09.10.2011
LA BECASSE A UN OEIL DE LYNX
Bon, alors il paraît que j’étais parti à la chasse à la bécasse ? Tiens, à propos, la rengaine, vous la connaissez, non ? « L’curé d’chez nous s’en allait à la chasse, Avec son chien, son fusil je l’ai vu. En chemin il rencontre une bécasse, La vise au cœur et lui perce le … Curé d’chez nous s’en allait … etc … ». Sinon, je vous dirai la mélodie, ça fera passer le temps, disons au moins 1 minute 17 secondes.
Donc l’œil, on disait. Si je m’écarte encore de mon sujet, tenez-moi à l’œil et rappelez-moi à l’ordre. Alors, si on veut être précis, qu’est-ce que c’est, un œil ? Sans vouloir trop finasser, je dirais qu’à moi, il me sert à planter ma fourchette ailleurs qu’à côté du morceau de viande dans mon assiette.
Accessoirement, ça sert à deux ou trois choses essentielles : apercevoir sans en rien perdre la belle jeune femme en face (anecdote livrable avec certificat d’authenticité) juste au moment où, s’étant séchée après la douche, elle est obligée de traverser la pièce, toute fenêtre ouverte, pour attraper son soutien-gorge et sa culotte sur l’étendage, qu’elle avait oubliés de disposer à portée de main (ça n'est plus arrivé, promis) ; voir venir les ennuis de loin ; identifier les problèmes ; envisager les solutions d’un regard lucide et courageux ; chiper au nez et à la barbe des autres le sot-l’y-laisse oublié dans le plat ou deux billets de 10.000 quand on est caissier au Monopoly. Bref, des choses futiles, on en conviendra.
Dans le fond, l’œil, chez l’homme, n’est pas une nécessité vitale. Chez les oiseaux, c’est le contraire. S’il n’a pas l’œil, le volatile, tout simplement, il est mort. La preuve, c’est que chez les humains, l’aveugle est en général laissé en vie, jusqu’à ce que mort naturelle s’ensuive, évidemment, mais ça, c’est valable pour tout le monde. L’oiseau aveugle, c’est peut-être un bon titre de roman fantastique, mais dans la réalité, macache bono, si je peux me permettre. Réciproquement, il n’y a pas d’oiseau mort qui ne soit pas aveugle (maman m’a dit que la double négation, ça impressionne toujours). Mais il paraît que chez nous c’est pareil, quand on est mort, on ne voit plus rien. Ça me manquera.
Regardez n’importe quel oiseau, parmi ceux qui picorent au sol : sa tête n’arrête pas de bouger d’avant en arrière, de tourner dans tous les sens, de se baisser et de se relever. Epuisant, je me dis. Comparez avec la dame âgée qui fait la queue chez le charcutier : elle n’arrête pas de faire oui et non avec la tête et avec la main. Je me dis qu’elle doit être fatiguée en fin de journée, après avoir fait tant d’exercice. Quoi, maladie de Parkinson ? Pardon, je ne savais pas. Mais de toute façon, est-ce qu’elle n’est pas fatiguée quand même ?
Ce qui est sûr, c’est que chez l’oiseau, ce n’est pas Parkinson, mais une nécessité vitale. Son œil, c’est sa vigie, sa sentinelle, son guetteur : c’est qu’il faut voir venir, dans ce métier. Une seconde d’inattention, et on est cuit. En fait, c’est la victime qui a besoin de voir venir. Parce qu’il faut savoir : chez les oiseaux, on est soit victime, soit bourreau. Le bourreau a en général le bec recourbé et très affûté au bout de son crochet : c’est l’instrument de torture, c’est l’arme radicale.
Eh bien chez le bourreau, les deux yeux regardent du même côté. Tiens, c’est drôle, chez l’homme, c’est la même chose. C’est que le rapace a besoin des deux yeux à la fois pour situer la proie avec précision (angle et distance). L’homme aussi a besoin de repérer la proie. C’est ce qu’on appelle la vision binoculaire. C’est le cas de la chouette chevêche (21 cm) et du noble circaète Jean-le-Blanc (65 cm). En fait, tous les rapaces, à l’origine, se sont entendus, et ont voté pour ce système. Ils ont été bien inspirés, c’était un bon calcul. Bon, leur angle de vue est un peu réduit (110 degrés chez la chouette), mais après tout on n’a rien sans rien, c’est ce qu’il faut se dire, non ?
