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lundi, 08 octobre 2012

DANS LES PROFONDEURS DU REFLET

Pensée du jour : « L'eau du bénitier résout tous les maux de l'humanité crédule ».

PROVERBE VATICANAIS

 

 

Résumé : j'ai la faiblesse, comme des milliards de Japonais devant la Joconde, d'aimer actionner, convulsivement, le déclencheur de mon appareil photo. Mon attention s'est portée, à une époque, sur les richesses insoupçonnées du reflet complexe. Que je me suis mis à mitrailler.

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Car dans le fond, ce paysage urbain où foisonnent les miroirs, des miroirs que des milliers de magasins tendent obligeamment aux passants, particulièrement aux passantes, est en soi un piège destiné à se refermer sur les gens, considérés comme une simple clientèle payante. Bien sûr, en passant, tout le monde ou presque jette un œil sur l’image que la vitrine lui renvoie de lui-même. Le verre est une invention satanique. La toile d'une araignée vorace.

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Je serais taliban ou salafiste (ou georgebushiste), je ferais, en bon intégriste, une grande "nuit de cristal", étendue à TOUT ce qui reflète. Il faudrait même punir les mares aux canards, à cause du ciel qu'on voit dedans, c'est vous dire jusqu'où j'irais si j'étais croyant. 

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Mais j’ai l’impression, à force de voir les gens marcher devant les immenses baies vitrées de l’école de danse en face de chez moi, que le regard des femmes est quasiment aimanté par ce qu'elles voient d'elles-mêmes dans le miroir, alors que les hommes y sont davantage indifférents. Imaginez si elles étaient en niqab : les risques de damnation de leur âme seraient réduits à néant. Ce serait un indéniable progrès, non ?

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LA PAIRE DE SEINS EST EN PAPIER

Je galèje. Mais il est vrai que, statistiquement, la femme est plus sensible à son image. Les psys ont dit tant de choses du narcissisme féminin. Mais surtout, la pression sociale sur l'humanité femelle est si forte, quand il s'agit de se montrer en public, qu'elle se sent obligée d'entourer son apparence de toutes sortes de soins et de précautions, l'humanité femelle ! Des soins et précautions devant son miroir, précisément.

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CETTE PHOTO, IL M'A FALLU REGARDER ATTENTIVEMENT, POUR LA VOIR

 

Certains reflets me sont même apparus comme des puits de poésie et de rêverie sans fond, éminemment composites, pour ne pas dire incompréhensibles, car faits d’une tranche de vue directe entre deux tranches de vue reflétée (ci-dessus). Comme si le reflet avait un effet multiplicateur sur la réalité banale, en étendant le champ de ses possibles, en ouvrant dans son dos des lignes de fuite insoupçonnées.

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Ce qui m’a bien intéressé dans tout ça, c’est que ça m’a fourni l’occasion de me poser la question, non pas abstraite et philosophique, mais tout à fait concrète : « Qu’est-ce qui est réel ? ». Je me suis bien gardé, vous pensez bien, de répondre à la question. Pour la simple raison que le reflet duplique le réel. Mais il ne fait pas que le dupliquer : il l'inverse, il le modifie, il le virtualise. Il le bouleverse. Il le fausse. Il brouille les pistes. Le reflet poétise, voire déréalise le monde réel.

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LE FANTÔME DE L'OPERA ? NON, UNE VITRINE CARDIN

Qu'est-ce qui arrive du réel dans notre conscience ? Je suis sûr que, quelque part en-deçà de la conscience, pas très loin dans la mémoire, cette énigme visuelle que constitue, finalement, le reflet, s’installe comme chez elle et, en plus de ses bagages, pose ses conditions après avoir posé ses paysages complexes dans lesquels le passant, parfois jusqu’au désespoir, cherche la trace de sa présence dans ce monde (trace de présence qu'il n'est pas près d'y trouver). Dites-moi, ce ne serait pas philosophique, par hasard, tout ça ?

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C'EST DOMMAGE : JE NE SAIS PLUS A QUELLE ADRESSE HABITE CE REFLET

Ces images, forcément imprimées quelque part, ne façonnent-elles pas la conscience hors de tout contrôle de celle-ci ? A son insu ? A peine a-t-on parfois une chance d'entrapercevoir le fantôme du photographe (ci-dessous).

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AUTOPORTRAIT DU FANTÔME EN EPISODE DE VISIBILITÉ

Pour l'anecdote, je l'avoue, j'ai fait développer et tirer mes photos par l'intermédiaire de la FNAC, qui fait dans l'industriel. Mais qui avait aussi, à l'époque, un code d'honneur : un photo ratée n'était pas facturée (c'était le bon temps), et portait une pastille auto-collante ainsi libellée : "photo non facturée".

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Qu'est-ce que j'en ai fait, des photos ratées !!! J'en étais venu à me rengorger quand, venant chercher mes clichés dans le service compétent, je voyais que 32 photos sur 36 portaient la dite pastille qui me dispensait 32 fois de payer les tirages. Mine de rien, j'en ai fait, des économies ! Surtout que les pastilles étaient devenues aisément détachables.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

dimanche, 07 octobre 2012

DE LA PROFONDEUR DU REFLET

Pensée du jour : « Et encore, qu'il y a une grande différence entre une statue et une photographie ; c'est que presque toujours, le modèle qui a servi à faire la statue ne veut pas et ne peut pas être reconnu, tandis que la photographie nous représente une personne vivante, que l'on peut avoir, ou tout au moins voir pour de l'argent, et qui est à vendre ou à louer des pieds à la tête.

          Ainsi, la photographie donne publiquement la preuve qu'une personne humaine peut être avilie, le savoir, et, néanmoins, sourire ».

 

ALAIN 

 

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Je ne suis pas photographe. Je prends seulement des photos. Comme tout le monde. Il m’arrive, de loin en loin, de réussir un portrait à peu près potable. Il y a déjà quelque temps, je me suis pris de passion pour les reflets.

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Attention, pas le reflet de bas étage, le reflet bas de gamme, le reflet de solderie. Non, moi, je veux le reflet d’élite, le reflet compliqué, le reflet savant. Or il faut le savoir, pour un esprit simple comme le mien, le reflet savant est compliqué à trouver. Je ne joue pas sur les mots : c’est vrai.

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QUATRE NIVEAUX DE GRILLE, QUI DIT MIEUX ?

(vous pouvez vérifier)

Le reflet, chez moi, ç’a été une crise. Mettons que ça a duré un an, à tout casser. Un an à écumer les vitrines de la ville, les paradoxes et les énigmes visuels qu’elles offraient. Creuser l'idée du reflet m'a donné l'occasion d'amener au jour, au sein même de la platitude du réel, quelque chose d'une part mystérieuse ayant à voir avec le rêve. C'est du moins ce qui m'a intéressé, dans l'affaire.

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 Car on ne se doute pas des mille-feuilles optiques proposés, au regard de qui veut bien les percevoir, par les sites dont regorge le centre-ville marchand des grandes cités.

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Le reflet a commencé assez bêtement, place des Jacobins, quand j’ai repéré un toutou à sa mémère (voir tout en haut) derrière la porte d’un magasin. Je me suis dit que je tenais une piste : ce chien traversé par les lignes des joints du carrelage, ça m’a plu. Alors j'ai continué.

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VOUS AVEZ DÉJÀ ASSISTÉ A UN LEVER DES SOLEILS ?

(le troisième, il faut vouloir le voir)

La suite n’a été qu’une histoire de marche à pied, je dirai même d’errance, de jour comme de nuit, par beau temps comme par temps gris. Avec des succès divers. J'ai la faiblesse de penser que quelques clichés au moins ne sont pas trop ratés, quant au regard (ne parlons pas de la technique).

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Ce ne sont donc pas des photos de photographe : je ne suis qu'un utlisateur de la technique, je me suis contenté de marcher, de regarder, de m’arrêter et d’appuyer sur le bouton. Je n’ai pas cherché à « faire œuvre », et pour cause. Quant à introduire des trucages, encore eût-il fallu que je le pusse. J’ai juste essayé de creuser dans le tas de réel que j'avais jusque-là regardé sans voir (ou vu sans regarder).

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KIOSQUE PLACE BELLECOUR

(avant les travaux)

 

Du coup, le réel se revêt d'une pellicule énigmatique, sur laquelle viennent s'aplatir toutes les strates de la profondeur de champ (augmentée comme par magie de tout ce qui se situe en arrière de l'objectif), mieux que si on écrasait un insecte entre deux plaques de verre pour observer le résultat au microscope. L'intérieur du lieu fait irruption dans l'extérieur, et inversement. Une synthèse de la complexité, quoi.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Il y aura une suite. A demain.

 

 

 

 

vendredi, 05 octobre 2012

REVENIR AU BEL CANTO ?

Pensée du jour : « Si les élections permettaient vraiment de changer les choses, il y a longtemps qu'elles auraient été interdites ».

BERTOLT BRECHT

 

 

Qu’est-ce que je reproche, principalement, à la « musique contemporaine » ? Pourquoi, en fin de compte, me suis-je détourné de la création la plus actuelle, dont j’ai si longtemps été un adepte ô combien fidèle, voire exalté, et que, pour cette raison, je connais assez bien ? C’est très simple : je lui reproche de ne plus pouvoir être chantée par n’importe qui, n’importe où, dans la rue, dans la voiture, sous la douche. Une musique produite par un corps humain.

 

 

J’en ai tiré un enseignement, qui ne vaut certes que ce qu’il vaut, mais qui vaut aussi tout ce qu’il vaut : ce qui n’est pas CHANTABLE en dehors d’un "bac + 12" obtenu au Conservatoire Supérieur, même adoubé par les pairs, même validé par l’institution, même décrété par les autorités médiatiques, n’est pas de la musique humaine. C’était devenu pour moi une conviction. J’en ai fait un principe. Ai-je tort ? C'est possible.

 

 

Je me suis dit un jour que c’était bizarre, en définitive. Quoi, pendant tant de siècles, des gens extrêmement savants ont composé de la musique dans l’unique but de procurer du plaisir à ceux qui devaient l’écouter ? De leur flatter l'oreille ? Et puis un jour l’artiste, promu chercheur scientifique, a décidé, du fond de ce qui était devenu son laboratoire, que l’auditeur devait désormais se plier à sa volonté à lui ? Au nom du Progrès ? Au nom de l’Histoire (qui forcément avance, comme on sait) ?

 

 

Et ne venez pas me rappeler que BEETHOVEN avait déjà fait le coup (« Est-ce que je me soucie de vos boyaux de chat, quand l'inspiration me visite ? », lançait-il furibond à SCHUPPANZIGH, le violoniste qui a créé la plupart de ses quatuors, et qui se plaignait de certaines difficultés). Chez BEETHOVEN, qu'on se le dise, ça chante sans arrêt, même si, dans ses oeuvres pour voix (prenez Christus am Ölberg, par exemple) l'écriture va toujours se percher assez haut.

 

 

L’injustice faite à l’artiste par la société bourgeoise, dès ce moment, révulse les bonnes âmes. Le premier « Salon des Refusés » remonte à 1863, la première exposition impressionniste à 1874, la première édition des Poètes maudits, de PAUL VERLAINE (« pauvre lélian ») à 1884. Une trouvaille digne d'un grand publicitaire, entre nous, ce "maudits".

 

 

 

Le fanatisme de la technique fonctionne comme une idéologie, dont la propagande s’empare pour mieux s’emparer des esprits. JULES VERNE laisse libre cours à son enthousiasme technophile dès l’année 1863 (Cinq semaines en ballon). GUSTAVE EIFFEL, avec le même enthousiasme, envahit le ciel de Paris en 1888.

 

 

Il n’est plus possible de ne plus courber la tête devant le Dieu Progrès. L’inventeur devient la figure privilégiée du bienfaiteur de l’humanité. Ce qu’il trouve, du moment que c’est nouveau, ne saurait apporter que le Bien. L’innovation fait figure de sacrement laïque. Le brevet industriel devient l’emblème privilégié et prioritaire du Génie Humain.

 

 

Et ce qui vaut dans les techniques et l’industrie se transporte sans difficulté dans les arts : musique, peinture, sculpture, poésie, tous les arts sont sommés de se soumettre à la dictature de l’innovation. Il faut, sous peine de disparaître dans les profondeurs abyssales de la poubelle du passé, adhérer au mouvement qui porte irrésistiblement l’humanité vers le PLUS, selon le précepte bien connu : « Plus qu'hier et bien moins que demain ».

 

 

C’est en 1896 qu’ont lieu les premiers « Jeux Olympiques » modernes, qui proclament fièrement : « citius, altius, fortius » (plus vite, plus haut, plus fort, ça interroge salement, je trouve). Ce que le très vulgaire (je parle du vulgarisateur) FRANÇOIS DE CLOSETS traduira plus tard par « toujours plus ! ».

 

 

C’est quand j’ai compris la logique de cette Histoire que je me suis mis à regimber, à renâcler, à me soustraire à la musique "contemporaine". Cela m’a demandé un effort épouvantable. Pensez que j’ai été nourri au lait de l’Humanisme et des Lumières. L’humanisme de RABELAIS, de MONTAIGNE, de RONSARD. Les Lumières, principalement, de DIDEROT et de ROUSSEAU. Le Progrès, oui, parlons-en, du "Progrès".

 

 

Ajoutez, je veux bien, la prise de la Bastille et l’Egalité des citoyens devant la loi. C’est tout cet édifice qui est tombé en ruine, quand j’ai compris la logique de cette Histoire. Cette logique d’une certaine idée du « Progrès ». Je ne m'en suis pas remis. La faute à HANNAH ARENDT, JACQUES ELLUL, PHILIPPE MURAY et quelques autres lectures, beaucoup trop tardives.

 

 

L’artiste est donc sommé de faire du neuf, sous peine de ne pas exister. Le nouveau ne sera plus jamais fortuit : le nouveau est désormais le Saint Graal. Le but ultime. La Pierre Philosophale. Depuis, on n’arrête plus. On est harcelé par le nouveau. Quelque chose qui est là, du seul fait qu’il existe, est désormais vieillot. Ce qui est d’hier ne saurait être d’aujourd’hui. Ce qui est d’"avant" est interdit de "maintenant". Périmé. Sans parler du mouvement de "dynamisme" économique imprimé par l' « obsolescence programmée », théorisée dans les années 1920.

 

 

C’est sûr, je réhabiliterai un jour prochain ce qu’un « vulgum pecus » nuisible et inconscient appelle un « stéréotype ». Car si l’on y réfléchit un moment, qu’est-ce qui nous impose de « changer » (notez la construction « absolue », je veux dire le verbe sans complément) ? « CHANGEZ », entend-on de toute part. En même temps, il est amusant d'entendre le refrain exactement contraire : « SOYEZ VOUS-MÊME » ("venez comme vous êtes", serine une publicité).

