01.10.2011
UNE DRÔLE DE CHANTEUSE ALLEMANDE
Voilà un roman d’initiation qu’il est bon ! Encore un conte de fesse pour adultes, qu'on se le dise ! Le titre exact est Mémoires d’une chanteuse allemande, livre à scandale paru sans nom d’auteur en 1868 sous le manteau. Sont-ce vraiment des mémoires, ou un simple roman érotique ? La chanteuse narratrice est-elle vraiment la célèbre WILHELMINE SCHRÖDER-DEVRIENT, comme le bruit en a couru avec insistance ? Rien ne le prouve. Et on s’en fiche.
Pour une initiation, il faut dire que ça va bien au-delà. Normalement, dans l’ordre, vous avez 1) la théorie ; 2) les travaux pratiques ; 3) vogue la galère ! Ici, on peut dire que les travaux pratiques se prolongent au-delà du nécessaire, et même du suffisant, et que, dans ce « laboratoire », chacune des variantes est minutieusement examinée, dans ses tenants et ses aboutissants. Et si ça « tient » beaucoup, ça « aboutit » à chaque fois.
Cela commence par l’anniversaire du papa. Mademoiselle a quatorze ans, et ne trouve rien de mieux que de se cacher dans l’alcôve à porte vitrée de la chambre parentale pour faire une bonne surprise à ses parents une fois que maman aura fêté papa … en toute innocence, croit-elle. La maman, c’est une sacrée coquine, sous ses dehors de protestante rigoureuse. Elle fait mine d’être souffrante et, avant de s’étendre sous la couverture avec des opinions suggestives, c’est-à-dire très ouvertes, elle dispose un miroir qui lui permettra de voir son mari de dos sans qu’il s’en doute. Elle a donc tout de la bigote retorse, quoi !
Et ça ne manque pas : le papa découvre (aux deux sens) sa femme « endormie », se livre à quelques papouilles qui la « mettent en joie », et tous deux font la fête, « comme papa dans maman », sous les yeux de fifille qui n’en perd pas une miette. L’une des grandes qualités du scientifique n’est-elle pas dans l’exactitude des observations ?
Après les jeux de papa-maman, la coquine surprend la bonne, Marguerite, en train de lire un livre illustré qui lui met le feu aux joues et des éclairs aux yeux. Tout en lisant, elle se fait du bien avec un doigt, puis, ayant fait chauffer du lait sur un petit réchaud, elle en remplit un objet oblong muni de deux boules à la base et, tout en continuant à lire avec une respiration de plus en plus saccadée, elle opère, après introduction de l’objet, un transfert de liquide qui lui réchauffe les intérieurs. La petite scientifique se dit, en notant ses observations : « Intéressant, à retenir ». Elle décide de confesser la bonne.
On commence évidemment par se glisser dans son lit un soir d’orage, on lui dit qu’on a mal ici, non, un peu plus bas, non un peu plus haut, là ça y est. Comme la bonne n’est pas restée insensible, on accepte de se mouiller la main pour lui rendre la pareille, en essayant de rester dans une attitude de parfaite innocence, pour ne pas paraître trop « avertie ».
Marguerite raconte alors sa vie. Entrée au service de Madame la Baronne, elle supplée auprès d’elle, faute de mieux, l’absence de tout mâle dans les environs. Dans ce rôle de « suppléante », elle se fait à moitié déniaiser. L’autre moitié ne tarde pas à l’être à son tour, grâce à un stratagème qui lui permet de se mêler comme par accident aux jeux de mains jeux de vilains auxquels se livre la baronne en compagnie d’un comte, « un jeune homme fort beau et élégant ».
La baronne, et Marguerite à son exemple, accorde la plus haute importance à un objet particulier : « une vessie souple, blanche, bordée d’un cordonnet rouge – cette fameuse invention du célèbre médecin français Condom ».
A ce propos, voici ce que dit de « Condom » le Nouveau Larousse Illustré (autour de 1900) : « (du nom de l’inventeur) Sac en baudruche ou en caoutchouc, employé comme préservatif dans les rapports sexuels. – ENCYCL. Les condoms primitifs, dont on attribue l’invention à un hygiéniste anglais du 18ème siècle, étaient invariablement faits de baudruche spéciale (caecum de mouton). Aujourd’hui, on les fait aussi en caoutchouc laminé. La fragilité de ces engins les rend souvent inefficaces ».