Attention, si vous remarquez que les yeux sont sur les côtés, c’est sûr, vous n’avez pas à faire à un rapace, vous avez à faire à une victime. Mettons un pigeon, parce que tout le monde ou presque est citadin aujourd’hui et qu’en ville, les pigeons pullulent, hélas pour les statues érigées sur les places publiques en l’honneur des inventeurs du métier à tisser mécanique et des généraux de l’Empire. Ce qui compte, ici, ce n’est pas le repérage des proies, c’est la détection des prédateurs. Autrement dit, il faut un angle de vue le plus large possible. Le pigeon ? 340 degrés, qu’est-ce que vous dites de ça ? Difficile de faire mieux, mais c’est possible, vous allez voir.
Très différents des nôtres, les yeux des volatiles : l’homme peut regarder « en face », la femme peut regarder « en coin », c’est d’ailleurs ce qui fait son charme. Et c’est vrai qu’à cet égard, l’homme est un gros bêta. La femme, en plus, peut à loisir faire semblant de ne pas regarder. Et ça, l’homme n’a toujours pas repéré le « truc », semble-t-il. Il lui reste encore à en apprendre, sur sa congénère.
Chez les oiseaux, c’est beaucoup plus républicain, je veux dire égalitaire : tout le monde regarde à peu près « en face ». On n’a pas connaissance, par exemple, d’un oiseau qui loucherait : le strabisme est inconnu chez la gent aviaire. Pour une raison simple, c’est qu’elle est presque dépourvue des muscles oculomoteurs (c’est comme ça qu’on dit) qui permettent à nos chasses (nos calots, nos mirettes, si vous préférez) de pivoter, voire de vriller, comme ceux du loup dans la boîte de nuit où il mate le chaperon rouge, chez TEX AVERY. Rien que pour ça, je n’ai aucune jalousie envers les oiseaux.
Et pourtant si, je dois l’avouer, je suis jaloux de la chouette, de n’importe quelle chouette : je suis incapable de faire pirouetter ma tête, comme elle, sur 270 degrés. Bon, elle en est fière, eh bien je lui laisse. Je me rattraperai ailleurs. Autre chose dont je suis incapable : comprimer plus ou moins, comme le font couramment tous les oiseaux, mon cristallin pour qu’il accommode précisément, grâce à deux muscles « ad hoc », pour qu’il « mette au point » sur la chose regardée. C’est grâce à ça qu’aucun oiseau n’a jamais été obligé de porter lunettes ou lentilles de contact.
On a appris par les journaux que chouettes et faucons peuvent même agir sur la courbure de leur cornée. Mais globalement, je suis quand même bien content de ne pas être une chouette : je n’ai aucune envie de finir cloué sur une porte de grange. C’est vrai qu’elle non plus, j’imagine.
Je ne vous embêterai pas avec le « peigne », qui reste assez mystérieux, dont certains pensent qu’il sert, par une irrigation vasculaire accrue, à combattre l’éblouissement, d’autres à identifier des objets éloignés. On en est là. Je mentionnerai en passant la membrane nictitante, cette troisième paupière qui permet aux oiseaux de nuit d’atténuer l’éclat du jour, en même temps qu’elle nettoie l’œil gratuitement et régulièrement. On ne saurait être mieux servi.
Venons-en à la bécasse, vous voyez que tout finit par arriver, même ce qui est annoncé. Je ne crains pas de le dire : c’est un oiseau attendrissant, non pas à cause de la scène infâmante dont GUY DE MAUPASSANT inaugure ses Contes de la bécasse, mais à cause de la « croule », ce curieux manège que les mâles font les soirs de mars autour du même « pâté de bois » (ben oui, ils n'ont pas de pâtés de maisons) en gonflant leur plumage, battant lentement des ailes et croassant des « croo », avant de siffler des « touissik ».