 

 

J’ai oublié le jour où est apparue, dans le ciel des démocraties européennes, l’exigence de « réforme ». Mettons trente ou quarante ans. « La France est incapable de se réformer », entend-on constamment. Mais réformer quoi ? Dans quel but ? Avec quelle intention ? Qui le sait ? Personne, je crois bien. Qu’est-ce qu’elle recouvre, finalement, cette haine du stéréotype ? Peut-être bien la haine de ce qui est, vous ne croyez pas ? Mais c'est vrai : comment pourrait-on aimer ce monde, tel qu'il est ?

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

jeudi, 04 octobre 2012

BONNE MAMAN ET LE BEL CANTO

Pensée du jour : « La communion [sociale] ne passe plus par un support symbolique, mais par un support technique - c'est en cela qu'elle est communication ».

JEAN BAUDRILLARD

 

 

Comme le préconise ALEXANDRE VIALATTE (je le disais il y a environ trois semaines), le plus important, c’est de commencer par « n’importe quoi ». Cette méthode permet à coup sûr de se retrouver « n’importe où ». A condition, au moyen de « rétablissements de l’esprit et de l’imagination », de « trouver en route mille idées plaisantes et instructives qui ne vous seraient jamais venues sans cela ».

 

 

Exactement comme on l’avait prévu. Le tout, en suivant cette manière de faire, c’est de « s’attendre à tout ». Ainsi, pas de mauvaise surprise. Cette méthode d’écriture se révèle plus infaillible que le pape. A condition de se laisser aller à ce qui vient. Et que ça vienne.

 

 

Je dis ça parce que c’est curieux, parfois, comme les choses se passent. Voyez, par exemple la petite série de notes où, il y a quelque temps, j’entreprenais de brûler en effigie la musique techno, et plus généralement l’ensemble de l’univers sonore que l’époque actuelle nous fabrique.

 

 

Eh bien ce n’est pas du tout dans cette direction que j’avais voulu partir. Il s’est passé que le hors d’œuvre est devenue le plat principal. La digression s’est invitée à table et a tout bâfré sans rien laisser aux autres. C’est comme si le séminariste avait été nommé évêque, ou le bidasse général. Un coup d’Etat, quoi. Mon ordre des idées s’en est trouvé tout badibulgué, comme on dit à Lyon. Bref : je reprends le collier aujourd’hui.

 

 

Je m’en prenais donc à ce cocon sonore dans le feutre duquel musique et vacarme se confondent, comme dans L’Enfer musicalENFER BOSCH 2.jpg de JERÔME BOSCH. Cocon que se disputent deux larves d’une voracité insatiable : un grand conservatisme formel, que j’appelais le « tonal binaire amplifié boumboum », et une volonté tyrannique de domestiquer nos oreilles.

 

 

J’étais donc parti pour faire l’éloge du « bel canto » (voir, pour preuve, le titre du 16 septembre, « rendez-nous le bel canto »). Ben oui, j’aime le « beau chant », j’ai cette faiblesse. Comme j’avais été saisi, à Nîmes, un jour de féria : un marchand de cacahuètes plus ou moins loqueteux passait devant la terrasse où nous étions assis, JEAN T. et moi. Tout d’un coup, le loqueteux se métamorphosa en « primo uomo » quand j’entendis sortir de son gosier la plus magnifique des voix de ténor, pour lancer un superbe appel « Caaaacahuèèèètes ! ». Il remarqua mon ébahissement. Mais j’avais des antécédents. Un vendeur de cacahuètes, pensez !

 

 

Oui, je suis saisi par le sextuor final du 1er acte dans Le Barbier de Séville de ROSSINI. Et La Cenerentola, du même ? Regardez le tour de force de la scène VII, et ce jeu musical sur les consonnes : « Questo è un nodo avviluppato, Questo è un gruppo rintrecciato, Chi sviluppa piu inviluppa ; Chi piu sgruppa piu ragruppa ; … ». Essayez de prononcer tout ça, pour voir. En faisant rouler les "r".

 

 

Bon, peut-être que ce qu’on appelle « bel canto » ne se limite pas aux opéras de VINCENZO BELLINI, de GAETANO DONIZETTI, de GIOACCHINO ROSSINI. Ajoutons VERDI pour faire bon poids, bien que … Mais je n’ai pas envie de m’embarrasser de définitions ou de considérations scolaires.  

 

 

Pour revenir à mon point de départ, là au moins c’est sûr, le « bel BONNE MAMAN.jpgcanto » me vient de Corbeyssieu, et des après-midi très chauds passés dans la pénombre agréable de la chambre de « Bonne Maman » GAUTHIER. Une arrière grand-mère qui portait autour du cou un ruban noir satiné. Quand j’étais tout minot, je croyais que c’était ça, un soutien-gorge. Ma définition du mot "gorge", qui était un peu restrictive, s'est ensuite élargie, pour mon bonheur.  

 

 

Bonne Maman mettait les volets de sa porte-fenêtre à l’espagnolette, puis, assise dans son grand fauteuil vert, écoutait, venant de son petit poste de radio rouge et blanc posé sur une table légère, MADY MESPLÉ et MICHEL DENS dans Véronique de MESSAGER. Impassible, avec juste les coins extérieurs des yeux et de la bouche légèrement plissés, pour montrer qu’elle n’était pas mécontente de vivre le moment. J’étais juste là. J’écoutais aussi.

 

 

La chambre donnait sur la terrasse, et restait assez longtemps à l’ombre du sycomore le plus au sud des quatre arbres alignés. Les rais atténués des jalousies invitaient à goûter la douceur de l'après-midi. A la musique bienvenue. A Léopold et Josépha (L’Auberge du cheval blanc), par exemple, qui chantaient : « Pour être un jour aimé de toi, je donnerais ma vie », en appuyant sur la syllabe « don-».

 

 

On me dira que le bel canto et l’opérette, c’est blanc bonnet et légume vert. Qu’on se rassure : j’abonde. L’opérette, on le sait, ça chante, mais ça cause aussi. C’est pour l’action. On ne va pas, maintenant, s’embêter avec ce qui différencie l’opéra comique, du bouffe, du séria, de l’opérette et du vilebrequin. Je dis : « Pourquoi se compliquer ? On n’est plus à l’école, quand même ! ».

 

 

Moi, je parle de ce que j’aime, et entre autres, du « bel canto ». Ensuite je peux dire : « Plus que » ou « Moins que ». C’est sûr qu’on hiérarchise. C’est l’art des choix (comme on dit à Privas). On n’en est pas là. On pense ce qu’on veut de LUIS MARIANO, mais je soutiens que, au moins dans Le Secret de Marco Polo, que j’ai vu de derrière un pilier au Châtelet, à côté de ma sœur et de ma grand-mère (on n’était pas bien grands), il chantait bien du « bel canto », même si c’était de la soupe à la FRANCIS LOPEZ.

 

 

Ne me demandez pas ce que ça racontait. Ce que je peux dire, c’est que j’ai été rendu éminemment sensible à la musique par le costume des filles du chœur, dont le haut s’interrompait très haut, et dont le bas commençait assez bas pour laisser apprécier la grâce de leur centre de gravité ainsi dégagé. J’affirme que j’ai suivi la ligne mélodique dans tout le raffinement de ses ondoiements, de ses rondeurs et de ses courbes. J’avais très bonne vue.

 

 

« Bel canto », ça veut dire « beau chant ». Et pour moi – je me fiche bien des définitions officielles – il y a de la hanche féminine dans le « beau chant ». Je n’y peux rien. Les voix masculines sont nécessaires pour l'équilibre, évidemment, mais la basse joue souvent un rôle ingrat de barbon qui finira par être berné, et le ténor, celui d'un jeune benêt (L'Elixir d'amour, de DONIZETTI, par exemple) qui surmontera le ridicule pour épouser sa belle.

 

 

J'exagère, je sais. Je caricature honteusement. Honte à moi. Je sais que la basse peut jouer les pères nobles (Simon, dans Simon Boccanegra), et le ténor les purs héros (Arturo, dans Les Puritains). Et ça reste beau.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

mercredi, 03 octobre 2012

ANIMAUX DES MONUMENTS AUX MORTS

Pensée du jour : « L'as [le bateau] n'est pas seulement mû par des pelles d'avirons, mais par des ventouses au bout de leviers à ressort. Et sa quille roule sur trois galets d'acier dans le même plan. Je suis d'autant plus persuadé de l'excellence de mes calculs et de son insubmersibilité, que, selon mon habitude invariable, nous ne naviguerons point sur l'eau, mais sur la terre ferme ».

ALFRED JARRY

 

 

Résumé : j’ai commencé à évoquer, en même temps que le passage de la guerre artisanale, éventuellement chevaleresque, à la guerre industrielle, la disparition programmée des animaux des paysages de champs de bataille, comme le montre la quasi-absence des bêtes dans les monuments aux morts.

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CHIPILLY 80 

 

Cette guerre-là, donc, est encore artisanale. A propos des hommes, certains parleront volontiers des derniers « chevaliers du ciel », même si le seul point commun (et encore) avec la chevalerie est le duel que se livrent deux hommes. Je ne tomberai pas dans le ton épique et parfois grandiloquent et suranné qui est celui de RENÉ CHAMBE, quand il évoque dans ses livres tel ou tel épisode guerrier dont il fut témoin ou auquel il a lui-même participé. Notre époque fatiguée, où l’esprit baigne dans un bouillon où se diluent inexorablement les nations européennes, est totalement impropre et imperméable à l’idée de grandeur.

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CHOISY LE ROI 94 

 

Ajoutons toutefois, pour rendre les honneurs militaires à ses mânes éminemment respectables, que ces duels étaient teintés d’élégance morale, de loyauté et de courtoisie. Je retiens aussi, pour mon compte, l’artisanat instinctif du chasseur qui guette sa proie, espérant que son œil et son doigt feront la différence.

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SAUMUR 49

 

Car la carabine, disons-le, est très tôt renvoyée à ses chères études par plus fort qu’elle : la mitrailleuse. ROLAND GARROS a l’idée du premier bricolage (des plaques de métal sur les pales de l’hélice). L’Allemand FOKKER l’améliore en concevant tout un mécanisme pour synchroniser l’hélice et la mitrailleuse. Bref, on n’arrête pas ce progrès-là, même si ce qui se passe au sol a quelque chose à voir avec un insondable « régrès ».

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ROCROI 08 

 

Si GEORGES BRASSENS, sur le mode léger (en apparence), peut chanter : « Moi mon colon, celle que j’ préfère, c’est la guerre de 14-18 », c’est qu’elle est, d’une certaine manière, entièrement nouvelle. Pour la première fois, la population masculine dans son ensemble est considérée par les chefs politiques et militaires comme un énorme réservoir de matière vivante dans lequel il suffit de puiser. L’historien britannique ERIC HOBSBAWM ne fait pas démarrer par hasard son histoire du « court XX° siècle » en 1914, année qui marque le début de la course à l’arme atomique. Cette guerre a amené la TECHNIQUE et l'INDUSTRIE au pouvoir.

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WITRY LES REIMS 51

 

Le rouleau compresseur de la folie guerrière et fratricide lamine les hommes : il y a environ 40.000.000 de Français en 1914, dont la moitié approximative de sexe masculin, à laquelle il faut ôter au moins 1.712.000 morts (8,5 % des mâles), sans compter 4.000.000 de blessés (20 % des mâles) et invalides. On peut presque dire qu’un tiers de tous les hommes de ce pays ont été soit éliminés, soit marqués à vie dans leur tête et dans leur chair.

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ROUEN 76 

 

J’en arrive aux animaux : la première guerre mondiale constitue le point final (ou peu s’en faut) de leur présence sur les champs de bataille, de leur utilisation comme auxiliaires de guerre. A cet égard, il est frappant de constater leur absence pour ainsi dire complète du champ des monuments aux morts : j’en ai à ce jour recensé 14 (il y a 36.000 « monumorts » en France). Autant dire RIEN : ils ont été purement et simplement évincés du paysage.

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NORROY LE VENEUR 57 

 

Les quelques exceptions que je présente comportent d’ailleurs une bizarrerie : sur les 14 monuments, 6 portent des lions (si !). J’en tire quant à moi une conclusion qui ne vaut que ce qu’elle vaut : l’animal est devenu inutile, comme il le deviendra quelque temps après dans les travaux des champs, dans les transports,… La guerre de 1914-1918 est une guerre MECANIQUE, comme le montre la naissance du char d’assaut, qui apparaît pour la première fois le 15 septembre 1916. Face au Monstre mécanique (FRANÇOIS JARRIGE, éditions imho, 2009), l’homme n’est plus rien.

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PAGNY SUR MOSELLE 54 

 

Hommage soit donc ici rendu aux quelques rares bêtes parvenues jusqu’à nous dans les monuments aux morts. J’éviterai de mentionner le coq, trop tarte à la crème patriotique, surtout quand il est présenté en train de terrasser l’aigle impériale. J’ai montré dans mon billet précédent (et ci-dessus) deux monuments impressionnants, comportant des chevaux.  On trouve aussi le chien.

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SAINTE MENEHOULD 51

 

Dommage que l'animal soit le grand oublié des monuments aux morts. Mais certainement révélateur. Et sans doute prémonitoire. 

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

mardi, 02 octobre 2012

DU TEMPS DE LA GUERRE ARTISANALE

Je propose à partir d'aujourd'hui un album de photos représentant des monuments aux morts de la première guerre mondiale. En me contentant des communes dont le nom commence par A, au nombre de 941 dans mes réserves, j'ai de quoi faire. Je l'enrichirai au fur et à mesure. J'invite les lecteurs à aller se recueillir sur ces tombes.

 

 

 

Pensée du jour :

« Je me pends au cou de la brume :

Eruption d'ailes dans le dos.

Le nez contre la terre, je hume

La frayeur noire des crapauds».

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LE CADAVRE ALLEMAND "CAMEMBERT" DE JANVIER 1915

 

Dans deux ans, on sera en 2014. Dans deux ans, il y aura cent ans que l’Europe commettait son premier suicide (il y en eut d’autres). Je ne voudrais pas que la guerre économique mondiale (qui est en train de se livrer, de faire rage et de détruire) occulte la catastrophe et la fasse oublier.

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JANVIER 1915 

Car la guerre de 1914-1918, comme un impitoyable rouleau compresseur, en détruisant des millions d’hommes dans la fleur de l’âge, n’a pas seulement tué. En creusant ses millions de tombes, elle n’a pas seulement éclairci les rangs des "forces vives" des nations en conflit. Elle a écrasé une certaine idée de l’humanité. Elle a réduit en charpie une certaine vision du monde, et ruiné une certaine conception des êtres vivants qui le peuplent, animaux et végétaux compris.