Le Grand Robert préfère ne pas se prononcer sur l’origine du mot, aucun médecin du nom de Condom n’ayant pu être identifié sur tout le 18ème siècle. Enfin, il faut bien raconter l’Histoire, n’est-ce pas ?
Marguerite observe scientifiquement l’usage que les deux amants font de l’objet, dont elle ne cesse de recommander vivement l’usage à la future chanteuse. Machiavélique, elle parvient à se faire accepter, et même à mener le jeu : le duo devient dès lors trio, au léger désappointement de la baronne, qui n’a aucune idée de tout ce que le cerveau de sa bonne a tramé.
La narratrice se lance alors dans des considérations oiseuses, des observations sociologisantes, des remarques moralisatrices, dont je retiendrai, d’une part, qu’il ne faut jamais se fier aux apparences, que ce soit celles des femmes qui semblent beaucoup promettre et qui tiennent peu, ou celles des femmes au maintien et à la vêture austères ; d’autre part cette maxime : « Il est extraordinairement difficile à la femme d’avouer qu’elle jouit ». Je laisse aux dames le soin de décider s’il est plus vraisemblable que cette phrase sorte d’une bouche féminine.
Elle entreprend ensuite de faire la conquête d’un jeune puceau, Franzl, toujours en se débrouillant pour que ce soit lui qui s’imagine avoir l’initiative, mais cela lui donne du travail, car le jeune homme, en plus d’être inexpérimenté, est d’une timidité maladive. Mais enfin, vous savez ce que c’est, on n’ose pas, et puis on s’enhardit, et de fil en anguille… vous m’avez compris. Enfin presque : elle demeure inflexible, s’agissant de l’accès à sa « grotte », comme elle dit. Ils en restent donc à des jeux purement buccaux, quoique réciproques.
Entre-temps, on lui a découvert un don pour le chant, elle a de grands professeurs, elle se prépare pour la scène, où elle connaît un succès éclatant, ce qui la met matériellement à l’aise et lui procure un peu d’indépendance. Elle entre dans l’intimité d’un banquier qui voudrait bien l’ajouter à son tableau de chasse, mais comme elle se soustrait à ses ardeurs, elle suscite la sympathie de son épouse, Roudolphine.
Imitant Marguerite échafaudant un plan pour s’offrir le beau comte au nez et à la barbe de la baronne, la narratrice se débrouille pour que le Prince italien la surprenne en compagnie de sa nouvelle amie. Tout ce joli monde s’abandonne avec enthousiasme aux joies du triolisme, qui les laissent pantelants et épuisés.
La difficulté de ce genre de livre est d’échapper au reproche de répétition. Mais évidemment, ce genre de loisir ne saurait y échapper, ne serait-ce qu’à cause de la conformation anatomique des individus. DONATIEN ALPHONSE FRANÇOIS DE SADE, lui-même, que ce soit dans La Philosophie dans le boudoir ou dans Les 120 Journées de Sodome, est forcé de répéter, ne serait-ce que certaines exclamations qui surviennent dans les moments d’apogée, et il n’en sort, quant à lui, que par l’escalade. En général, l’escalade finit mal pour certains des participants.
Il faut sans doute se résoudre à accepter le fait que certaines occupations, même les plus agréables, ne sauraient éviter tout à fait une certaine monotonie. Quoi qu’il en soit, il n’est guère d’ouvrages dits du « second rayon » qui se renouvellent en cours de route. De cette sorte d’ouvrages tirés de l’ « Enfer », Gamiani ou deux nuits d’excès, sans doute (ou peut-être) écrit par ALFRED DE MUSSET, ou Les Onze mille verges, d’APOLLINAIRE, pratiquent à qui mieux-mieux l’escalade. Et dans les plus honnêtes des cas, il est compréhensible qu’on aboutisse à la mort.