La bécasse possède une autre curiosité : ses oreilles sont placées en dessous de l’œil. Mais la vraie merveille qu’elle offre est la suivante : son champ de vision est SUPERIEUR à la totalité du cercle. C’est incroyable, mais c’est comme je vous le dis, soit dit sans nulle forfanterie de ma part. Environ 380 degrés. Texto. Ce résultat est indispensable à sa sécurité.
Pensez donc, quand elle enfonce son bec dans un sol humide à la recherche de vers de terre, elle est à la merci de qui passerait par là dans une intention mauvaise pour elle. Et ce qui rend possible ce résultat, c’est précisément l’emplacement des yeux : diamétralement opposés sur les extrémités latérales du crâne. J’explique : que vous regardiez la bécasse de face ou de dos, vous voyez nettement les yeux Vous apercevez exactement les yeux de la même manière, deux demi-sphères noires et brillantes qui protubèrent. Eh bien je vais vous dire : ça fait bizarre.
Voilà, vous savez tout. Ou presque. Enfin, pas loin.
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08.10.2011
LES YEUX RETROVISEURS DE LA BECASSE
Je préviens tout de suite : on y viendra, à la bécasse, mais s’il vous plaît, laissez-moi le temps d’y arriver.
Les merveilles du monde animal, on ne saurait s’en lasser. Pensez aux vingt chapitres qu’ HERMAN MELVILLE consacre à la description du grand cachalot dans Moby Dick. Pensez aux liens mystérieux que PIERRE MOINOT tisse entre l’humanité et les bêtes dans La Chasse royale ou Le Guetteur d’ombre.
Pensez à cette nouvelle posthume du magnifique LOUIS PERGAUD, La Rencontre (oui, le même qui a écrit La Guerre des boutons, assassiné en 1915 sur je ne sais quel champ de bataille, lors du grand suicide inaugural de l’Europe dans le petit matin glauque du XX° siècle), où deux jeunes garçons rentrent chez eux un soir de Jura couvert de neige, obstinément suivis, à dix mètres, par un drôle de « chien » qui, aux abords du village, n’a rien de plus pressé que de sauter en un clin d’œil sur Tom, le roquet détesté du détesté père Zéphyr, de l’égorger proprement et de l’emporter brusquement dans la forêt. C’était évidemment un loup. C’était en d’autres temps.
Personnellement, je suis aux anges lorsque j’entends, quelque part en l’air, le miaulement caractéristique de la buse variable ; lorsque, dans les hauts de la vallée d’Aspe, j’aperçois pendant quatre secondes le vol d’un percnoptère ; lorsque, du côté de Puy-Saint-Vincent, un circaète Jean-le-Blanc offre la surprise d’un passage à proximité ; lorsque, du fond des gorges du Verdon, j’aperçois le vol d’une quinzaine de vautours largement éployés au sommet de la falaise, posés sur un coussin d’air chaud.
J’aime ces surprises animalières : quand toi, perdu dans le massif du Pilat avec une carte que les bûcherons ont si méticuleusement saccagée que tu n’es plus en mesure de savoir où tu te trouves à dix kilomètres près, et que tu tombes nez à nez avec une biche qui te regarde fixement aussi longtemps que tu ne bouges pas un cil, mais « qui preste s’évanouit » (BRASSENS, « Les belles passantes »), dès que tu romps l’enchantement, parce qu’il faut bien bouger. Mais la biche, même un autre jour au-dessus de Crémieu, sur un sentier à peine dessiné, tu vois plus souvent son cul que ses yeux : peut-être ce qu’on appelle la « gentillesse » féminine ?
Je peux même te raconter la truite, dans ce qu’on appelle le « ruisseau de Chaumargeais » (à toi de trouver où ça se trouve), quand tu marches pieds nus dans la flotte et que, à chaque pierre qui « fait de l’ombre », tu t’arrêtes tout doux, tu te baisses tout doux, et tu passes tout doux les mains sous la pierre, le gras des doigts vers le haut. Quand le contact est soyeux, tu redoubles de douceur, comme un fétu qui suivrait le courant et qui effleurerait ce que tu as senti.
Tu mesures la dimension de la bête : une main tendre à la tête, une main tendre au ventre, tu crispes soudain les doigts, et tu jettes sur l’herbe, assez loin pour que, de son saut puissant, elle n’ait aucune chance de retourner à l’eau. Le soir, si tu t’es pas fait prendre, tu te régales : une poêle, les quelques jolies pièces de l’après-midi, la maille ou pas la maille, roulées dans la farine, un peu de beurre, que demande le peuple ?
