l’école Michel Servet. Mais attention, je parle de littérature, et de rien d’autre. Bon, Le Capitaine Corcoran, d’ALFRED ASSOLANT, ce n’est pas le fin dessus du panier, mais c’est idéal pour découvrir les bienfaits de la lampe de poche, cet auxiliaire indispensable quand on a des parents sourcilleux sur l’extinction des feux. Et un bouquin nimbé de l'aura du clandestin resplendira toujours de mille feux. Là, en plus, il resplendissait, même sans lampe de poche.
Je compte pour rien quelques menus livres « pour enfants », avec une exception pour un « Gulliver à Lilliput ». J’étais fasciné par cet homme gigantesque, maintenu au sol par des milliers de câbles fins comme des fils (y compris par les cheveux, dans les ondulations desquels des Lilliputiens faisaient du toboggan), et autour duquel s’agitent des dizaines de personnages centimétrés. Allez, encore une exception pour un livre à couverture grise et titre rouge, intitulé Frédéric et le fantôme, où Frédéric découvre à la fin un trésor au pied d’un arbre dans le jardin. Disons que c'est un livre « véniel » : il y a plus niais.
Dans l’armoire au fond de la classe, il y avait des livres. J’avais commencé mollo avec Par Vingt mètres de fond, d’un certain ARTHUR CATHERALL, où il s’agissait de retrouver le trésor d’un galion envoyé par le fond autour de 1700. J’avais évidemment aimé. Mais le galion disparut corps et biens, et définitivement cette fois, quand j’eus entre les mains les Aventures du capitaine Corcoran. Ça, c’était du costaud. J’imagine que la couverture comportait le dessin d’un homme en tenue coloniale accompagné d’un tigre qui semblait domestiqué. Il est sûr qu’après trois ou quatre lectures d’affilée, je devais manquer d’un peu de sommeil. Mais voilà : le virus était inoculé. Ça compense.
Je vous jure qu’à dix ans, on n’a pas la tête à analyser : on y est ou on n’y est pas. Aujourd’hui, on dirait : « Ça le fait », ou « Ça le fait pas ». Eh bien en l’occurrence, ça le faisait. Il n’est pas sûr que, relu aujourd’hui, je dirais la même chose. L’action se passe en Inde, au temps de la colonisation anglaise.
Je me rappelle (j'avais dix ans !) en particulier deux scènes à suspense. Un : Corcoran est assiégé dans une pagode, en compagnie de sa merveilleuse tigresse et complice Louison, et se défend comme un diable en tirant au revolver sur des ennemis nombreux, à travers une embrasure. Deux : Louison est tombée dans une fosse creusée traîtreusement sous ses pattes. C’est affreux. On se demande forcément comment ils vont en sortir. Ils en sortent.
Quand des parents se plaignent au professeur de voir leur enfant fuir les livres et demander conseil pour les lui faire aimer, la première question que le professeur devrait poser est : « Est-ce que votre enfant vous voit qulequefois en train de lire des livres ? ». En général, ça leur cloue le bec. La honte du flagrant délit. Il devrait ensuite, en fonction de l’âge, indiquer des livres capables de le passionner. Je suggère, en collège, Notre Prison est un royaume, de GILBERT CESBRON.
J’ouvre une parenthèse ALEXANDRE DUMAS.
J’avais treize ans quand j’ai pris, sur les rayons de mes grands-parents, un énorme pavé (mais le papier était épais). Sur la couverture, quelques hommes à moustache et barbiche, à grand chapeau, croisant leurs épées en souriant virilement. Ben oui, bien sûr, c’était Les Trois mousquetaires, que je n’ai pas lâché : Milady de Winter, les ferrets de la reine, le coffret à l’aiguillon empoisonné, et tout le bataclan. Dans la foulée, j'ai fait un sort à Vingt ans après, puis au Vicomte de Bragelonne, deux et trois fois plus longs.