Rien de tout ça, qu’on se rassure, dans Les Mémoires d’une chanteuse allemande. Une cantatrice célèbre ne saurait tomber dans les excès d’exploits génésiques et gymnastiques. Celle-ci se contente, comme on dit niaisement aujourd’hui, de « vivre une sexualité épanouie ».
Voilà, maintenant, vous en savez assez, si par hasard vous ignoriez l’existence de ce titre. Je vous en ai assez dit. Ce n’est pas un chef d’œuvre, à cause de longueurs et temps morts divers, c’est un livre « distraisant » (« treize ans et demi, après, je prends ma retraite », comme dit BOBY LAPOINTE). J’imagine qu’il est toujours disponible aux éditions Allia, dont il faut saluer les beaux efforts pour remettre en circulation ces « Curiosa » (dits aussi "livres qu'on ne lit que d'une main"), parfois difficiles à dénicher.
09:00 Publié dans CURIOSA, EROTIQUE, LITTERATURE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mémoires d'une chanteuse allemande, littérature, littérature érotique, enfer, second rayon, cul, fesse
17.09.2011
LA COMTESSE D'OLONNE
Argénie est la Comtesse d’Olonne. Bigdore est le Comte de Guiche (oui, comme dans Cyrano, mais un siècle et demi avant la pièce d’EDMOND ROSTAND). Argénie, au début, sort d’un horrible cauchemar en présence de sa servante Lise. Le jaloux Gandalin, son premier amant, mort entre-temps, est revenu hanter la belle, pour lui reprocher le nombre de ses amants :
« Dans le nombre des morts je n’étais pas encore,
Quand tu m’associas Marcelin et Bigdore,
Chrysante, Castellor, L’Aventurier, l’Abbé ;
Le reste ne vaut pas l’honneur d’être nommé. »
Il lui en veut terriblement de ses infidélités, mais surtout, il ne lui pardonne pas le piètre rang de ses anciens rivaux. C’est du tout un chacun, et c’est du tout-venant (c’est même un alexandrin !). Gandalin, du fond de son tombeau, lance de terrible malédictions :
« Les dieux, pour t’accabler de malheurs infinis,
Vont t’élargir le con, et raccourcir les vits. »
Pire encore :
« Pour un gueux impuissant, l’amour te rendra folle,
Tes moindres maux seront chaude-pisse ou vérole ;
Enfin, bougresse, enfin, pour avoir trop foutu,
Un chancre confondra ton con avec ton cu ! »
Au passage, notez qu’à l’époque, on était sourcilleux sur la rime écrite. Cette semonce réveille Argénie en sursaut. La servante a les pieds sur terre, et le fait savoir :
« Vous êtes dans l’amour aussi trop emportée,
Madame ; Gandalin peut bien vous gourmander :
Pour vous foutre, il ne faut que vous le demander.
– Que veux-tu, ma Lison, je n’ai que cette envie,
Et c’est le plus grand bien qu’on goûte dans la vie.
– Je lis dans votre cœur, je connais votre goût,
Il n’est aucun plaisir pour vous, si l’on ne fout.
Abandonnez-vous donc à votre humeur lubrique,
Et mêlant l’étranger avec le domestique,
Le prince, le bourgeois, et les premiers venus,
Foutez, foutez, madame, à couillons rabattus ! »
La domestique a, c’est le moins qu’on puisse dire, une grande liberté de parole. Maintenant, si vous avez goûté La Nouvelle Messaline, vous allez raffoler de La Comtesse d’Olonne. Cette jolie pièce de théâtre fut écrite par un certain sieur Grandval père en 1738. Tout de même, pauvre PIERRE CORNEILLE, il n’avait pas mérité ça. Ils se sont donné le mot, ma parole. Qu’est-ce qu’il leur a fait, Le Cid, pour déclencher cette frénésie de parodie ? Vous vous rappelez la tirade de Don Diègue : « Ô rage ! Ô désespoir ! ». La Nouvelle Messaline expédiait donc la tirade de belle façon (voir il y a quelques jours, ici même).
Dans La Comtesse d’Olonne, on passe au deuxième acte du Cid, quand Rodrigue, va provoquer le Comte, qui avait giflé son père, déclenchant la dite tirade. Bref rappel du texte de l’original : « A moi, Comte, deux mots. – Parle. – Ote-moi d’un doute. Connais-tu bien Don Diègue ? – Oui. – Parlons bas ; écoute. Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu, La vaillance et l’honneur de son temps ? Le sais-tu ? » Je vous épargne la suite.