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A TRENTE METRES DU REGIMENT D'INFANTERIE SAXONNE N° 56 

Toutes les guerres, jusque-là, s’étaient avérées désespérément artisanales. Avant 1914, on s’entretue petit-bras, on s’étripe bras-cassé. On a l'extermination pusillanime. Ah c’est certain, on y arrive quand même, vaille que vaille, mais le résultat est, le plus souvent, disproportionné aux efforts. Avec la guerre de 14, première guerre industrielle, l’humanité accède enfin à son rêve : le meurtre de masse. Il est regrettable que le crime contre l'humanité n'ait été inventé qu'en 1945. La chose avait commencé trente ans auparavant.

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JANVIER 1915

Disons-le tout net : jusque-là, le rendement est ridiculement faible. Pensez, prenez l’énorme bataille de Waterloo (qu’on surnomme aussi la pelle du 18 juin, celle, mémorable, de 1815) : autour de 350.000 bonshommes de cinq ou six nationalités, en excellent état de marche, tous au mieux de leur forme, qui n’arrivent à coucher par terre, au total, que 40.000 d'entre eux (morts et blessés). Je n’ai qu’un mot à la bouche : minable.

 

 

Parlez-moi maintenant de la guerre de 1914-1918, ça c’est quelque chose. Fini les demi-mesures, oublié le parcellaire, la peste soit du velléitaire. On y va carrément. Plusieurs inventions permettent cet indéniable progrès. Par exemple, les armuriers ont compris qu’en imprimant au projectile un mouvement rotatif, il gagnait en précision. Ils ont donc forgé, à l’intérieur des canons de leurs armes, des rayures. Ils ont pu accroître par là la puissance du dit projectile. Efficacité accrue garantie. Ils ne se sont pas privés d'accroître tout ce qu'ils pouvaient.

 

 

Ce progrès de la technique, qui permet d’administrer la mort à grande échelle, ça dévalue forcément les moyens traditionnels. Regardez le cheval. Déjà, en 1859, la troupe avait été acheminée en train de Lyon au champ de bataille de Solférino (célèbre pour avoir donné à HENRI DUNANT l’idée de la Croix Rouge). Il n’avait fallu que quatre jours. Il est clair qu’en 1914, la cavalerie est dépassée.

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MONUMENT AUX MORTS DE SAUMUR, MAINE-ET-LOIRE (49)

 

Certes, au début, quelques exploits sont à mettre au compte de ce corps d’armée empreint de traditions séculaires, voire chevaleresques. Ainsi, celui accompli par le lieutenant DE GIRONDE qui, à la tête de son escadron et au prix de sa vie, détruisit en septembre 1914 une escadrille d’avions ennemis en chargeant héroïquement  « à l’ancienne ».

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MONUMENT AUX MORTS DE CHIPILLY, SOMME (80)

FRATERNITÉ DE L'HOMME (UN TOMMY) ET DES ÊTRES VIVANTS 

 

C’est ce que raconte RENÉ CHAMBE, dans son petit livre (non dénué d’un certain lyrisme épique) L’Escadron de Gironde. Le même RENÉ CHAMBE n’a-t-il pas publié – mais c’était beaucoup plus tard – Adieu cavalerie, dont le titre seul dessine un programme ?

 

 

La guerre de 1914-1918 a vu la victoire définitive et totale de l’acier sur la chair. Traduit autrement : la victoire de l’industrie sur l’artisanat. Prenez l’avion. Encore balbutiant comme un nouveau-né au début de la guerre, il n’a pas tardé à s’adapter aux nouvelles conditions. De simple moyen d’observation des positions et des mouvements de l’ennemi, il devient rapidement une arme.

 

 

Au tout début de 1915, le cavalier RENÉ CHAMBE est dans les tranchées, comme en témoignent quelques dessins qu’il envoie à sa famille, agrémentés de commentaires neutres et précis. J'en ai donné ci-dessus quelques-uns. Il ne tarde pas à être muté sur sa demande dans l’aviation, comme observateur.

 

 

Mais comme on se canarde autant dans les airs qu’au sol, entre ennemis, pendant que le pilote pilote et que l’observateur observe, la carabine est chargée, prête à servir. Eh oui, on est encore Au Temps des carabines (titre d’un autre ouvrage de RENÉ CHAMBE).

 

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RENÉ CHAMBE, EN "DRAGON"

 

Le 2 avril 1915, au tout petit matin, il ne fait pas chaud. Le sous-lieutenant aviateur CHAMBE attend son pilote sur le terrain de la M. S. 12, qui est au commandant De Rose (MS pour Morane-Saulnier). Comme le lieutenant PELLETIER-DOISY, de son côté, attend son observateur, les deux compères décident de décoller ensemble, sur leur Morane parasol.

 

 

Jusqu’ici, depuis le début des hostilités, trois avions allemands ont été abattus, dont un la veille, par NAVARRE et ROBERT. Il y a de la revanche dans l’air. CHAMBE, à coups de carabine, perce deux fois le réservoir d’un « Albatros », coupe un câble de commande, pulvérise le tableau de bord, obligeant les Allemands à atterrir. Le battu s’avoue vaincu. Le vainqueur salue l’ennemi. De vrais gentilshommes. Quatrième victoire aérienne de la guerre.

 

 

Oui, visiblement, on est encore dans une guerre des anciens temps. On ne dit pas encore "passée de mode".

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

mercredi, 26 septembre 2012

AH ! ÊTRE LARVE A CORBEYSSIEU !

Pensée du jour : « Le jardin et la maison abritent de nombreuses espèces de petits animaux. Dans un jardin où règne la diversité, on trouve plus de petits animaux que dans n'importe quel biotope "sauvage", et la maison offre un abri à des animaux qui ne pourraient pas survivre à l'extérieur sous nos climats ».

 

LARS-HENRIK OLSEN

 

Dans le clos de Corbeyssieu, il poussait toutes sortes de végétaux : des très grands, même si l’état de l'orgueilleux, du gigantesque tremble du bas fait aujourd’hui peine à voir et serre le cœur, avec ses moignons à vif ; mais aussi des arbres tout petits.

 

Et des arbres complètement tordus : ah, qui dira les charmes du sophora (regardez celui-ci) aussi beau en hiver - quand sa silhouette torturée, sa chevelure frisée, se découpent sur le ciel - qu'en été - quand son feuillage, tombant en grappes épaisses presque jusqu'au sol, fait la joie des enfants qui jouent à cache-cache ?

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LE SOPHORA EN HIVER

 

 

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LE SOPHORA EN ETE

 

Il y avait des arbres  raides comme la justice. Le séquoia, avec ses branches tombantes et son écorce boursouflée et vallonnée, était un point de chute idéal pour la foudre à chaque orage. Enfin bref, il y avait des végétaux à plumes, à poil, à feuilles et à fruits, c’est vous dire.

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 Juste derrière les trois conifères centraux, juste au-dessus des routoirs (ou rouissoirs, visibles ci-dessus, avec un effort, en contrebas du mur de droite), il y avait en particulier un noisetier qui, pendant longtemps, nous a fourni d’une part nos arcs et nos flèches, d’autre part ses noisettes.

 

Enfin, quand je dis « noisettes », encore fallait-il que nul balanin ne fût passé par là au moment de la formation du fruit, auquel cas, aucun espoir de croquer quoi que ce fût. Le balanin ! Admirez son grand pronotum ; son rostre long et mince ; ses antennes coudées. Dire que c'est un nuisible ! Modeste, mais nuisible. Désolant !

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Il faut savoir que le balanin est la cause de la frustration de l’amateur de noisettes. C'est d'ailleurs pour ça que CARL VON LINNÉ l'a baptisé "curculio nucum", ou balanin "des noisettes". Car la femelle, pour pondre, pique le fruit à son début, quand, tout tendre encore, il n'a pas encore revêtu son armure ligneuse. Et la larve, peinarde comme un coq en plâtre (comme on dit chez nous), n’a plus qu’à attendre que ça pousse.

 

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Quand c’est mûr, elle sort les crocs, et quand elle a fini la réserve, elle n’a plus qu’à forer la paroi pour se retrouver au dehors, vous laissant la coque vide, percée d’un trou étonnamment rond, et vos yeux pour vous lamenter. En revanche, la larve du balanin nous évitait l’engueulade, au temps où nous cassions la noisette avec les dents. Ce qu’il ne faut surtout pas faire, paraît-il. C'est peut-être même à cause de ça que j'ai des dents en bon état (n'exagérons rien). En cas de trou, ce n'était même pas la peine de croquer.

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Tout de même : la peste soit du balanin ! Mais Dieu qu'elles étaient bonnes, les noisettes de Corbeyssieu !

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

 

mardi, 11 septembre 2012

L'ART D'AGATHE DAVID

Pensée du jour : « Notre siècle est celui de la précision. Appuyée par la statistique. La statistique est une science étonnante. Elle donne des certitudes chiffrées. Elle a prouvé que dans huit cas sur dix les boulangers sont des hommes qui fabriquent du pain ».

ALEXANDRE VIALATTE

 

 

 

 

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« Toute la Gaule est occupée par les Romains … Toute ? Non ! Un village peuplé d’irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur. » ASTERIX FRONTISPICE.jpgAinsi commence tout album des aventures d’Astérix. Dans le monde de l’art, on observe de telles résistances. Qui consolent. Car il n’y a pas que des GWENAËL MORIN, cet "artiste" d'une grande subtilité esthétique, qui suspend au plafond des dizaines de traversins, chacun portant le prénom de celle qui y a posé la tête la nuit précédente. On acclame. 

 

 

Je veux dire qu’il n’y a pas que des gens qui ont des IDEES. Qu'on acclame parce qu'elles sont faites pour l'estrade et l'enthousiasme badaud. Bravo ! Très fort ! Chapeau l'artiste ! Il y a aussi des gens qui TRAVAILLENT. De leurs mains. Qui s’efforcent d’avancer dans la maîtrise technique de leur main, et de peaufiner l'aigu et l'énergique de leur oeil. DAVID 4.jpg

 

 

 

C’est le cas d’AGATHE DAVID. Ses outils ? Papier, crayons, stylos. On ne peut guère se contenter de moins. Être plus économe. Oh, ce n’est pas MICHEL-ANGE. Ci-contre, est-ce l'Oiseau Rock ? Ou le Simorgh de la mystique Conférence des oiseaux, de FARID UDDIN ATTAR ? Ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose de persan ? D'une miniature persane ?

 

 

Moi qui ai un peu fréquenté les poètes d’aujourd’hui, vous savez, ceux qui tirent à 300 exemplaires et qui chuchotent pieusement leurs petites messes basses en petits comités secrets de carbonari honteux dans des petits lieux à demi clandestins, je dirai qu'AGATHE DAVID œuvre quelque part à l’écart des chemins fréquentés, un peu à l’ombre. En tout cas pas sous les feux de l’actualité. Cela n’a pas empêché la revue Beaux-Arts de lui consacrer un espace il n’y a pas longtemps.

 

 

 

DAVID 7.jpgSes motifs ? Les traits d'écailles d'un reptile ou d'un poisson. Le trait des plumes d'un oiseau. Comme si les bestioles portaient sur le corps les tuiles du toit qui les protège des intempéries. Car il y a chez AGATHE DAVID une fascination pour l’effet de tuilage que produisent les peaux ou les plumes de ces animaux. Regardez ci-contre : ne dirait-on pas que les plumes et les couleurs pleuvent de l'animal ?

 

 

Alors pourquoi pas l’écorce de certains arbres ? Non, le végétal n’est pas l’animal. Mais on ne s'interdit rien. L’animal est mouvant. C’est ce mouvant-là qu’elle rend visible.

 

 

 

La figure du serpent, du poisson, du coquillage se découpe sur le blanc du papier avec une netteté de ciseau. Tout est tracé, avec vigueur et souplesse. La main qui pense le tableau est certainement féminine : il y a quelque chose de velouté, d’onctueux, jusqu'à du tendre, dans les enroulements, les infléchissements, les torsades.

 

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La texture a de la transparence dans le moiré, la couche s’ajoute à la précédente sans la dissimuler, dans une sorte de mille-feuilles coloré qui fascine l’œil quand il s’approche au plus près. C’est certain, on est fort loin de ce qu’on appelle le « geste ». Ici, l’art est de patience et de précision. Peut-être en faudrait-il peu pour basculer dans l’obsessionnel, à la façon d’un REQUICHOT SPIRALES.jpgBERNARD REQUICHOT (ci-contre), mais non, on reste dans le concerté, dans le calculé. On est presque dans le japonais pour ce qui est de l'élaboration esthétique. Presque japonaise, en effet, la présence esthétique au monde.

 

 

 

Les spécialistes, quand ils examinent un tableau de JOACHIM PATINIR (1475-1524), s’étonnent de l’étroitesse de certains coups de pinceau, difficilement imaginable. C’est un minutieux à la recherche de l'infime. AGATHE DAVID a cette minutie, mais moins pour le détail cultivé pour lui-même que pour l’effet produit par la superposition transparente des couleurs.

 

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Ajoutons qu'elle s'est inspirée, pour élaborer ses figures, des Psaumes de David (avec quelques incursions dans Daniel, Ezéchiel et Isaïe). Je n'ai pas pensé à lui demander s'il y avait un lien avec son propre nom. Ce qui est certain, contrairement à ce qu'en dit bizarrement le galeriste en personne (« Vous comprenez, ce genre, ce n'est pas dans mes habitudes »), la mise en résonance du texte et de l'image fonctionne à merveille : ils dialoguent comme de vieilles connaissances.art,dessin,peinture,artiste,agathe david,alexandre vialatte,astérix,beaux arts

 

La taille et la calligraphie des citations sont assez sobres (neutres) pour ne porter aucun ombrage aux images, et vice-versa. Les citations elles-mêmes se réfèrent au règne animal : « Leur venin est semblable au venin du serpent, de la vipère sourde qui ferme ses oreilles » (selon la traduction du chanoine CRAMPON). « C'est toi qui as écrasé les têtes du Léviathan, et l'as donné en pâture aux peuples du désert ». L'animal est visiblement un ami de longue date, qu'AGATHE DAVID a eu le loisir d'observer de près. Sans que le végétal soit rayé du paysage (ci-contre, le volatile artichaut d'une "floraison").

 

On passe en revue, au gré des fragments, tout un bestiaire biblique, de la précision entomologique du papillon et de la sauterelle au lyrisme fantastique des créatures marines, en passant par le torturé du reptile et de la pieuvre, dans un dessin fouillé, libéré de l'exactitude académique.

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L'ensemble des oeuvres présentées offre à contempler l'unité certaine de la conception, dans la simplicité apparente de la réalisation : leur complexité se révèle en aggravant l'attention portée. Que le regard se fasse distant ou centimétrique, il voit que tout est en place, dans une sorte d'ailleurs familier.

 

Respect. Et merci à XAVIER LEBLANC de me l'avoir fait connaître.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

lundi, 10 septembre 2012

L'ART D'AGATHE DAVID (PREAMBULE)

Pensée du jour : « Achras : Ô mais, c'est qué - y a point d'idée du tout de s'installer comme ça chez les gens. C'est une imposture manifeste ...