Seulement un peu de bonheur. Tu peux aussi essayer dans la Cérigoule, ça marche aussi, mais elle est un peu large. Bien entendu, la « pêche à la main » est tout à fait illégale, prohibée, voire interdite, si ce n’est même proscrite. Parce que trop efficace et moins aléatoire, sans doute. Plus sûrement parce que tu n’as pas payé le timbre. Je vais te dire : « Attrape-moi si tu peux ! »
Regarde mourir un pic-vert, ça laisse également des souvenirs. Le fusil paternel résonne juste à côté de ton oreille : il a tiré ! Et tu vois l’oiseau tout d’un coup monter en flèche vers le ciel. Le fusil paternel te déclare : « Il a eu un plomb en pleine tête ». C’est sûr. Ça dure un instant seulement : après la flèche, la pierre, qui tombe verticale vers le sol. Au moins, tu n’as pas à chercher dans les broussailles. L’étonnant, une fois l’oiseau vert allongé sur la plaque de marbre : la langue ! Jamais vu une langue aussi longue, un peu dégoûtante au toucher. Bon, je sais bien que c’est très bête, de tuer un pic-vert.
La taupe, ce n’est pas mal non plus. Cela se passe dans « les marais ». Le jour est sec, le chemin et le soleil aussi, et les feuilles mortes aussi, qui commencent à crisser toutes seules les unes contre les autres. Bizarre. Tu t’es mis à l’ombre pour siroter ton breuvage. Le vélo est couché sur le bas-côté du chemin de terre. Tu es assis. Tu savoures la chose et le repos. C’est quoi, ces feuilles qui bougent ? Evidemment, tu vas voir, tu soulèves une feuille, puis deux, puis un paquet. C’est quoi, ce cylindre noir qui essaie de s’enfouir ? Mets-y les doigts ! Attention, ça mord et ça griffe. Incroyable, cette méchanceté ! Retournes-y, mais prudence.
C’est drôle, quand tu tiens la bête, le ventre en l’air : un museau de musaraigne, mais en moins long et en plus fort. Et des pattes comme des battoirs griffus, avec un dessous entre le rose et le gris. Bon, vous aurez beau insister, je ne dirai rien de ce qui arriva ensuite. Vous risqueriez de m’en vouloir. Sachez seulement que je m’intéressais fort à l’époque aux divers procédés de tannage des peaux. Ce que je peux parfaitement avouer, c’est qu’il n’y a pas plus doux sur terre que la fourrure de taupe, y compris la peau des filles, qui ont certes les griffes, mais même pas de la fourrure partout, et nulle part cette sorte de fourrure, à poils courts et droits, et d’une finesse inégalée. Passons.
Puisqu’on est à la chasse, venons-en au moustique. Je n’ajouterai rien aux sempiternelles lamentations du touriste en vacances. Je pense aussi à une aventure de Lucky Luke : ce salopard de « poor lonesome cowboy and far away from home » introduit par le trou de la serrure un moustique dans la chambre d’hôtel d’Averell Dalton, qu’il doit affronter le lendemain. Au matin, celui-ci a le teint tellement verdâtre qu’il suffit d’une pichenette pour l’assommer. C’est vrai que ça rend la nuit impossible, le moustique. Mais il faudrait interdire cette déloyauté.
Moi, j’en avais régulièrement dans ma chambre, des moustiques. Heureusement, j’ai inventé une arme imparable. Quand vous aurez le temps, allumez une bougie. Intercalez-la entre la bombe insecticide et le moustique posé sur le mur en plâtre peint en bleu clair un peu pisseux. Laissez au moins vingt centimètres entre la bougie et la bombe. Appuyez. Pas longtemps. Relevez maintenant l’index, et observez : vous avez du mal à retrouver quelque trace que ce soit de la bestiole. Ben oui, elle a eu un peu trop chaud, quoi. Quoi, c’est dangereux ? Evidemment ! Où serait le plaisir de la chasse au chalumeau, je vous le demande ?