Mais autant le premier est limpide et homogène, autant, dans les deux autres, ALEXANDRE DUMAS, au fur et à mesure, se lâche, s’étale, se laisse aller, tire à la ligne. Et les intrigues deviennent compliquées, tortueuses. Cela sent l'atelier de scénaristes en ébullition. Aramis et Athos prennent quelque distance. C’est dommage. Je retiens quand même la trouvaille pathétique que constitue la mort de Porthos. Il tient de famille une « faiblesse dans les jambe » qui lui sera fatale. Non je n'en dirai pas plus.
Je ne vais pas me lancer dans ALEXANDRE DUMAS, parce qu’on en aurait jusqu’au réveillon, mais je prends le temps de m’incliner quand même devant l’extraordinaire combat que livre Bussy d’Amboise contre quatorze spadassins lancés contre lui par le Duc d’Anjou, dont il a orné le front d’une superbe ramure de cocu. Ah ! Le bruit des baisers que l’espion surprend en même temps qu’il aperçoit dans l’entrée les gants de buffleterie de Bussy d’Amboise !
A propos d’escrime (parenthèse dans la parenthèse), il faut célébrer la célébrissime « botte de Nevers » (c’est dans Le Bossu, de PAUL FEVAL), dont l’enchaînement, avec frappe de taille atténuée sur la main tenant l’arme, saut, enroulement et pointe qui s’enfonce comme par magie entre les deux yeux.
Et il faut célébrer la moins connue botte de Luis de Ayala-Velate. C’est à la fin du Maître d’escrime, de ARTURO PEREZ-REVERTE, face à la belle et redoutable Adela de Otero, à qui il a étourdiment enseigné sa meilleure botte. Et il n’a qu’un fleuret de courtoisie, au bouton bien garni de son morceau de peau qu’on appelle mouche, face à une épée en bonne et due forme. Rassurez-vous, il lui enfoncera la mouche jusque dans le cerveau.
Revenons à Bussy (au fait, je me fiche de savoir qu’il fut dans la réalité un des grands bouchers de la Saint-Barthélémy), qui a donc étendu pour le compte quatorze bonshommes. Malheureusement, le Duc d’Anjou vient vérifier le travail de ses hommes, et constate amèrement que quatorze lames pour venir à bout de la plus fine du royaume, ce n’était pas encore assez, alors, en homme sans honneur, il lui lâche un coup de pistolet. Heureusement, il ne l’emportera pas en paradis : la dame de Monsoreau (Diane de Méridor, si je me souviens bien) et son complice se vengeront atrocement de lui en répandant du poison volatil dans les fleurs qu’il doit respirer. C’est bien fait !
Allez, pour finir sur ALEXANDRE DUMAS, un petit salut aux valets des Mousquetaires. Un petit mot pour Grimaud, Mousqueton et Bazin, respectivement à Athos, Porthos et Aramis. Un mot spécial pour Planchet, qui fut parfois la planche de salut de D’Artagnan. Un petit mot pour Chicot le prudent qui, dans La Dame de Monsoreau, il me semble, sachant qu’il va au-devant des ennuis, revêt une cotte de maille particulièrement étudiée, et bien lui en prend, car le coup de poignard sera particulièrement traître.
Non, je ne peux pas refermer cette note sans me prosterner devant le personnage d'Edmond Dantès et de ce noble vieillard enfermé depuis lurette au fond du château d'If, qui lui lègue le grand secret : un tunnel qu'il lui suffira d'achever pour retrouver l'air de la liberté, et surtout l'existence de l'île de Monte-Cristo, où il a laissé, bien en sécurité, un fabuleux trésor qui deviendra le moyen de la vengeance d'Edmond.
Je n'oublie pas que c'est dans la prison d'Edmond Dantès que j'ai appris l'expression "solution de continuité" : c'était, après chaque séance de travail de creusement dans son tunnel, la nécessité de faire disparaître toute trace qui aurait pu dévoiler aux gardiens son activité secrète autant que coupable.