M. Ubu : Une posture magnifique ! Parfaitement, monsieur : vous avez dit vrai une fois dans votre vie ».

 

ALFRED JARRY

 

 

Je signalais, il y a quelques jours en bas de page, l'exposition AGATHE DAVID qui a lieu depuis jeudi à la Galerie Gilbert Riou (1, place d'Ainay, mais l'entrée est située rue Vaubecour).

 

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AGATHE DAVID est une artiste. Comme je les aime. Car, contrairement à tous les « artistes » figurant dans mon album « art con et temporain » (ci-contre, n’hésitez pas à découvrir 80 façons de tuer l'art, à m’engueuler, voire à mépriser le néandertalien que je suis éventuellement), AGATHE DAVID ne désespère pas de la création artistique. Cette rareté attire forcément l'attention et la curiosité.

 

 

 

C’est vrai, aujourd’hui, la plupart des « artistes » ont emboîté le pas à MARCEL DUCHAMP. S'il n'est pas en personne le meurtrier, il en est l’emblème et le héraut. Le porte-parole et le messager. Le ready made (ci-contre, la "roue de bicyclette") agathe david,art,dessin,exposition,galerie gilbert riou,lyon,art contemporain,marcel duchamp,andy warhol,jeff koons,cicciolina,ready made,une charogne,baudelaire,georges brassens,campbell soup,zombie,mort-vivant,pierre tombal,hardy et cauvina mis le point final au parcours millénaire de l’Art. Or le ready made, c'est l'appel de trompette après lequel il n’y a plus qu’à déclarer : « L’ART est mort ! Il est temps de vous repentir ! ». Pour la suite, voir l'Apocalypse de Jean.

 

 

Mais celui qui souffle dans la trompette (et la cohorte de ceux qui le suivent), en même temps qu'il sonne "Aux Morts", comme un 11 novembre ordinaire, ouvre un extraordinaire marché à toutes sortes d’hommes d’affaires. Certains protestent en vociférant : « TOUT EST ART ». Mais je rétorque : « Et alors ? Quelle différence ? ». Et toc ! C'est vrai, ça : si la réalité, la nature, nos objets sont de l'art, où il se trouve, l'art artistique ? Si vraiment tout est art, ça signifie juste que plus rien n'est art.

 

 

« Art con et temporain », donc : en plaçant JEFF KOONS à la porte d'entrée de l’album ainsi intitulé, en train de saillir (il n'y a pas d'autre mot, n'est-ce pas ?) sa femme, l’actrice porno CICCIOLINA, c'est une modalité de la mort de l'ART que je voulais illustrer. 

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On constate  pourtant, éberlué, que le cadavre de l'ART a revêtu, depuis les « audaces » de DUCHAMP (1913 et après, avec l'invention du READY MADE, qu'il soit "aidé" ou non : PORTE BOUTEILLES 2.jpgporte-bouteilles, "fontaine", stoppage-étalon, ... On en fête bientôt le centenaire, préparez-vous, il est temps de vous repentir), une infinité de cadavres bien vivants, dont l’énumération gonflerait inutilement cette modeste note.

 

 

Il n’y a pas besoin d'un couple forniquant pour confirmer l’obscénité essentielle, pour ne pas dire la pornographie d’une bonne part de ce qu’il est convenu d’appeler « art » contemporain. Disons que cette copulation symbolise assez bien une des grandes tendances de l' « art » contemporain : j'ai nommé le FOUTAGE DE GUEULE. DUCHAMP 20 FONTAINE 2.jpg

 

 

Il est peut-être bon de rappeler que JEFF KOONS a commencé comme « courtier en matières premières » à Wall Street, et que s’il a changé d’orientation « professionnelle », s’il s’est lancé dans l’art, c’est, je le cite : « en tant que vecteur privilégié de mechandising ». On n’est pas plus « honnête ». Il ne s’agit de rien d’autre que de « glorifier des produits de consommation ». Comme son prédécesseur et mentor ANDY WARHOL.

 

 

 

Disons le fond des choses : l’artiste con et temporain n'est en général qu'un pervers nécrophile, qu'une  chair nécrosée congénitale. Il prospère sur le cadavre de l’Art, comme l’insecte nécrophage sur la dépouille animale gisant au bord du chemin :

 

« Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,

Ce beau matin d’été si doux :

Au détour d’un sentier une charogne infâme

Sur un lit semé de cailloux,

 

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,

Brûlante et suant les poisons,

Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique

Son ventre plein d’exhalaisons ».

 

CHARLES B. (je vous laisse deviner)

 

Après la mort de l’ART, donc, voici l’ « art-mort ». Debout les morts, entendait-on dans les tranchées de 1914. Eh bien qu'on se rassure : c'est chose faite ! Et qu'on se le dise, le cadavre se porte comme un charme :

 

« On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,

Vivait en se multipliant ».

 

 

Si GEORGES BRASSENS pouvait parler, il dirait : « On s’aperçut que le mort avait fait des petits ».  Car après le second coup de grâce dans la nuque de l'ART, porté par ANDY WARHOL, le cadavre se met à vivre sa vie, pleinement, joyeusement et « artistement » : « J’ai commencé comme artiste commercial, je veux finir comme artiste d’affaires » (WARHOL).WARHOL 7.jpg

 

 

DUCHAMP ayant rédigé l’acte de décès à coups de « ready mades », WARHOL pouvait introduire la dépouille mortelle de l’Art dans l’univers de la marchandise et de la publicité, et le marchand d’ « art-mort » commercialiser ses charognes « pleines d’exhalaisons ». Car je pense qu'on sera d'accord : il n'y a rien de plus mort qu'une marchandise. Pire : une marchandise érigée en être vivant.

 

 

Si vous n’avez jamais vu un cimetière en effervescence, prenez un billet pour Le Caire, où beaucoup de drôles de silhouettes, de jour comme de nuit, errent entre les tombes. Elles ont investi les caveaux et les pierres tombales. Les gens normaux s'interrogent. Les cimetières du Caire connaissent une belle animation, même si elle est encore honteusement minimisée par les tour opérateurs. Vous verrez qu’il n’y a pas plus vivant qu’un cimetière.

 

 

 

L’art contemporain, c’est pareil : un univers de ZOMBIES, de morts-vivants, qui s’activent, s’affairent, font des affaires, essaient de « percer ».agathe david,art,dessin,exposition,galerie gilbert riou,lyon,art contemporain,marcel duchamp,andy warhol,jeff koons,cicciolina,pornographie,ready made,une charogne,baudelaire,georges brassens,campbell soup,zombie,mort-vivant,pierre tombal,hardy et cauvin Une seule solution : l'évacuation. Tirez la chasse. S'il n'est pas trop tard.

 

 

A la rigueur, reportez-vous à Trou dans la couche d’os jaunes, dans PIERRE TOMBAL 4.jpgla série « Pierre Tombal », de HARDY & CAUVIN, éd. Dupuis.

 

 

 

L'art con et temporain est plus mort-vivant que jamais.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

A suivre, AGATHE DAVID.

 

 

 

mardi, 21 août 2012

DES NOUVELLES DE GABRIEL

Le Gabriel de Pauline et Xavier, je vous signale, il date déjà du 31 mars. Il serait donc temps que j’en donne des nouvelles. Parce que la maternité, finalement, c’est déjà très loin : bientôt 5 mois. Autant dire une éternité. Mais la maternité qui n'a qu'un temps, c'est un lieu, rien de plus, un passage obligé. Ensuite, on entre dans le sérieux, dans le dur, dans le fort. Dans le définitif. Ça s'appelle aussi la maternité. Et la paternité. Parce que la paternité, on me racontera ce qu'on voudra, ça commence à la naissance du premier. Comme la maternité pour la mère aussi, je sais.

 

Le voilà donc le jour J : lancement de la fusée. Le premier étage. Notez bien que les étages suivants ne s'empilent pas en hauteur : ils se substituent. Ils délogent l'étage d'avant. Comme un jour déloge le jour précédent. Finalement, ça ressemble bigrement à ce qui se passe aussi pour nous. Sauf que nous, on commence à être habitués à oublier le jour précédent. Et surtout, à oublier qu'on est moins beau, vous ne trouvez pas ? Tiens, jetez un oeil, si vous ne me croyez pas.

GABRIEL, le 31 mars, jour J.

 

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 GABRIEL, le 7 avril.

 

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GABRIEL, le 11 mai.

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GABRIEL, le 22 juin.

 

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GABRIEL, le 23 juillet.

 

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Celle que je préfère, c’est évidemment la dernière. Avouez qu’ « il n’est pas fatigant à regarder », comme dit mon ami Yves, parlant toutefois d’autre chose. Elle date du 11 août. Eh oui, en 10 jours, qu'est-ce qu'il a dû changer, depuis !

GABRIEL, le 11 août. Je vous garantis que c'est vrai.

 

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C'EST PAS FORMIDABLE, ÇA ?

 

Voilà donc six photos. Bientôt cinq mois. C'est peu, mais c'est déjà pas mal, et puis ça parle bien, vous ne trouvez pas ? Ce serait comme une histoire qui a commencé à se raconter. Pas toute seule, mais à sa façon unique. Un grande traversée en perspective. Mais un tour du monde à la voile, ça se prépare. Et les préparatifs, tels qu'on peut les voir ici, laissent bien augurer de la suite. La mise à l'eau de l'embarcation s'est déroulée à la perfection. Bravo aux deux ouvriers du chantier naval. Et merci.

 

C'est qui, le poète ? Ah oui : KHALIL GIBRAN.

 

Vos enfants ne sont pas vos enfants.

Ils sont les fils et les filles de l'appel de la vie à elle-même

Ils viennent à travers vous, mais non de vous.

Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

 

C'est le début. Mais vous connaissez la suite. Je ne suis pas fou de ce qu'écrit KHALIL GIBRAN, mais il y a de bonnes choses à prendre. Ces quelques vers en font partie, selon moi.

 

Bon vent, petit marin Gabriel ! Bonne traversée ! Que les vents du ciel te soient favorables ! Que les cieux te soient cléments ! Que les flots te soient magnanimes ! C'est mon voeu le plus cher.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

mardi, 24 janvier 2012

ALERTE AUX CANUTS !

Alerte à la Croix-Rousse. Voilà-t-il pas que L’ESPRIT CANUT déboule dans le journal, pas plus tard qu’aujourd’hui même. C’est en page 20 du Progrès. Je parlais il y a deux jours de l’idée de musée des canuts que l’association s’efforçait de promouvoir, en laissant entendre qu’elle était loin d’être acquise.

 

 

Il en faut plus pour décourager le président, BERNARD WARIN, qui se démène comme un beau diable pour pousser l’idée dans l’esprit des décideurs. Il organise une « table ronde » à laquelle il les invite. Ça se passe à la maison des associations, rue Denfert-Rochereau. THERESE RABATEL, adjointe au maire du 4ème, a fait le déplacement. Ce n’est pas rien.

 

 

On sait maintenant que plusieurs commissions de travail planchent sur le sujet. C’est mieux que rien, même si je ne sais plus qui disait que pour enterrer une question, le mieux était de créer une commission. Ne soyons pas systématiquement négatif.

 

 

Mais c’est vrai que le Canut étant au centre de l’histoire de la ville, ça paraît un peu idiot de ne pas disposer d’un LIEU regroupant tout ce qui a trait à cet aspect précis. Aujourd’hui, on est perdu : musée Gadagne, musée des tissus, maison des canuts, soierie vivante, ça fait beaucoup, ne serait-ce qu’en distance à parcourir pour aller de l’un à l’autre.

 

 

D’autant plus que, BERNARD WARIN en tête, l’association L’ESPRIT CANUT tient beaucoup à la mise en avant de la question sociale qu’illustre parfaitement la corporation des tisseurs. Le président se veut finalement positif, en acceptant l’idée d’un « pôle muséal de la soie », composé de différents lieux. Moi je veux bien, Bernard, c’est mieux que rien. Comme les lieux existent déjà, la mairie n'a donc plus un sou à mettre là-dedans.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

lundi, 23 janvier 2012

VOICI VENIR "L'ESPRIT CANUT"

Résumé : J'ai rendu hier hommage au grand musicien FRANZ LISZT rendant hommage au bel orgueil ouvrier manifesté par les CANUTS lors de leurs révoltes de 1831 et 1834.

 

 

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FRANZ LISZT ÂGÉ

 

Presque deux siècles après LISZT, on n’est plus dans le même monde (même si le mépris pour le travailleur est resté).

 

Quand j’étais minot et que j’allais embêter quelques concierges en compagnie d'autres futurs bagnards, en arrivant à l’angle de la rue Célu et de la rue Joséphin-Soulary, j’entendais le raffut de quelques métiers qui turbinaient encore par là.

 

Un peu plus tard, j’eus l’occasion de me faire durement rabrouer et rebuter par Monsieur GOUBET, dont je souhaitais visiter et, éventuellement, photographier l’atelier, sis au deuxième étage, à l’angle de la place Tabareau et de la rue Grataloup.

 

 

Il n’avait pas apprécié. Sans doute me considérait-il déjà comme un touriste ? Le vrai canut a le caractère ombrageux. Mais je n’étais pas un touriste, juste un voisin. J’habitais rue Henri-Gorjus, à deux pas. Ce qui m’a nui, c’est sans doute que j’avais encore des cheveux. Oh, à peine, juste quelques dizaines de centimètres.

 

 

Aujourd’hui, c’est certain, le « canut » est mis à toutes les sauces touristiques, à tous les râteliers des tours opérateurs, avides d’exploiter le désœuvrement de générations « mûres », assez ingambes pour se mouvoir sans trop de cannes et de béquilles, en groupes compacts, dans les « traboules » des pentes de la Croix-Rousse, et assez libres de leur temps pour venir respirer l’air de la « colline qui travaille », maintenant qu’elle est débarrassée de la sueur qui l’empestait, précisément à l’époque où elle travaillait (elle est pas belle, ma phrase ?).

 

 

 

Pour l’appellation « canut », on est servi. Au choix ? Les plus connus, les plus « visibles » en tout cas : la République des Canuts, bien vue de la municipalité du fait du caractère « bon enfant » et « apolitique » de l’association, qui se démène pour « animer » diverses manifestations publiques et plus ou moins officielles, en faisant de la musique et en servant à l’occasion des « gorgeons » de beaujolais, sans doute pas tous tirés du carré de vigne qu’elle cultive dans le Parc de la Cerisaie.

 

 

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MAISON DES CANUTS 

 

 

Ensuite, vous avez les deux « sœurs ennemies » : La Maison des Canuts et Soierie Vivante qui, elles au moins, sont consacrées à des survivances du temps des canuts, à la conservation, à l’entretien et au bon fonctionnement de « métiers » (tissu, passementerie).