Bon, bref. Alors comme ça, mon sujet, c’était les oiseaux. Puisque j’en étais à la chasse, je signale que beaucoup d’espèces d’oiseaux distinguent à merveille le promeneur inoffensif et le chasseur armé d’un fusil. Vous vous baladez les mains dans les poches, vous avez des chances d’observer des vols presque normaux à proximité. Vous portez un grand bâton noir luisant et qui fait du bruit au creux du bras : vous ne voyez plus la queue d'un. Etonnant, mais c’est comme je vous le dis !
Il n’y a pas que le bec qui soit intéressant, chez les oiseaux. Voyez leur œil. Et tenez-le à l’œil jusqu’au prochain épisode.
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16.09.2011
LE GARDE-MANGER DE LA PIE-GRIECHE
Pour que personne ne s’impatiente, j’indique tout de suite que le titre ci-dessus sera expliqué à la fin.
Dans le règne animal, ce qui m’a toujours fasciné, c’est la variété infinie des formes, des aspects, des mœurs, etc. Tenez, chez les oiseaux, prenez le bec, la seule arme offensive, sauf chez les rapaces bien sûr. La plupart des becs sont « normaux » : on ne les remarque pas, excepté par leurs tailles et par leurs couleurs. C’est normal, ils sont bêtement droits. J’excepte celui du fou de Bassan, d’une noblesse altière. Mais regardez le canard souchet !
Vous avez déjà vu un canard souchet ? Je n’ai rien contre le canard souchet, Dieu m’est témoin, mais personne, s’il est raisonnable, ne peut approuver ce bec invraisemblable, horriblement laid : « normal » à la base, si l’on veut, mais comment expliquer que cet animal se soit doté, à l’extrémité, d’une spatule dégoûtante de largeur ? Et que ça prétend ! Et que ça s'étale ! Vraiment non, il n'y a pas de quoi être fier !
S’il a un goût tant soit peu éduqué, le quidam normal n’a aucune raison de voter pour le canard souchet, voyons ! Pourquoi ? Mais enfin, ce bec complètement aplati et qui s'aplatit démesurément au bout, ça lui bousille la silhouette, ça le rend même antipathique de bêtise. On me dit que ce bec lui sert à fouiller la vase et les eaux boueuses, et à filtrer les graines, les algues et divers animalcules ? Eh bien justement ! C’est une circonstance aggravante. Qui parmi vous aurait l’idée d’aller chercher sa pitance dans la vase ? En tout cas, pas moi. Non, parlez-moi tant que vous voulez de la tête élégante du fuligule milouin, là je veux bien. Mais le canard souchet, a-t-on idée ?
Même le bec du bien nommé beccroisé des sapins : bon, je suis d’accord, pour l’élégance, il y a mieux, mais il y a dans cette forme bizarre je ne sais quelle facétie de la nature, comme un gag, une drôlerie inimitable. Pensez : au bout de quelques semaines passées tranquillement avec un bec bien droit, le petit beccroisé voit ses deux mandibules se recourber l’une sur l’autre, à se demander comment il va pouvoir croûter. Eh bien non, pas d’inquiétude : les deux pointes dévient de leur axe, dessous vers la gauche, dessus vers la droite, pour se croiser. Comme je vous le dis ! Il a réussi son coup, le bougre, au moins à me faire rire. Encore un comportement déviant.
Allons voir du côté de l’engoulevent, pour trouver un autre bec intéressant. Déjà, l’engoulevent, c’est un drôle d’oiseau en soi. D’abord son nom, texto « avaleur de vent », vous allez voir pourquoi on l’a appelé ainsi. Son nom populaire est beaucoup moins affriolant. Pensez donc, « crapaud volant ». Personnellement, je n’aimerais pas. Mais « tète-chèvre », c’est déjà beaucoup plus présentable. C’est un animal qui a de la classe. Bec fermé, quelle élégance, avec ses deux mandibules un peu arrondies qui dépassent à peine de la tête.
Mais méfiez-vous. Quand il part à la chasse aux insectes volants qu’on trouve jusque tard le soir, on dirait un ogre. Ses deux mandibules s’ouvrent largement, au moins jusque loin derrière les oreilles, tu vois la commissure des mandibules, tu n’en crois pas tes yeux. Vraiment, tu as l’impression que la tête est coupée en deux dans le plan horizontal, et ça, c’est incroyable : le bec devient un énorme entonnoir où les bestioles n’ont plus qu’à s’engouffrer.