J'avoue qu'en dehors de ces scènes, et d'une autre où, assis à table avec des convives, le comte de Monte Cristo sort d'un pilulier de petites boules vertes (du haschich) qui lui tiennent lieu, ou peu s'en faut, de nourriture, j'ai passablement oublié les modalités des actions qui suivent l'évasion et la prise de possession du trésor de l'abbé Faria.
Je ferme la parenthèse ALEXANDRE DUMAS.
A suivre une autre fois.
09:00 Publié dans LITTERATURE, QUELQUES LECTURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : aventures du capitaine corcoran, alfred assolant, gulliver, lilliput, gilbert cesbron, notre prison est un royaume, alexandre dumas, les trois mousquetaires, vingts ans après, le comte de monte-cristo
02.10.2011
TROIS HOUELLEBECQ SINON RIEN
J’ai mis beaucoup de temps avant d’ouvrir un livre de MICHEL HOUELLEBECQ. Ce qui me repoussait, je crois l’avoir dit ici, c’est la controverse : il y a quelque chose de si futilement médiatique dans la présence éphémère du parfum de quelques noms dans l’air du temps, que je tenais celui-ci pour tout à fait artificiel, voire carrément faux et illusoire, comme c’est le cas de la plupart des effervescences télévisuelles et autres. Je suis devenu excessivement méfiant. En l’occurrence, j’avais tort.
J’ai donc commencé la lecture de MICHEL HOUELLEBECQ quand son dernier roman, La Carte et le territoire, fut placé, un peu par hasard, à proximité immédiate de ma main. J’ai dit grand bien du livre dans ce blog. J’en ai maintenant accroché deux autres à mon tableau de chasse : Les Particules élémentaires et Plateforme. Conclusion, vous allez me demander ? Voilà : je ne sais pas si on a à faire à un « grand » écrivain, je ne sais pas si ce sont des « chefs d’œuvre ». Je peux dire que ce sont des livres qui comptent, et des livres qui sont plutôt du grain que de la balle, si l’image peut encore être comprise.
Je lui ferai un reproche, cependant : la place quasi-nulle qu’il fait à la musique. Et ce n’est pas le « Et allons-y pour les quintettes de Bartok… » (Particules, p. 157) qui me fera changer d’avis, d’autant plus que, si BELA BARTOK a écrit six quatuors à cordes, je ne sache pas qu’il ait composé autre chose qu’un quintette avec piano.
Des « grands » écrivains comme s’il en pleuvait, des cataractes de « chefs d’œuvre », c’est le quotidien de la rubrique « culture » des magazines, des revues spécialisées type Le Magazine littéraire, ou du supplément « livres » d’un « grand quotidien du soir ». C’est une surabondance de productions « indispensables », d’oeuvres « incontournables ».
Moi je vais vous dire, de deux choses l’une : ou bien il règne une immense complaisance, voire une veulerie démesurée, au sein du milieu sinistré, ce milieu sinistré que l’on n’appelle plus que par complaisance la « critique littéraire », genre « Le Masque et la plume » ; ou bien ces soi-disant « critiques » sont totalement incompétents, et n’ont plus qu’une idée très approximative de ce qu’est le littéraire. « Critiques littéraires » : quand j’entends cette expression, je pouffe, je me gausse, que dis-je : je m’esclaffe. Voilà : ils sont soit complaisants, soit incompétents, peut-être même les deux, mon général.
Le Monde des livres n’échappe pas à la règle, qui fait, en général et sauf exception, de ses papiers « critiques » de simples prospectus de promotion publicitaire au service d’un copain, ou de quelqu’un à qui on doit quelque chose, ou à qui on a l’intention de demander quelque chose, dans le jeu bien connu du « renvoi d’ascenseur ». Les lycéens appellent cette catégorie de premier de la classe « lèche-cul » (mais suspect est encore plus sale, si on décompose, essayez). Le bocal « littéraire », spécialement français, a quelque chose d’assez répugnant.