 

 

 

Disons clairement que la « Maison » est surtout une entreprise, un magasin, accessoirement un « musée », dont la vocation « culturelle » consiste en démonstrations de tissage en direct, et de « bambanes » croix-roussiennes et traboulesques, aux destinées desquelles préside, en temps normal, le distingué et savant cicérone ROBERT LUC. Soierie Vivante est moins facile à trouver, moins couru (le touriste va au plus facile, c’est une sorte de destin fluminal, il suit le courant principal), et partant, plus sympathique.

 

 

 

Et puis vous avez L’ESPRIT CANUT. C’est ceux que je préfère. C’est eux, les emmerdeurs, les « petits poucets rêveurs », les chiens dans le jeu de quilles, les graviers dans la chaussure. C’est du poil à gratter, du comme j’en achetais à « Joyosa » rue d’Algérie. Du temps que… Que ceux qui ont connu le magasin aient une pensée émue pour les « pétards pirates ».

 

 

 

GERARD COLLOMB, vous savez, notre « grand-maire », celui qui aboie son interminable discours de vœux aux associations, d’une voix de gueulard qui me rappelle des portraits d’orateurs ouvriers hystériques qu'on trouve dans L'Insurgé, de JULES VALLÈS. Eh bien, je vais vous dire, GERARD COLLOMB, il n’aime pas du tout « L’Esprit Canut ».

 

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GERARD COLLOMB

GRAND-MAIRE DE LYON

 

Quand il y va de son laïus, t'as l'impression qu'il t'engueule ou qu’il va se "casser la voix", mais non, t’as tout faux : sa voix de vieil adjudant ténor, de poissonnière au marché du Boulevard, c’est son naturel. Texto. Il te refait à sa façon l’histoire de l’Europe et de la Ville. En passant soigneusement sous silence l’attentat commis contre ce coeur du centre-ville que forme l’Hôtel-Dieu, et divers autres forfaits culturels. Mais on n’acquiert pas sans contrepartie, j’imagine, les « trois-points » labellisés G. O. D. F. de la « fraternité ».

 

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FRANCS-MAÇONS EN UNIFORMES

(MAIS PAS A VISAGES DECOUVERTS, FAUT PAS EXAGERER)

 

Alors que l’ « esprit canut », c’est un groupe de personnes pour lesquelles la question sociale garde toute son importance, et qui croient qu’on peut faire revivre l’esprit d’une population laborieuse et très croyante, qui a profondément marqué l’histoire de Lyon, mais qui a maintenant disparu. Accessoirement, l’association, présidée par le bouillant et vigilant BERNARD WARIN, milite, entre autres, pour l’ouverture d’un vrai musée des canuts. Ce n’est pas encore fait.

 

 

 

L’ « esprit canut » organise des conférences sur des thèmes variés touchant le passé de la ville, des Romains (il y a de quoi faire) jusqu’aux périodes plus récentes. Elle essaie de faire connaître et reconnaître des écrivains injustement restés dans l’ombre.

 

 

 

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HENRI BERAUD 

 

Ainsi, ses animateurs s’efforcent de répandre le nom d’HENRI BERAUD, encore placardisé, et pour de mauvaises raisons (on le fait injustement passer pour un collabo sous l'Occupation).

 

 

Tout récemment, après une conférence précédente sur « l’Odyssée des Tisseurs », une conférencière élégante raconta par le menu ce qu’on sait de LEON BOITEL, « pionnier de la décentralisation littéraire », dans les années 1830 et suivantes (fondateur de La Revue du Lyonnais, rivale provinciale de La Revue des deux mondes).

 

 

 

Encore une chose : l’ « esprit canut » rédige, fabrique et diffuse gratuitement un petit journal, dont le titre est évidemment L’Esprit canut. Le numéro 18 vient de sortir. Après un éditorial à la gloire de « Novembre des Canuts », un bon article de LUCIEN BERGER fait visiter la Maison des Canuts mentionnée plus haut. DOMINIQUE VIGNON propose d’intéressantes considérations sur ERNEST PIGNON-ERNEST, dont quelques œuvres parsèment le journal.

 

 

 

L’excellent ROLAND THEVENET, en plus d'avoir écrit, entre autres ouvrages notables, La Colline aux Canuts, belle pièce de théâtre déjà donnée à maintes reprises, et de maîtriser à merveille les outils graphiques sur ordinateur, ce qui lui permet de maquetter le journal en professionnel aguerri, donne un aperçu de l’activité de LEON BOITEL pour annoncer la conférence qui a eu lieu.

 

 

 

GERARD JOLIVET achève pour sa part un tableau des « Loisirs des Canuts sous la Monarchie de Juillet ». Le vrai amateur de canut trouve ce journal indispensable chez les commerçants du Plateau.

 

 

 

Je n'ai rien dit de la "cervelle de canut", du Canut sans cervelle, du Cani des Canuts, du Ryad des Canuts, du Canut et les gônes (sic), et autres enseignes exploitant a fond ce qui est maintenant devenu un vrai label.

 

 

Longue vie à L’ESPRIT CANUT !

 

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

 

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dimanche, 22 janvier 2012

"ESPRIT CANUT", ES-TU LA ?

Où il sera question de « L’Esprit canut », d’esprits, de canuts et autres objets plus ou moins musicaux.

 

« Esprit de mon mari, êtes-vous là ? », demande l’une des quatre dames très dignes assises autour d’une table, dont les petits doigts se touchent pour faire tourner celle-ci. Stupeur, c’est Jocko qui fait irruption par la fenêtre dans le costume exact du mari invoqué, dont le portrait est suspendu au mur. Jocko, c’est le petit singe de Jo et Zette.

 

 

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UNE PAGE DE "JO ZETTE ET JOCKO" DE HERGE

(aucun rapport, mais c'est tout ce que j'ai)

 

Les deux vignettes, sans, puis avec le singe, figurent dans je ne sais plus quel album des « aventures de Jo, Zette et Jocko ». Je n’infère pas de cette histoire signée HERGÉ que l’esprit du canut s’est réincarné dans un corps de singe. Je ne me permettrais pas. Je veux juste parler de « L’Esprit canut » : je me demande s’il est possible de l’invoquer en faisant tourner les tables. Est-il possible de faire renaître l'esprit d'une population disparue, fût-ce sans faire tourner les tables ? Est-il possible de se servir d'un passé révolu pour agir sur un présent qui échappe ? Personnellement, j'en doute.

 

Alors, puisqu’on parle d’esprit canut, saviez-vous qu’on trouve, dans les collections du Musée des tissus à Lyon, un « Portrait tissé de FRANZ LISZT », fabriqué par la maison Carquillat (« satin de 8, 1 lat de liseré à plusieurs effets ») autour des années 1830 ? Saviez-vous que le musicien a composé une œuvre pour piano intitulée Lyon et pourquoi ? Oui, il ne faut pas confondre : d’une part le concert donné dans la ville par LISZT, d’autre part l’étonnant hommage du musicien aux canuts.

 

 

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FRANZ LISZT

 

D’abord le concert. C’est un journaliste du Ménestrel de l’époque qui rapporte l’histoire. Attention, c’est un morceau qui vaut son pesant : « Pour se faire une idée de l’accueil de LISZT à Lyon, il faut reporter ses souvenirs [moi je veux bien !] vers ALEXANDRE LE GRAND et son entrée à Babylone [rien de moins]. A peine les autorités lyonnaises eurent-elles appris que FRANZ LISZT s’avançait vers la ville qu’une députation de notables et 5.000 canuts s’avancèrent à sa rencontre.

 

» Des arcs de triomphe étaient construits de distance en distance. Une triple rangée de jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de roses formait la haie sur toute la route. Dès le matin du jour fixé pour son premier concert, les cloches de Lyon sonnèrent à toute volée. Les fabriques chômèrent. Les boutiques restèrent fermées ».

 

Bref, si ce n’était pas dieu le père, c’était son adjoint qui descendait dans la cité. Ce n’était pas non plus dieu-le-maire, GERARD COLLOMB qui, à l’époque, n’était pas encore « grand-maire » : les vrais événements étaient fêtés dignement, avec la pompe congruente et la ferveur appropriée.

 

L’hommage aux canuts, à présent. Si FRANZ LISZT a composé cette pièce pour piano intitulée Lyon, c’est que, proche alors des idées de l’abbé FELICITÉ DE LAMENNAIS, apôtre du catholicisme social, il tenait à rendre un hommage appuyé au combat opiniâtre des « CANUTS » (la révolte de 1831, ou celle de 1834) pour leur dignité et la juste rémunération de leur travail, combat auquel le musicien était très sensible. C’était peut-être aussi une façon de remercier les canuts pour la qualité de leur accueil.

 

 

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L'ANTRE DU CANUT

(notez à gauche la soupente pour dormir et l'échelle pour y accéder)

 

Certes, Lyon n’est qu’un tout petit caillou dans la muraille de Chine de l’œuvre de LISZT. Un caillou confidentiel, minime et quasi-secret. Mais l’œuvre existe. On en trouve une version par LESLIE HOWARD (disque Hypérion CDA 66601/2). Des voix plus autorisées que la mienne y voient comme une préfiguration de la scène finale de La Walkyrie à cause de la puissance orchestrale déployée. L’œuvre est dédiée à LAMENNAIS.

 

 

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FÉLICITÉ DE LAMENNAIS

 

Retenons de cette anecdote, simplement, qu’un très grand homme s’est incliné, en passant à Lyon, devant les symboles de la résistance et de la fierté du labeur ouvrier. Le Canut n’a-t-il pas brodé sur son drapeau :

 

« Vivre en travaillant ou mourir en combattant » ?

 

Des symboles toujours vivants, puisque les « Lejaby », qui viennent de se faire virer comme des malpropres à l’occasion d’une « restructuration », ont manifesté le 17 janvier dans l’illustre Cour des Voraces, dont elles ont occupé fugitivement l’illustre et spectaculaire escalier (photo dans Le Monde daté 20 janvier).

 

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LA COUR DES VORACES

(SANS LES LEJABY)

 

« Il faut imaginer Sisyphe heureux », disait ALBERT CAMUS. Ben oui, c'est ça, la Croix-Rousse des Canuts. Monter, descendre, monter, descendre, et on recommence.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

Pour "L'Esprit Canut", désolé, j'ai vraiment essayé de me refréner, si si, mais  il va falloir attendre que demain soit là.

 

 

 

 

mardi, 27 décembre 2011

PARLONS ENCORE DU GENERAL CHAMBE

Résumé : RENÉ CHAMBE, en compagnie de PELLETIER-DOISY, a abattu en combat aérien le quatrième avion allemand de la guerre de 1914-1918. Mais celle-là, il la raconte aussi dans des livres.

 

 

 

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Je ne sais plus dans lequel de ces livres se trouve la très délicieuse histoire suivante, qui concerne JEAN NAVARRE, un as de la « chasse » aérienne, mais un peu particulière pour cette fois, comme on va le voir. Pilotant je ne sais plus quel appareil de cette époque épique, NAVARRE, qui vole tout près du sol, aperçoit des canards. Qu’est-ce qui lui prend alors ? Eh bien tout le monde à sa place aurait fait ça, il se met à leur poursuite.

 

 

Soudain, les canards opèrent un brusque virage à angle droit, que le pilote se met en devoir d’imiter. Sauf que les ailes de l’avion sont rigides et ont une autre envergure. L’une d’elles, comme vous l’avez deviné, se plante dans le sol, et NAVARRE va « aux patates ». Sans trop de mal, si je me souviens bien. Je pense à la vitesse des avions de l’époque. C’est quoi, la vitesse d’un canard qui fuit ?

 

 

L’Escadron de Gironde raconte ce qu’on appelle, en langage militaire, un « fait d’armes », c’est-à-dire un « acte de bravoure ». Plus largement, c’est un livre écrit à la gloire de la cavalerie française au cours de la bataille de la Marne. On n’en est pas au sacrifice de la cavalerie polonaise, chargeant en 1940 les blindés allemands. C’est le début de la guerre, et la technique n’a pas encore tout emporté. Il reste du possible.

 

 

Je ne vais pas résumer ce tout petit livre de 160 pages très aérées: il s’agit de la charge exécutée par l’escadron du lieutenant De Gironde contre une escadrille allemande qu’il veut détruire, opération dans laquelle il laisse la vie. De l’héroïsme si l’on veut, de la sottise aussi. Indémêlables.

 

 

On charge RENÉ CHAMBE, en 1916, d’organiser les forces aériennes roumaines. Il rejoint son poste en faisant un joli tour par les pays nordiques. Il met sur pied, vaille que vaille, une escadrille de combat, est blessé en combat aérien, obligé de revenir en France (avec le grade de capitaine).

 

 

 

NIEDERNAI (Bas-Rhin) 1918

 

 

Après le 11 novembre 1918, il fait partie des tout premiers militaires français à entrer en Alsace. Un monsieur JACQUES GRANIER, dans son ouvrage Novembre 18 en Alsace, paru à l’occasion du cinquantenaire de l’événement, a consacré un chapitre à cet épisode en s’appuyant sur le « journal de guerre du capitaine Chambe ».

 

 

Mais je préfère un autre document, qui évoque le même moment, car je le trouve vraiment émouvant (même si le récit fait la part belle aux effets et à l’émotion). C’est une plaquette d’une vingtaine de pages, où le signataire (R. C. Capitaine-Aviateur) raconte son arrivée dans le village de Niedernai, l’accueil chaleureux des habitants, de XAVIER et STANISLAS MULLER, aubergiste et maire de l’endroit. Elle est intitulée Pour que des Cloches Françaises chantent dans un Clocher d’Alsace.

 

 

RENÉ CHAMBE avait reçu pour mission d’inspecter (« reconnaître ») le terrain d’aviation de Niedernai, en compagnie de deux camarades, au cas où les Allemands l’auraient piégé ou saboté avant de partir. Ils ont revêtu le pantalon rouge, "celui de la Marne". Ayant accompli leur mission, ils pénètrent dans le village, prenant tout le monde par surprise, car les troupes ne sont attendues que le surlendemain. Accueillis triomphalement à l’auberge, les trois aviateurs sont retenus quelques minutes, le temps pour les habitants de pavoiser tout le village aux couleurs de la France. C’est du délire. On est le 17 novembre.

 

Dans la rue, le curé JOSEPH ZIMMER s’approche. Il avait 13 ans en 1870. Il est heureux que l’Alsace soit rendue à la France. Une chose le chagrine : les Allemands ont emporté en 1917 les cloches de l’église pour les fondre, et l’on n’a pas pu célébrer ce jour en les faisant carillonner. Qu’à cela ne tienne, réplique le capitaine CHAMBE, nous vous rendrons vos cloches. C’est ainsi qu’en 1922, il rédige la plaquette dont il s’agit ici, et qui renferme un bulletin de souscription et une adresse : Abbé Joseph Zimmer, Niedernai près Obernai, Alsace (Bas-Rhin).    