C’est pour ça, « engoulevent ». Et « tète-chèvre », c’est juste parce qu’il se faufile à toute vitesse entre les pattes des troupeaux, tout sifflant et obscur, même que beaucoup croyaient qu’il s’accrochait aux pis pour se nourrir. Ce que certains peuvent être bêtes, tout de même ! J’aime beaucoup l’engoulevent, même s’il est très difficile à observer, à cause de la lumière et de la survie.
Maintenant le bec recourbé. Il y en a. Pas beaucoup, finalement. Qu’est-ce qu’on a, sous nos latitudes ? Le courlis cendré. C’est vrai qu’il a un profil, le gaillard. La longueur de ce bec, la beauté de la courbe, ça en impose. Dans le genre, en moins imposant, je proposerai le bécasseau cocorli, mais excessivement rare. Qu’est-ce qu’on a encore ? L’ibis falcinelle ? Mais qui parmi nous a eu la chance d’en observer seulement un ? Des ibis rouges, c’est des exotiques, mais c’est vrai qu’on en voit au parc des oiseaux de Villars-les-Dombes, qui acceptent de raser les têtes des spectateurs contre une friandise complaisamment distribuée pas le dresseur (mais dresse-t-on ce genre d’oiseau ?).
Une curiosité à présent : le bec de l’avocette. Au premier abord, un bec comme ça, c’est ridicule. Ça lui sert à quoi, cette fine ligne noire qui s’amincit, et surtout qui se retrousse vers le haut ? Il paraît que « la fonction crée l’organe », mais quand même, pas besoin d’exagérer dans l’excentrique. On finit malgré tout par s’y faire, et même, par trouver ça coquet. La barge rousse, dont le plumage nuptial est luxueux, s’orne d’un bec du même genre, mais en plus discret. Elle la joue modeste, mais fière de l’être.
Pour ce qui est du spectaculaire, maintenant, le bec de la pie-grièche est assez mal placé, mais l’objet ne manque pas d’efficacité. Le sien est presque ordinaire. Tout est dans le presque, à cause de la mandibule supérieure, dont la pointe recourbée vers le bas couvre l'extrémité de la mandibule inférieure, formant comme un rostre qui rapproche la bestiole des rapaces. Et elle s’en sert, la diablesse ! La pie-grièche grise n’hésite pas à affronter des gens de sa taille (25 cm), voire plus grands. Bon, passe, en hiver, qu’elle chasse l’invertébré engourdi ou le petit vertébré trop confiant. Mais c’est qu’il lui arrive de les empaler ! On n’est pas plus cruel !
Dans le fond, on me dira ce qu’on voudra, ces passereaux ont des mœurs de rapaces. La pie-grièche écorcheur (parfaitement, c’est comme ça qu’on dit) pousse la cruauté à son point culminant. Vous savez pas les forfaits qu’elle ose, et en toute impunité ? « Ecorcheur », c’est vrai, ça annonce assez bien la couleur. Quand elle chasse, elle se constitue un garde-manger. C’est une belle branche bien épineuse. Pauvre gros insecte, pauvre petit vertébré qui tombent sous son bec : sur la plus belle épine, pour faire des provisions, elle lui fait subir le supplice du pal, comme Frère Jean des Entommeures, armé du bâton de la croix, face à l’armée picrocholine dans le clos de l’abbaye de Seuilly (« icelluy de son baston empalait par le fondement »), dans le Gargantua de RABELAIS. On n'est pas plus sauvage. Franchement, est-ce que c’est humain, ce traitement ? Voilà, j’allais le dire : la pie-grièche écorcheur est inhumaine. C’est tout.
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09.09.2011
LA PARADE NUPTIALE DU TRAQUET MOTTEUX
Les traquets, c’est toute une famille. Mais pas une famille qui a le trac, je vous jure, quand elle monte sur scène, je veux dire quand on la convoque au poste, pour une petite vérification d'identité. Car c'est une famille ubiquiste, qu’on se le dise, ce qui ne veut pas dire qu’elle a le don d’ubiquité, mais qu’on la trouve partout dans le monde. Dans cette famille, donc, je ne demande pas « oreillard », qui est, lui, un méditerranéen.