Donc, je ne sais pas si MICHEL HOUELLEBECQ est le digne successeur de BALZAC et PROUST. J’ignore si ses livres sont des Everest de la littérature. Ce que je sais, c’est qu’il travaille sur le monde qu’il a sous les yeux, qu’il dit quelque chose du monde tel qu’il est, et qu’il développe sur celui-ci un point de vue, une analyse, une proposition d’éclairage précis, une grille de lecture, si l’on veut. Si l’on est malveillant, on dira qu’il regarde de derrière des « lunettes » (vous savez, chez PIERRE BOURDIEU, celles du journaliste, celles qui déforment le monde).
C’est un romancier qui a pris position face à la « civilisation occidentale », et qui a ceci de bien, c’est que, s’il parle de lui, c’est à distance respectable, hors de portée de tir de son propre nombril et des ravages courants que celui-ci commet dans les rangs des « écrivains » français, pour le plus grand plaisir des jurés du Prix Inter en général et de PATRICIA MARTIN en particulier.
On peut trouver le point de vue développé par MICHEL HOUELLEBECQ d’une noirceur exécrable : pour résumer, grâce à la civilisation actuelle, exportée par l’Europe, moulinée avec la sauce techniquante, massifiante et consommante de l’Amérique triomphante, le monde actuel court à sa perte et, d’une certaine façon, est déjà perdu.
L’auteur met-il pour autant ses pas dans ceux de PHILIPPE MURAY, comme je l’ai suggéré ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que PHILIPPE MURAY a développé dès les années 1980 un regard analogue sur la réalité, d’une acuité de plus en plus grande, et un regard de plus en plus pessimiste.
Avant lui, plusieurs auteurs se sont inquiétés de l’évolution de notre monde : GÜNTER ANDERS (L’Obsolescence de l’homme), LEWIS MUMFORD (Les Transformations de l’homme), HANNAH ARENDT (La Crise de la culture), CHRISTOPHER LASCH (La Culture du narcissisme), JACQUES ELLUL (Le Système technicien, Le Bluff technologique), GUY DEBORD (La Société du spectacle), et quelques autres.
Pardon pour l’étalage, mais c’est parce qu’il y a un peu de tous ces regards dans les romans de MICHEL HOUELLEBECQ, tout au moins les trois que j’ai lus (publiés en 1998, 2001 et 2010, ce qui révèle quand même une certaine constance). La « patte » de PHILIPPE MURAY, c’est l’attention portée à un aspect particulier de la crise moderne : l’humanité est devenue peu à peu superflue, submergée par des objets techniques, des gadgets qui sont devenus pour elle si « naturels », mais en même temps si dominateurs, qu’elle est progressivement devenue une vulgaire prothèse de ses propres inventions. PHILIPPE MURAY le synthétise dans la notion de fête, dans l’abolition de tout ce qui permettait la différenciation (en particulier entre les sexes), dans le nivellement de toutes les « valeurs ».
A suivre...
09:00 Publié dans LITTERATURE, QUELQUES LECTURES, UNE EPOQUE FORMIDABLE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : michel houellebecq, la carte et le territoire, les particules élémentaires, plateforme, philippe muray, littérature, critique littéraire, le magazine littéraire, le monde des livres, le masque et la plume, günter anders, lewis mumford, christopher lasch, jacques ellul, guy debord
27.09.2011
LISEZ "L'OLIGARCHIE, CA SUFFIT !"
Je n’ai pas mis le titre en entier : il est inutilement boursouflé (« vive la démocratie »). C’est dommage, ce titre, peut-être choisi par l’éditeur, parce que sur le fond c’est très bien. L’auteur, HERVÉ KEMPF, journaliste au Monde dont j’aime bien les articles en général, propose une petite synthèse très claire des problèmes actuels sur lesquels bute l’humanité.