 

 

Sans aller jusqu’à financer les trois cloches, la souscription lancée par RENÉ CHAMBE produit assez d’argent pour faire fondre, par la société Causard à Colmar, la « grosse » cloche de 550 kg, note sol dièse (« Paroisse de NIEDERNAI », « Don du Capitaine aviateur René Chambe de Lyon », et autres inscriptions), et une partie de la « moyenne », de 285 kg, note do (« Suzanne Odile Jacqueline CHAMBE »). Suzanne est l’épouse de René. Le nom est donc doublement inscrit sur les cloches de Niedernai.

 

 

Le 2 décembre 1918 qui suit ces retrouvailles, on entre dans de l’officiel pur jus pur sucre : les premiers avions français atterrissent à Niedernai. ALBERT BRUNISSEN, frère de l’évêque de Sainte-Odile, en quelques jours, a même appris à monter à cheval pour « accueillir dignement les libérateurs ». Le capitaine CHAMBE est en grand uniforme.

 

 

Toute la société est sur son trente et un. Une photo rassemble tout ce beau monde : au premier rang au centre, le curé JOSEPH ZIMMER, à sa gauche XAVIER MULLER, le maire (alors, est-ce le maire ou l’aubergiste ?). Tout à fait à droite, MICHEL WINTZ, instituteur et secrétaire de mairie. Les deux filles (ou nièces ?) de celui-ci encadrent RENÉ CHAMBE, debout au deuxième rang. Beaucoup de costumes d’Alsaciennes, plusieurs uniformes, dont certains chargés de médailles, beaucoup d’hommes en manteau solennel et haut-de-forme.

 

 

Le dernier épisode en date se produit en 2009. FRANÇOIS KIEFFER, présenté comme « historien local », correspondant des D. N. A. par ailleurs, reçoit un coup de fil. C’est un appel de Montpellier, où un collectionneur de « militaria » a acquis un drapeau (2,25 x 1,02 m.).

 

 

Ce drapeau a quelque chose de spécial. Il porte une broderie, pas un travail professionnel, visiblement, mais très touchant, dont on ignore à ce jour le nom de celle qui tenait l’aiguille. En lettres capitales : NIEDERNAI, embrassé par deux branches de laurier nouées d’un beau nœud d’or, le tout soutenu par la mention de la date en caractères cursifs très lisibles : 2 décembre 1918. L'ensemble est en excellent état. Deux décembre 1918 ! Quelle trouvaille !  

 

 

PATRICK DOUNIAU, maire du village, ne fait ni une ni deux pour se porter acquéreur du symbole, et le faire figurer en bonne place dans l’exposition organisée lors du 11 novembre 2009. « Ce drapeau retrouvé serait celui qui fut remis aux aviateurs en ce jour historique » (D. N. A., 30 juin 2009). Beau retour au bercail. Finalement, le monde est petit. Je me suis appuyé, pour résumer (à la serpe, il faut bien le dire) l’épisode, sur les documents qu’ont bien voulu me transmettre messieurs FRANÇOIS KIEFFER et PATRICK DOUNIAU, et madame JACQUELINE KOCH. Qu’ils soient ici remerciés.

 

 

Voilà ce que je dis, moi !

 

 

Il y aura sans doute encore à dire.

 

 

 

 

lundi, 26 décembre 2011

PARLONS DU GENERAL RENE CHAMBE

Le Général RENÉ CHAMBE n’a pas toujours été Général, mais il a toujours été CHAMBE. Pour tout dire, il est né avec CHAMBE noué autour du cou. Tare ou privilège, bavoir, plastron ou gilet pare-balles, le fait est là. Au fait, c’était peut-être tatoué sur la face intérieure de sa boîte crânienne.  C’était en 1889. A Lyon, la ville aux « trois fleuves » : le Rhône, la Saône, le Beaujolais. Enfin, il faudrait plutôt dire : un fleuve, une rivière et un robinet. L’important, c’est que ça reste quelque chose de triple.

 

 

Car RENÉ CHAMBE eut du triple dans sa vocation : il a passé sa vie à voler, à chasser, à écrire. Ce pourrait être un condensé de son existence. Si l’on ajoute qu’il eut trois enfants, on aura presque tout dit. Presque, car ce furent trois filles. Il n’a jamais laissé paraître qu’il en fût déçu en quoi que ce soit. Au contraire. Mais il va de soi que le nom de la lignée s’interrompit de ce côté. Qu’on se rassure, son frère JOSEPH prit le relais pour assurer la tâche.

 

 

Il est vrai que la règle de transmission du nom a été tant soit peu bousculée dans des temps pas très anciens, pour remédier, s’il n’est pas trop tard, à la disparition inquiétante de la foule des patronymes français  tombés  en déshérence par l’épuisement ou la paresse génésique de certaines familles et le malthusianisme induit par la filiation patrilinéaire (après une phrase comme ça, j’ai envie de dire : « Vous avez vu le travail ? »). Pour le dire simplement : de nombreux noms de famille ont fini en queue de poisson. Ce n’est pas comme en Chine, où 4 patronymes trustent 80 % des individus, au bas mot un milliard de gens.

 

 

Pour ce qui est de la guerre, le Général RENÉ CHAMBE a fait plus que le nécessaire. Parti simple troufion dans la cavalerie, il a, comme on dit, « gravi les échelons » jusque tout en haut de l’échelle. Je dirai qu’à cet égard, il s’est comporté en véritable aristocrate républicain, si cette expression a un sens, et avec un panache personnel certain qui l’a conduit, dans la remontée de la botte italienne par les Alliés en 1944, à  enlever ses barrettes de colonel pour faire le coup de feu avec la troupe.

 

 

RENÉ MICHEL JULES JOSEPH CHAMBE est « engagé volontaire » dans la « cavalerie légère » le 9 octobre  1908 avec le matricule 413. Il a alors dix-neuf ans. Son père est mort en 1902. Il avait alors treize ans. Il est incorporé au « 10ème Hussards » (Tarbes). Il est brigadier le 25 février 1909, sous-officier le 28 septembre 1910. Voici l’avis du commandant d’unité pour le 1er semestre 1911 : « Sous-officier intelligent, actif. A toujours montré dans son service le plus grand zèle et le meilleur esprit. D’une santé délicate au début, s’est maintenant beaucoup fortifié. Il a toujours fait preuve d’une grande énergie. S’est très bien comporté aux manœuvres de 1910 ».

 

 

Sur quoi le chef de bataillon conclut : « Très bon sous-officier. Intelligent, très zélé. Monte vigoureusement (ou rig-). Très bonne tenue. Peut faire un très bon officier ».  Après l’école de Saumur, il est sous-lieutenant (= officier) et « dragon ».

 

 

Pour ce qui est du « républicain », il fut loyal, mais je ne suis pas trop sûr qu’il ait eu la fibre. Sa belle-sœur se vantait d’avoir fait partie des « Croix-de-Feu » du Colonel de La Roque (6 février 1934). Lui-même assista dans les années 1970, m’avait-on dit, à un rassemblement d’un groupe dénommé « Charles Martel », qui n’est pas précisément une organisation de gauche. Mais enfin, il y a aussi des républicains authentiques à droite.

 

 

Enfin, Altitudes (1935), un de ses romans, fut préfacé par PAUL CHACK,  dont le signe particulier est d'avoir été exécuté à la Libération comme « collaborateur ». De lui, j'avais adoré la lecture de Ceux du Blocus (la guerre sous-marine en Adriatique), et de quelques autres. Inutile de dire qu'Altitudes fut réédité en 1947 sans la préface.  RENÉ CHAMBE n’est donc pas de gauche, ce n’est rien de le dire. En revanche, comme patriote, il est rigoureusement irréprochable et absolument inattaquable.  Je ne juge pas : c’est comme ça.

 

 

Chaque fois que sa patrie (on ne sait plus bien ce que c’est aujourd’hui) fut en guerre, il a bien payé de sa personne. A deux reprises. Et pas à l’arrière, mais « au front ». La « Grande Guerre », il la commence dans la cavalerie. Ou plutôt, il faudrait dire « cavalerie à pied », si j’en juge par quelques dessins (RENÉ CHAMBE dessinait fort bien) réalisés dans les tranchées. Ils sont datés, de sa propre main, de janvier 1915, « d’après nature », comme le mentionne l’artiste.

 

 

L’un montre le genou d’un cadavre allemand qui émerge de plus en plus  d’un talus, à cause de la pluie, et que les hommes appellent Camembert. « Pourquoi Camembert, demande R. C. ? – Parce qu’il coule ! » Plaisanterie militaire typique. Au cours de mon service militaire, j’ai croisé un sergent Quin. Tous les appelés se sentaient obligés, en le nommant quand ils étaient entre eux, de dire : « Quin, dit Villebreu ». C’est ça, une plaisanterie militaire. Et je ne dirai pas un mot du « père cent », antique humour, si le militaire est capable d’humour. 

 

 

Les autres dessins sont tout aussi gais, mais les cadavres représentés sont tous allemands ! L’un montre un espace de champ labouré limité par deux lignes de barbelés, au premier et à l’arrière-plan. Entre les deux, des cadavres face contre terre. Le crayon est d’une précision extraordinaire. C’est intitulé : « Croquis d’après nature, pris à 40 mètres des tranchées allemandes occupées par un régiment saxon (Infanterie N° 56) ».

 

 

Un troisième dessin laisse émerger, en haut de la paroi de la tranchée, une paire de solides brodequins militaires. On est toujours en janvier 1915. « Ces deux pieds vous frôlent le visageIls sont là depuis septembre. » Un homme répond à la question de R. C. (je reproduis scrupuleusement) : « C’est quand on a creusé les tranchées… Les Allemands tiraient... On avait pas le temps… Depuis … on a essayé de le sortir, mais il est vieux… "Ça tombait de partout". Alors on n’y touche pas. Et puis, "il ne sent pas" ». C’est du vécu. RENÉ CHAMBE a donc tâté des tranchées, c'est incontestable.

 

 

Dès que l’aviation de chasse se constitue, il se débrouille pour y être rattaché. C’est fait en 1915, à la M. S. (pour Morane-Saulnier, le fabricant des appareils) 12, au Commandant De Rose. Pour l’instant, seuls deux avions allemands ont été abattus, la « guerre aérienne » est très loin d’être d’actualité. Il y a sur la base de jeunes officiers et sous-officiers. L’avion comporte une place pour le pilote et une pour l’ « observateur », toujours armé d’une carabine. On ne sait jamais.

 

 

Les lecteurs de ce blog savent que je suis un amateur des « plus belles histoires de l’oncle Paul », qui paraissaient dans Spirou. Or voilà-t-il pas que dans le n° 1410, du 22 avril 1965, pour le cinquantième anniversaire de l’événement, l’ « oncle Paul » braque son lorgnon sur la M. S. 12 en général, et sur quelques membres de l’escadrille en particulier. Ils ont nom NAVARRE  et PELLETIER-DOISY, dit « Pivolo », pilotes, CHAMBE et ROBERT, observateurs armés.

 

 

Le 1er avril, CHAMBE et PELLETIER-DOISY décollent, mais rentrent bredouilles, tandis que le tandem NAVARRE-ROBERT a abattu un « Aviatik ». Ils ne se tiennent pas pour battus et décollent aux aurores le lendemain. CHAMBE, à coups de carabine (chargeur de 4), va percer le réservoir de l’ « Albatros » qu’ils ont rencontré, couper un câble de commande, casser le tableau de bord. L'autre est obligé d'atterrir, et dans les lignes françaises !

 

 

Bref, c’est une victoire aérienne, la quatrième de cette guerre, qui lui vaut un peu plus tard la Légion d’Honneur (« a donné la mesure de son sang-froid et de son audace, etc … »). Une goutte d’eau dans cet océan du désastre européen et humain que fut la première guerre mondiale (voir quelques notes précédentes et mon blog « kontrepwazon », catégorie « monuments aux morts »).

 

 

L’écrivain RENÉ CHAMBE racontera cette époque dans quelques livres, dont l’intéressant Au temps des carabines. Il a aussi consacré un ouvrage à GUYNEMER, marqué par le ton épique et volontiers lyrique qu’il affectionne quand la bravoure et le panache du soldat français sont de la partie. Sous sa plume, les termes d’ « honneur », de « chevaleresque » tombent tout naturellement sur le papier. Un ton que certains trouveront aujourd’hui suranné, voire obsolète. On peut aussi lire avec intérêt Dans l’Enfer du ciel ou L’Escadron de Gironde. RENÉ CHAMBE sait raconter, je vous le garantis.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Il y aura une suite.

 

 

mercredi, 21 décembre 2011

B. D. DANS L'EAU: MAURICE TILLIEUX

Attention, ce billet ne s’adresse qu’à des amateurs. Des vrais. C’est de BANDE DESSINEE qu’il s’agit. La Bande Dessinée, c’est pour moi comme la potion magique pour Obélix : je suis tombé dedans quand j’étais petit. Trois hebdomadaires se disputaient ce qu’on n’appelait pas encore le « marché » : Tintin, Spirou, et plus tard, Pilote, avec son « pilotorama » central.

 

 

Vous avez évidemment compris le titre : B. D. dans l'eau ? Mais parce que ça fait des BULLES, voyons !  

 

J’achetais scrupuleusement mon « hebdomadaire illustré » au magasin de journaux de la place Croix-Paquet. J'achetais les albums chez le monsieur du péristyle de l'Opéra. S’il y en avait 150 publiés dans l'année, c’était le maximum. Aujourd’hui, la BD a changé de planète : 1.500 albums par an. A l’époque, l’amateur pouvait acheter TOUTE la production.

 

 

Ceux qui ont fréquenté les WC du 7, quai Lassagne, au fond de l’étroit  couloir à droite, la porte en face de la chaudière, se souviennent qu’il valait mieux, en cas de besoin, passer avant quelqu’un, car pour passer après, ça risquait de mal se passer, vu la hauteur de la pile des Tintin qui s’élevait sur la petite table contre la fenêtre. Je salue les très rares privilégiés qui ont connu cet auguste lieu.

 

 

Et vous pouviez toujours protester. On savait quand on entrait, personne n’aurait pu prévoir quand on sortirait. Il était donc prudent d’anticiper. Au risque de faire patienter le suivant au-delà du raisonnable. Il ne faut jamais être le suivant. JACQUES BREL nous a suffisamment prévenus.    

 

 

J’étais fasciné par Timour, moins par Le Chevalier blanc, Monsieur Tric ou Prudence Petitpas. Mais je ne perdais aucune « histoire de l’oncle Paul ». A l’époque où le « jeu des mille francs » sélectionnait ses candidats à coups d’enveloppes qu’on trouvait en résolvant une énigme, j’eus mon heure de gloire à la table familiale en répondant du tac au tac à une question de ROGER LANZAC : « A quoi devait servir le fardier de CUGNOT ? ». Cette gloire fut aussi imméritée qu’éphémère : j’avais lu la réponse dans une « histoire de l’oncle Paul ». Ah, vous pensiez que je vous la donnerais, la réponse. Eh bien, détrompez-vous. Ça se mérite.