Drôle de nom, d’ailleurs, « oreillard », pour un oiseau, mais ça s’explique aisément : une livrée éclatante, jaune et noire, qui comporte deux taches, d’abord minces en partant du bec, puis s’étalant plus largement sur les joues, jusque derrière les yeux, formant au total deux sortes d’ « oreilles ». Je n’apprécie guère son « piet piet », qui le ferait volontiers confondre avec le vulgaire moineau.
Dans la famille traquet, je ne demande pas non plus « stapazin », quasiment copie conforme de son frangin « oreillard », sauf que la tache noire s’étend largement sur son cou, comme un bavoir. C’est vrai que « stapazin » figure en personne dans Catalogue d’oiseaux d’OLIVIER MESSIAEN, ce qui serait pourtant une raison pour l’élire, mais ici, notre ordre de mission nous interdit de nous y arrêter. D’ailleurs, MESSIAEN inclut aussi dans son œuvre « rieur », autre membre de la fratrie, bien qu’il soit tout noir avec le croupion blanc, c’est dire.
Dans la famille traquet, je ne demande pas non plus « pâtre », sombre dessus, clair et coloré dessous, pourtant intéressant, non pas pour son chant, beaucoup trop rustique et bref pour nos oreilles exigeantes et raffinées, mais à cause de son très curieux vol nuptial, montant et descendant sur un axe vertical, comme s’il était une balle de ping-pong sur un jet d'eau, dans une baraque de tir forain. Il ne dédaigne pas de poursuivre à toute allure sa femelle ou de s’en prendre à un autre mâle : il a le souci de sa réputation, quoi.
Toujours dans la famille traquet, je pourrais plus volontiers demander « tarier », dont la poitrine rouge orangé sur fond blanc ressemble à celle de « rieur ». Ce qui le rend captivant, c’est d’abord sa façon de chanter : pas aussi bien, certes, qu’ « hypolaïs polyglotte », il imite cependant d’autres espèces d’oiseaux, ses préférences allant au pinson, au serin et à la mésange.
Mais c’est surtout le manège qu’il entreprend pour attirer une compagne dans son nid (j'allais écrire "lit", comme le dernier des distraits) qui attise la curiosité, quoique de moindre façon que mon vrai sujet d’aujourd’hui. Voilà : il chante devant la femelle, les ailes pendantes, la queue étalée, légèrement relevée, et la tête rejetée en arrière. C’est peut-être un truc qu'un homme devrait essayer quand il se trouve face à une femme, après tout ?
Donc, j'y arrive, dans la famille traquet, je demande « motteux », celui dont le plumage est en quadrichromie. Pas pour son chant, rassurez-vous. Ni pour son cri, dur comme celui de tous les traquets à l’égard des intrus. C’est à cause de la parade nuptiale, eh oui, car monsieur et madame y mettent les formes et soignent la cérémonie.
Prenez un trou peu profond, mettez-y les futurs époux, disposés face à face. Regardez monsieur se mettre à bondir sur place, les plumes ébouriffées, sautant d’un bord à l’autre du trou, à un rythme rapide. Enfin, regardez-le se jeter aux pieds de madame pour l’implorer, déployant largement ses ailes et sa queue (lui aussi !). Vous me direz que madame ne fait rien. Je dirai qu’elle est dans son rôle et au spectacle.
Le drame de « motteux », il faut le dire, c’est son besoin de voir du pays, à date régulière. Malheureusement, il choisit l’itinéraire le plus risqué : le long de la côte atlantique. Il passe en particulier au-dessus des Landes, où des salopards l’attendent de pied ferme, comme des rétiaires dans l’arène au temps des Romains, vous savez, ces gladiateurs dont une des armes principales est le filet. Ici, les filets sont tendus de telle façon qu’ils entraînent des coupes sombres dans la population volante. Honte à eux et à ceux qui les tendent.
Quoi, je n’ai rien dit de la rousserolle turdoïde, que dalle de la rousserolle verderolle, et ballepeau de la rousserolle effarvate ? Attendez un peu, patience, chaque chose en son temps, que diable !
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