Après avoir brièvement consulté Gélonide, Comtesse de Fiesque, pervenche pour le langage et la bienséance, et terriblement choquée par les propos crus de son interlocutrice, mais vraie louve affamée de plaisir quand il s’agit de la « chose » concrète (« Comment nommez-vous donc un vit, en mots décents ? – Si je nommais cela, je dirais une pine. »), Argénie s’adresse à Bigdore, Comte de Guiche :
« A moi, comte, deux mots. – Parle. – Ote-moi d’un doute ; Connais-tu bien le con ? – Oui. – Parlons bas, écoute. Sais-tu bien qu’il vaut mieux mille fois que le cu ; Qu’en tous lieux on t’appelle un bougre, le sais-tu ? – Tels discours sont tenus par dames méprisées. – Non, non ; nous savons bien tes histoires passées. – A quatre pas d’ici je t’en éclaircirai. – Jeune présomptueux ! – Je suis jeune, il est vrai, A peine ai-je vingt ans, mais aux couilles bien nées, La valeur n’attend pas le nombre des années. – De t’attaquer à moi qui t’a rendu si vain, Toi qu’on ne vit jamais le vit raide à la main ? – Je n’ai jusqu’à présent jamais trompé de belles, Et ton con, si tu veux, en saura des nouvelles. – Sais-tu bien qui je suis ? – Oui, tout autre que moi Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d’effroi. Mille et mille fouteurs, crevés à ton service, semblent me présager un semblable supplice. J’attaque en téméraire un con toujours vainqueur, Mais j’aurai trop de force, ayant assez de cœur ; A qui fout Argénie, il n’est rien d’impossible : Ton con est invaincu, mais non pas invincible ! »
Notez la subtilité de la substitution : CORNEILLE, par la bouche de Rodrigue, parle du « bras » du Comte. Je regrette que l’auteur n’ait pas fait un sort à ces deux vers du Cid : « Mes pareils à deux fois ne se font point connaître, Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître. » Toujours est-il que la tentative de Bidore échoue piteusement, et Argénie est franche : « Sortez, ou je vous fais jeter par la fenêtre. »
Bigdore se confie alors à son giton Manicamp. C’est vrai : il a un giton, et de la race humaine, il faut dire qu’il ne connaît guère que la moitié masculine, et qu’il ne la connaît guère que de dos. Passons sur la tirade, sorte de lamentation sur la débandaison. Mais il livre bientôt un deuxième assaut, qui s’avèrera décisif et couronné de succès. Argénie l’avoue d’ailleurs sans détour :
« Je reconnais, seigneur, que j’étais dans l’abus.
Or, qu’aimez-vous le mieux ou des cons ou des cus ?
A présent vous avez de tous deux connaissance.
– Je fais des cons aux culs beaucoup de différence,
Et si jusqu’à présent j’ai mieux aimé les cus,
Reine, c’est que les cons ne m’étaient pas connus.
Si faut-il convenir qu’on n’en peut voir un autre,
Plus beau, ni plus brûlant, plus charmant que le vôtre.
N’est-il pas vrai, mon cœur ?
– Je crois, sans vanité,
Qu’il n’en est pas beaucoup de cette qualité.
Les enfants n’en ont pas fort ouvert le passage.
Et tout le monde y trouve un air de pucelage. »
J’avoue que j’aime assez les deux derniers vers, en particulier « tout le monde ». En somme, si l’on devait donner un sous-titre à la pièce, ce pourrait être : « La Comtesse d’Olonne, ou l’inverti converti ». Qu’en pensez-vous ? J’ajoute que cette pièce, à part la parodie de CORNEILLE, n’est certainement pas un chef d’œuvre du théâtre français.
09:00 Publié dans CURIOSA, EROTIQUE, LITTERATURE, QUELQUES LECTURES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, la comtesse d'olonne, cul, érotisme, théâtre, cyrano, edmond rostand, pierre corneille, le cid, messaline, parodie