 

 

Je pourrais parler des aventures de Blake et Mortimer, ou d’Alix et Enak. Pour Tintin et Milou, Spirou et Fantasio, Astérix et Obélix, il y a trop de monde sur le créneau. Et c’est bien connu, je n’aime pas Lafoule. Sébastien Lafoule. Vous connaissez sûrement : « Etourdie, désemparée, je reste là, Quand soudain, je me retourne, il se recule, Et Lafoule vient se jeter entre mes bras » (je cite de mémoire, pardon pour les approximations). Je ne peux pas blairer Lafoule.

 

 

Je vais parler de Gil Jourdan. Le héros du grand MAURICE TILLIEUX. Je sais, en ces temps de féminisme affûté, triomphant et moderne, ce genre de personnage est complètement racorni, si ce n’est carbonisé. Il y eut, dans le temps, le « Virginien ». Tout le monde a oublié ce héros de OWEN WISTER, qui fut pourtant le prototype du cow boy blanc, blond, aux yeux bleus, sans peur et sans reproche, et toujours propre sur lui.

 

 

Les versions actuelles du Virginien s’appellent Alpha (version CIA, dont les trois premiers albums sont une petite merveille de scénario), Largo Winch (version « le milliardaire justicier », une variante de « j’ai même un ami juif, le problème c’est qu’il est très riche ») ou Larry B. Max (version « redresseur de torts fiscaux », à qui le téléphone de charme de Gloria Paradise coûte des fortunes). Le blanc blond aux yeux bleus se porte encore très bien.

 

 

Gil Jourdan n’est pas un Virginien, c’est un licencié en droit. Il n’a pas froid aux yeux, son costume et son brushing sont toujours impeccables, et il survit à tout. Ce n’est donc pas de ce côté qu’il faut chercher l’intérêt : plus stéréotypé, tu meurs. L’intérêt, je le vois d’abord dans les bagnoles, et les diverses mésaventures dans lesquelles MAURICE TILLIEUX les plonge, et parfois au sens propre.

 

 

A tout seigneur tout honneur, la Facel Vega de La Voiture immergée. Il y en avait une qu’on trouvait souvent garée sur le quai Lassagne. Une gueule de fauve à la gueule ouverte, qu’on retrouve dans L’Ouragan de feu, de JACQUES MARTIN, dans le camp des méchants, mais je parlerai des « Lefranc » une autre fois.

 

 

Il y a la Dauphine des Cargos du crépuscule. Il y a la Dino (Ferrari) de Carats en vrac, et surtout l’hallucinante course à laquelle les deux malfrats et le héros se livrent sur les toits des immeubles parisiens, et qui finit dans le monte-charge de l’immeuble en face. Il y a le magnifique accident du Gant à trois doigts, avec Crouton et Libellule en places arrière et en responsables du crash. Enfin bref, MAURICE TILLIEUX est un peu dingue de bagnoles. Mais il n’y a pas que ça.

 

 

Il y a aussi les scénarios. Par exemple, je ne sais pas comment TILLIEUX a pu imaginer le meurtre que voici. L’arme du crime ? Des puces. Vous simulez des travaux sur une conduite de gaz, sur le trottoir. Vous introduisez les puces dans la maison, après vous être assuré que la victime porte un pull en synthétique. Vous actionnez le gaz. La victime, attaquée par les puces, veut enlever son pull. L’électricité statique fait tout péter. Bon, c’est vrai, je trouve aussi que c’est tiré par les cheveux.

 

 

Qu’on se le dise, TILLIEUX aime bien tirer ces cheveux-là. Dans Les Cargos du crépuscule, il imagine un médecin qui greffe sur un malfrat emprisonné des muscles de sauterelles géantes, qui permettent son évasion spectaculaire. Dans Pâtée explosive, son savant fou a inventé un rayon qui transforme en chaleur et lumière celui qui a mangé de sa nourriture spéciale. Des horreurs !

 

 

Et puis, il y a des lieux formidables. Dans La Voiture immergée, c’est la Tour du Prieur, tout au bout du Pas-du-Malin (huit kilomètres : « Tombez pas en panne », dit le gendarme ; ben si, ils tombent justement en panne). Dans Les Cargos…, déjà cité, il y a ce cimetière de bateaux plus glauque et lugubre qu’au naturel. Dans Surboum pour quatre roues, ce sont les Causses et la rivière transformée en torrent, en bas dans la vallée. Et ce bagne sans barbelés, au milieu du désert de Xique-Xique ! Grandiose. Et cette improbable « abbaye des moines rouges » ! On pourrait dire comme Superdupont à propos des pâtes françaises : « 98 % : rien que du bon ; 2 % : sel ».

 

 

Bref, MAURICE TILLIEUX soigne ses décors, s’il est parfois un peu léger sur le scénario. On ne croit pas deux minutes à celui du Chinois à deux roues (le héros en maillot de corps dans l’Himalaya), mais les effets se succèdent sans mal, et on suit.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Suite et fin demain.

 

 

 

 

samedi, 17 décembre 2011

CHE FARO SENZA BEETHOVEN ?

Vous avez certainement identifié la formule qui me sert de titre. Oui, c’est de la parodie. Moi, j’ai simplement mis BEETHOVEN à la place. A la place de quoi, blogueur impertinent ? Alors vous n’avez pas reconnu ?  C’est la phrase qui fut « traduite » en français par : « J’ai perdu mon Eurydice ». On trouve ça dans l’opéra bien connu de CHRISTOPH WILLIBALD GLUCK, Orfeo ed Euridice. Si le traducteur avait été sérieux, il aurait fait dire à Orphée : « Que vais-je faire sans Eurydice ? ».

 

 

Cette bêtise me fait penser à ce que chante Philémon Siclone dans Les Cigares du pharaon : « Sur la mer calmée ». Ça, c’est dans Madame Butterfly, de GIACOMO PUCCINI. C’est supposé traduire, à l’acte II : « Un bel di, vedremo Levarsi un fil di fumo Sull’estremo confin del mare » (si j’ai bien compris : "un beau jour, nous verrons monter une volute de fumée aux confins extrêmes de la mer"). Bon, je sais bien : traduire, c’est trahir, mais quand même.

 

 

C’est vrai qu’à la page 41, Philémon Siclone entonne : « Non, mes yeux ne te verront plus ». Alors là, c’est une autre paire de manche, parce que, si on connaît le Benvenuto Cellini de HECTOR BERLIOZ, qui est au courant qu’un certain EUGENE-EMILE DIAZ DE LA PEÑA en a aussi écrit un ? C’est tiré de là. Il n’y a pas à dire, HERGÉ était vraiment très fort.

 

 

Donc, pour revenir à BEETHOVEN, je voulais dire que mon pote FRED, d’abord, c’est mon pote. Ensuite, il travaille dans la technique. Yapadsométié, comme on dit sur les bords de la rivière Saskatchewan. Mais c’est vrai qu’il touche sa bille dans sa partie. En plus, les Quatuors de LUDWIG VAN BEETHOVEN n’ont aucun secret pour lui.

 

 

Alors ça, ça me va particulièrement bien. A ce titre, on est carrément sur la même longueur d’onde. Même qu’on a assisté à l’intégrale, il y a deux ans, donnée par le quatuor AURYN. Six concerts majestueux et grandioses. Six voyages extraterrestres. Merci à la fusée de JEAN-FREDERIC SCHMITT.

 

 

Même si le public m’a un peu gâché la fête. Tirons un trait rageur sur les  catarrhes tubaires. Ce n’est pas de ça qu’il s’agit. Je parle des « bis ». Quelle idée, aussi, quand le concert est fini, de taper dans les mains pour demander quelque chose en plus. Quoi ! Ils viennent d’entendre quelques chefs d’œuvre tout droit sortis du paradis, et qu’est-ce qu’ils font ? Ils trouvent le moyen de taper dans les mains en cadence pour réclamer, que dis-je, pour exiger quoi ? Un bis ! Ils étaient au paradis, et ils veulent s’en chasser eux-mêmes !

 

 

Je vais vous dire : tous ces gens ne méritent pas BEETHOVEN, voilà tout ! Quelle sotte coutume, ces fins de concerts avec bis obligés ! Coutume d’enfants gâtés ! D’éternels consommateurs, éternellement inassouvis, et qui sont à l’affût, sur le produit, de la mention « 20 % gratuits » ! Qui veulent que ce soit Noël toute l’année !

 

 

Bon, c’est vrai que la publicité les a habitués, en leur faisant croire qu’ils vivaient dans une société « père Noël ». Il n’y a pas que les enfants qui y croient, au Père Noël ! Moi, quand on me dit « cadeau » ou « 20 % gratuits », je mets un verrou au porte-monnaie, et je fais encore plus attention. Quand le produit ne triche pas, il n’a pas besoin de davantage.    

 

 

Le bis est une sorte de fléau, une maladie de salles de concerts. « Encore, encore », s’exclame le gamin qui trône dans sa chaise haute, et qui jette par terre la petite cuillère pour la quarante-huitième fois parce que ça fait un joli bruit très musical et qu’il ne se lasse pas de voir maman, entre deux patates à éplucher, se baisser pour la ramasser, et la remettre dans l’assiette.

 

 

« Encore, encore », crie le mélomane averti qui ne laissera pas s’échapper comme ça la plastique irréprochable de la jeune et appétissante violoniste en fourreau lamé profondément décolleté et fendu, avant qu’elle se soit fendue, je ne dis pas de la « chaconne », mais au moins de la « sarabande » de la deuxième partita pour violon seul de JEAN-SEBASTIEN BACH, la dame eût-elle joué juste avant le deuxième concerto de PAGANINI, ce qui reflète à coup sûr la grande homogénéité et la sûreté du goût du monsieur.

 

 

Quelle différence, dites-moi, faites-vous entre le sale gosse qui joue au jeu du « fort / da » (voui, papa FREUD) et le mélomane qui vibre aux sons de la musique, quand celle-ci est si bien jouée par une si belle créature ? Je réponds : l’âge physique. Et rien d’autre. Bon, c’est vrai que le spectateur a droit à l’enthousiasme, mais on ne me fera pas croire qu’il est devenu la règle. Surtout dans des salles souvent remplies par des comités d’entreprise.

 

 

Ce n’est pas que les quatuors de HAYDN qui étaient alors donnés fussent indignes de LUDWIG VAN, mais quel besoin ces gens avaient-ils de redescendre des hauteurs ? J’étais comblé, quant à moi : j’avais obtenu ce que j’étais venu chercher. Ne l’étaient-ils pas, comblés ? N’allaient-ils pas rentrer chez eux en reprenant en eux-mêmes cette phrase initiale de l’opus 132 ? Cette lente montée de blanches, avant de débarouler en doubles croches vers le thème ?

 

 

Car il faut aussi me comprendre : les quatuors de BEETHOVEN, pour moi, c’est l’Himalaya de la musique universelle. Et l’Everest de cet Himalaya, c’est évidemment l’opus 132, le 15ème. Celui en la mineur.  C’est le seul morceau, toutes musiques confondues, qui possède un pouvoir magique.

 

 

Oui, c’est le seul morceau de musique qui m’accueille de cette façon, noble et familière à la fois, et qui me dit : « Entre ici, tu es chez toi ». C’est le seul morceau de musique qui me donne à ce point l’impression de rentrer à la maison après un exil, et qui me fasse dire, dans mon for intérieur : « Enfin ! Me voilà chez moi ! ».

 

 

Pour vous dire, avant l’opus 132, j’avais le sentiment que les œuvres en plusieurs mouvements faisaient cohabiter ceux-ci parce que c’était la règle, que c’est comme ça qu’il fallait faire, point c’est tout : « vif », « lent », « vif ». En passant de l’un à l’autre, on changeait de lieu, de compagnie, de couleur, de moment, de paysage, d’horizon.

 

 

L’opus 132 m’a fait percevoir qu’il n’en était rien. Certes, les trois allegros ont chacun leur caractère propre (dans l’ordre, « sostenuto », « ma non tanto » et « appassionato »). Certes ils encadrent fermement l’inoubliable adagio de presque vingt minutes. Ajoutons le bref « alla marcia », qui est au fond moins un cinquième mouvement qu’une introduction au finale.

 

 

Donc des mouvements autonomes. Mais on me dira ce qu’on voudra, l’ensemble forme un tout, un  seul corps organique vivant, avec ses membres, son tronc et sa tête, un être autonome et entier qui existe et qui marche. Très étrange et très forte impression, que rebuterait un effort trop visible de mise en mots. On m’excusera de n’être pas plus précis.

 

 

Les AURYN n’ont pas donné l’intégrale dans l’ordre chronologique, ce qui, au début, m’a un peu chagriné. En revanche, la façon dont ils s’y sont pris a jeté sur chaque quatuor pris isolément et sur ses rapports avec les autres un éclairage qui me les a fait redécouvrir. En particulier les six de l’opus 18, qui sentent encore un peu leur MOZART ou leur HAYDN, mais écoutez un peu l’adagio du numéro 1 : c’est déjà du BEETHOVEN à se couper la tête tellement c’est beau !

 

 

Un seul compositeur a fait du quatuor comme BEETHOVEN, je veux dire un point cardinal, capable d’orienter son esprit sur la durée d’une vie, c’est BELA BARTOK. Lui, il n’en a fait que six, mais c’est du concentré. BEETHOVEN, il faut se rendre compte que presque toutes ses dernières œuvres sont des quatuors à cordes, au point qu’on peut dire que le quatuor à cordes ne s’en est jamais remis.

 

 

Bon, on me dira SCHUBERT et ses quinze quatuors, MENDELSSOHN et son opus 13 écrit à 18 ans juste après la mort de BEETHOVEN. On me dira beaucoup de choses, et je dirai : « Oui, je sais, Untel a fait de très belles choses, même DEBUSSY et RAVEL s’y sont risqué. SHOSTAKOVITCH en a fait quinze aussi, impressionnants, je dois dire. Oui, je sais tout ça. Mais ça passe après, c’est tout ».

 

 

La preuve, c’est que beaucoup de gens beaucoup plus savants que moi l’ont dit et le disent, comme ANDRÉ BOUCOURECHLIEV, un fondu de BEETHOVEN. Tiens, pendant que j’y pense, vous ne connaissez pas BERNARD FOURNIER ? Un drôle d’allumé, celui-là. Qui a fait une belle conférence à l’occasion de l’intégrale AURYN. Il n’a rien trouvé de mieux que d’écrire 4.000 pages sur l’histoire du quatuor à cordes.

 

 

Eh bien, quand il arrive à BEETHOVEN, il donne tout simplement pour titre au chapitre : « L’Apogée du genre », qu’il fait suivre d’à peine 800 pages consacrées à ce seul bonhomme. Rendez-vous compte : 20 % du total, introduction, table des matières et index compris. Bien sûr, des quatuors ont été écrits en nombre incalculable. FOURNIER disait qu’il en avait écouté, pour écrire ses bouquins, je ne sais plus si c’est 2.000 ou 3.000. C’est pour vous donner une idée de ce que c’est, un génie. BEETHOVEN, avec ses dix-sept œuvres, c’est un cinquième du monde du quatuor. Incommensurable.