Les élites mondiales ont créé des petits cercles où les hommes au pouvoir (dans l’économie, les médias et la politique) se rencontrent régulièrement pour échanger leurs informations, leurs points de vue, dans un but bien précis : comment faire pour ne pas cesser d’affermir leur emprise sur les sociétés au sommet desquelles ils se trouvent ? Ils se cooptent évidemment.
Le plus connu est Davos, où 2500 personnes se retrouvent chaque année, où le ticket d’entrée est au minimum de 42.000 euros, mais ça peut monter à 250.000 à mesure qu’on souhaite exercer une influence plus grande. Mais il y a aussi les comités Bilderberg, fondés en 1952, ainsi que la commission Trilatérale, fondée en 1973.
Pour l’auteur, c’est clair, si nous ne sommes pas en dictature, nous ne sommes plus en démocratie (p. 29). Mais l’oligarchie pour lui, ce n’est pas le groupe social qu’on appelait autrefois « bourgeoisie », mais sert à désigner l’ensemble du régime dans lequel le capitalisme nous a fait glisser : l’oligarchie constitue le principe même du régime politique dans lequel nous vivons (ici, l’auteur a des circonlocutions bien prudentes : « le capitalisme est en train de nous faire glisser, pour autant que nous n’y soyons pas déjà enfermés »).
HERVE KEMPF cite les seigneurs de la Perse qui viennent de renverser le pouvoir des mages et qui se demandent quel gouvernement ils vont installer. Selon Mégabyse, le peuple est ignorant et stupide. En mettant à sa tête un groupe d’hommes vertueux, tout ira bien. Darius estime que le pouvoir d’un seul est le seul pleinement efficace. Otanès, pour sa part, déclare : « Je ne veux ni commander ni obéir », et se retire de la compétition pour le pouvoir en échange de la promesse qu’il ne sera sous la puissance d’aucun de ses compagnons.
L’auteur poursuit en disant que l’oligarchie qui règne sur le monde actuel, loin de réunir les plus vertueux des hommes, est d’une profonde médiocrité et guidée non par l’idée du bien public et de l’intérêt général, mais par sa propre rapacité : seul compte le pouvoir de prédation. Ainsi la planète est-elle mise en coupe réglée.
Le milliardaire WARREN BUFFETT déclarait dans un entretien qu’il croyait à la lutte des classes, contrairement aux gens « de gauche », mais que c’était à présent sa classe sociale, celle des riches, qui a désormais gagné la guerre. La faiblesse du livre est dans les deux derniers chapitres : comme beaucoup d’auteurs, il ne veut pas terminer sans « proposer des perspectives ».
C’est là qu’interviennent les formules bien connues : « Il faut », « Il faudrait », « On devrait », etc. LEWIS MUMFORD, dans Les transformations de l’homme, fait la même chose. C’est très curieux, car leur analyse est impitoyable et ne laisse a priori aucune porte ouverte.
Ici, HERVE KEMPF dresse dans un premier temps l’historique des facteurs qui ont amené la situation actuelle et présente donc l’évolution comme inéluctable (c’est encore plus net chez Mumford, vu que l’échelle du temps est celle de l’espèce humaine), pour opérer in extremis un revirement et ouvrir sur un espoir « malgré tout ». J'avoue que je ne comprends pas cet optimisme forcé et forcené.
Livre par ailleurs bourré d’informations et de références (il a regroupé à la fin l’ensemble de celles-ci sur 23 pages : rien n’est affirmé qui ne soit sourcé. C’est vraiment de l’excellent journalisme).
09:00 Publié dans QUELQUES LECTURES, UNE EPOQUE FORMIDABLE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : oligarchie, hervé kempf, le monde, littérature, société, journalisme, davos, commission trilatérale, comités bilderberg, warren buffett, lewis mumford