 

 

Alors oui : « Che farò senza BEETHOVEN ? ».

 

 

Voilà ce que je dis, moi.   

 

 

 

 

 

 

 

mercredi, 14 décembre 2011

"MASSE ET PUISSANCE" D'ELIAS CANETTI

Résumé : on ne saurait résumer Masse et puissance d’ELIAS CANETTI, qu’on se le dise.

 

Certes, c’est un livre sur le fascisme en général et le nazisme en particulier (si l’on admet que le fascisme est devenu un concept englobant, et le nazisme une de ses formes exacerbées et exaspérées). Ça, c’est le sujet officiel et sérieux. Mais vous avez compris que celui qui rédige cet ouvrage, je devrais dire qui chemine dans cet ouvrage, il réfléchit, certes, mais en même temps, il RÊVE. Pour moi, c’est même un modèle de façon de faire.

 

 

On peut, et c’est ce que font la plupart de ceux qui se réfèrent à lui, le considérer comme un penseur. On a raison. Mais c’est un penseur incarné, qui s’adresse à moi, un individu qui parle à mon individu. S’il y a ici une pensée, elle est hautement individuée. Si ce livre est atypique (c’est-à-dire difficile à classer sur des rayons structurés « à l’universitaire »), c’est que l’auteur est définitivement un individu. Cela signifie aussi qu’il a inventé sa propre méthode, même si, en réalité, il n’y a pas de « méthode » à proprement parler.

 

 

Et que son propos, finalement, n’est pas de prouver, comme ça se pratique à l’université, au moyen d’une argumentation en trois points et de références dûment répertoriées. Ce livre est le récit d’une aventure individuelle au long cours. Le navigateur a « tiré des bords » toute sa vie, mais a gardé un œil sur une boussole qu’il s’était lui-même bricolée. Et cet aspect me fait plutôt penser au livre de VICTOR KLEMPERER, L. T. I., la langue du 3ème Reich.

 

 

Ça veut dire : choisir son thème et s’en occuper en solitaire, rassembler la substance, la réflexion et la documentation, trouver tout seul des critères pour organiser tout ça. Pas comme les légions de ceux qui sont passés par les écoles de pensée et qui ont besoin de catégories toutes faites. Pas étonnant que ce genre de bouquin ne ressemble à aucun autre. Et que son auteur n'ait jamais eu l'idée de passer le concours de l'Ecole Nationale d'Administration.

 

 

Un petit mot de la documentation. Tenez-vous aux poignées et aux barres, comme on ne lit plus dans les bus sur un petit écriteau. Ce ne sont pas moins de 292 auteurs (ou grands ouvrages, type Kalevala). Ben j’ai compté, qu’est-ce que vous croyez ? Et nombre d’auteurs figurent là au titre de plusieurs livres.

 

 

J’aime bien la façon dont l’auteur annonce sa bibliographie d’ogre insatiable : « En second lieu, y sont consignés les livres qui ont eu un influence sur la pensée de l’auteur et sans lesquels il ne fût jamais parvenu à certaines connaissances. Ce sont surtout des sources des plus diverses, couvrant les domaines du mythe, de la religion, de l’histoire, de l’ethnologie, de la biographie, de la psychiatrie ». On peut le croire sur parole.

 

 

Cette masse documentaire, jointe à cette masse de réflexion donnent donc naissance à cet ouvrage unique. La diversité des observations n’est pas résumable. On trouve par exemple ceci : « Dans le traitement qu’il infligea aux Juifs, le national-socialisme a répété on ne peut plus fidèlement le processus même de l’inflation ».  Laissez décanter.

 

 

En fait, ce qui produit l’impression d’atypisme, c’est l’hétérogénéité apparemment irréconciliable des observations. Pensez donc, il parle du système parlementaire, des émasculations religieuses, du delirium tremens, de « l’Islam, religion guerrière », de la psychologie du mangeur, de « l’énantiomorphose » (débrouillez-vous), de l’esclavage et en particulier du roi d’Abomey (les connaisseurs se reporteront aux Passagers du vent, la BD géniale (je ne crains pas de le dire) de FRANÇOIS BOURGEON), de l’immortalité, des Jivaros (vous savez, les horribles réducteurs de têtes), de l’empereur de Byzance, de la passion de survivre (s’il a inspiré certaines thèses de CHRISTOPHER LASCH, je vous le demande), de la schizophrénie, de l’autodestruction des Xhosas, de la rapidité, de Mohammed Tughluq, du président Schreber, du chef d’orchestre, et de quelques autres babioles.

 

 

En fait, je suis de mauvaise foi : j’en ai vraiment rajouté dans le désordre. Mais ça fait tout de suite plus poétique, vous ne trouvez pas ?

 

 

Si j’ai bien compris le sens de cet extraordinaire fourbi, que dis-je, de ce bric-à-brac admirable, pour ne pas dire de cet immense foutoir, il semble qu’ELIAS CANETTI, à travers les manifestations les plus diverses de l’humanité sous forme de masse (ou de meute), ait voulu mettre au jour les mécanismes humains les plus intimes, les plus secrets et les plus archaïques qui produisent le POUVOIR en général (et le nazisme, entre autres, pour ainsi dire). Il est difficile de savoir s’il a atteint son but, faute du deuxième et dernier tome.   

 

 

Toujours est-il que ce livre important est d’une immense bienveillance et d'une courtoisie délicieuse avec le lecteur, en consentant à se mettre à sa portée, surtout lorsqu’il est comme moi rédhibitoirement repoussé par le monde aride  des abstracteurs de quintessence et des coupeurs de cheveux en dix-sept et demi, j’ai nommé les intellectuels de profession, ceux qui se donnent ou qui se prennent pour tels, avec toute la suffisance et le dédain dont est capable la plus crasse des bêtises, celle qui se pare des plumes chatoyantes de l'oiseau de Junon, j'ai nommé le PAON.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

NOTE À BENNE : je signale qu’ELIAS CANETTI est le frère d’un certains JACQUES CANETTI, « personnage central de la chanson française du milieu du 20ème siècle ». A ce titre, il a joué un rôle, souvent essentiel, dans la carrière d’EDITH PIAF, GEORGES BRASSENS, SERGE GAINSBOURG, GUY BEART, et un certain nombre d’autres. Pour dire que dans la famille CANETTI, on ratisse très large.

 

 

 

 

 

 

 

mardi, 13 décembre 2011

J'AI LU "MASSE ET PUISSANCE" D'ELIAS CANETTI

J’ai mentionné récemment, en passant, ce livre étrange, Masse et puissance, d’ELIAS CANETTI, dont, apparemment, seul le premier volume a paru. Un fort livre de 500 pages, mais surtout un livre dense, fourmillant de notations diverses, puisées pour le moins dans le magnum, que dis-je, dans le nabuchodonosor de l’immense érudition de son auteur. Qui fait partie des livres éminents et rares qui exigent de leur lecteur un travail véritable. Et toc ! Elle est pas bien tournée, ma phrase ?

 

 

C’est donc un drôle de livre. En tout cas, certainement pas une thèse universitaire. Beaucoup de gens divers lui manifestent constamment et à haute voix une grande révérence. C’est cette diversité et, peut-être aussi, cette constance, qui m’ont incité à y mettre le nez.

 

 

Eh bien je peux vous le dire : c’est en effet un drôle de livre, qui tient un peu de la thèse universitaire, mais d'une façon baroque. Je ne sais pas si vous avez déjà vu de près une perle « baroque » : ni sphérique, ni "en poire", elle est sortie comme ça de l'huître, comme un monstre, c'est boursouflé, ça part un peu dans tous les sens. Vous n'en verrez pas deux semblables : elle est UNIQUE. Le bouquin de CANETTI, c'est pareil. Je ne suis pas sûr qu'un jury d'université aurait accepté un tel objet. Il suffit de jeter un oeil à la table des matières pour s'en rendre compte.

 

 

Et puis en plus, c'est très sérieux du visage, très solide de la matière, certes, mais avec du poétique dans le regard. Je ne sais pas bien comment, mais ce livre a du GASTON BACHELARD, je veux dire de la vraie moelle dans les concepts. Bon, il y a deux BACHELARD : celui qui a écrit des livres « sérieux », je veux dire qui me font mal au pied en me tombant des mains. Et celui, beaucoup plus aimable et courtois, imprégné de culture générale, et en particulier de littérature, qui a écrit des livres aimables et courtois.

 

 

Vous, par exemple, est-ce qu’il vous prendrait l’idée d’écrire La Valeur inductive de la Relativité ? Eh bien moi non plus. Et Le Pluralisme cohérent de la chimie moderne ? Pas davantage. L’Activité rationaliste de la physique contemporaine ? Encore moins, je suis bien d’accord avec vous. Mais il avait sûrement ses preuves à faire dans un milieu sourcilleux quant aux compétences des impétrants. Il faut se montrer compréhensif. Chacun ses faiblesses, GASTON BACHELARD comme les autres. 

 

 

Une faiblesse peut même être charmante, comme celle que raconte le bon JEAN LESCURE (l'oulipien inventeur de la désormais célèbre méthode S + 7, dite encore n + x) dans Un Eté avec Bachelard, le jour où le vieux maître, rentrant chez lui pendant la guerre, laisse échapper son litre de vin pour le repas du soir. Par miracle, la bouteille reste intacte, mais se met à rouler sur le trottoir en pente, et voilà notre philosophe des sciences qui se met à cavaler avec sa longue barbe blanche pour éviter le pire. Ce genre d'anecdote remet la philosophie à portée d'homme, je trouve.

 

 

Pas le BACHELARD, donc, des traités scientifiques,  mais le BACHELARD de la terre, de l’eau, de l’air et du feu. Des sens et des images. Enfin, le Bachelard des éléments. Celui de l’imagination poétique en action. Dont j’ai beaucoup aimé les livres sans en comprendre la méthode, si toutefois il y en avait une. L’Air et les songes, L’Eau et les rêves, La Terre et les rêveries du repos, La Terre et les rêveries de la volonté. Voilà le corpus. De purs ouvrages de culture.

 

 

ELIAS CANETTI, dans Masse et puissance, semble parfois s’exprimer comme le philosophe. J’ai même noté « Bachelard » dans la marge d’un passage. Le chapitre intitulé « Les symboles de la masse » examine tour à tour le feu, la mer, la pluie, le fleuve, la forêt, d’autres éléments, ce qui, en soi, est déjà très bachelardien. Donc sympathique.

 

 

Voici ce qu’il dit dans un paragraphe sur le sable : « Le mouvement incessant du sable a pour conséquence qu’il tient à peu près le milieu entre les symboles fluides et les symboles solides de la masse. Il forme des vagues comme la mer, il peut s’élever en nuées tourbillonnantes ; la "poussière" n’est qu’un sable plus fin ». Vous voulez que je vous dise ? On croirait du BACHELARD. Et il parle des masses humaines ! Ça fait drôle.

 

 

Je veux dire par là que ce n’est pas ici un intellect desséché qui travaille sur des concepts, mais un homme humain qui pense à sa propre vie et à son rapport avec celle des autres. Qui pense à l’histoire, la grande, dont sa vie ne saurait être séparée. Et qui, dans cette histoire, continue à exister en homme. Et en poète. Il y a du poète chez CANETTI. C’est peut-être ce qui déboussole le lecteur. Et l'universitaire. 

 

 

Il y a même un chapitre intitulé « Sur le sentiment des cimetières », qui commence ainsi : « Les cimetières exercent une grande attirance ; on va les visiter même quand on n’y a personne ». Quelle phrase merveilleuse (« quand on n’y a personne ») ! Je pense évidemment à « La Ballade des cimetières », de notre tutélaire GEORGES BRASSENS : « J’ai des tombeaux en abondance, des sépultures à discrétion, dans tous les lieux de quelque importance, j’ai ma petite concession ».

 

 

Et si ELIAS CANETTI se met à la place du visiteur, c’est évidemment qu’il est le visiteur. Mais cette visite a un côté rêveur particulier : « Voici quelqu’un qui a vécu trente-deux ans, un autre là-bas quarante-cinq ans. Le visiteur est déjà plus âgé, et ceux-là sont pour ainsi dire hors de course. Il en trouve beaucoup qui ne sont pas arrivés aussi loin que lui, et quand ils ne sont pas morts à un âge trop tendre, leur sort ne suscite aucun regret. Mais il y en a aussi beaucoup qui le dépassent. Il s’y trouve des hommes de soixante-dix ans, en voici même un qui a vécu plus de quatre-vingts ans ». Je pourrais continuer, car la voix qui parle y incite. C’est fou, si l’on y pense, ce propos qui avance, qui continue et qui vous entraîne.

 

 

En l’occurrence, là où cette pensée vous amène, c’est à une sorte de compétition non écrite entre le vivant qui passe (« entre les pins palpite, entre les tombes, Midi le juste y compose de feu ») et les corps décomposés qui gisent sous les pierres tombales, gravées, avec le nom, des seuls moments de début et de fin du spectacle jadis offert aux vivants par la personne ici enfouie. Il traduit : « Combien me reste-t-il à vivre ? » par : « Qu’est-ce qui vous empêche de devenir nonagénaire ? ». 

 

 

C’est vrai, ça. Qu’est-ce qui m’empêche de devenir un vieillard breneux, grabataire, incontinent et insupportable ? C'est ce que dit JACQUES BREL : « Quand je serai vieux, je serai insupportable ». De toute façon, qui est-ce qui supporte les vieux, aujourd'hui ? Je vais vous dire : pour supporter les vieux, aujourd'hui, il faut que ce soit un métier. Et c'est le métier de ceux qui sont payés pour ça. Ce qui ne veut pas dire qu'ils les supportent, mais au moins, ils s'en occupent. Avec quelques autres. Ne soyons pas trop injuste.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Suite et fin demain.


 

lundi, 12 décembre 2011

"ULYSSE" EST LE PLUS FORT !

Résumé : après bien des méandres sinueux, voire tortueux, j'en arrive au livre de JAMES JOYCE.

 

 

Mon but, c’était donc la nouvelle traduction de l’Ulysse de JAMES JOYCE. JACQUES AUBERT prévient, dans sa postface, s’être appuyé sur l’édition originale corrigée par l’auteur, mais aussi par les émendations proposées par des gens très savants. Parfaitement, vous avez bien lu : « émendations ». J’ai vérifié, ça existe. Ça veut dire que ça ne rigole pas. Mais c’est vrai que « amendement », qui veut aussi dire « amélioration », est souvent pris avec un autre sens.  

 

 

La première traduction, celle à laquelle a participé VALERY LARBAUD,  je l’avais achetée en 1999, car je me disais que, quand même, tu devrais avoir honte, arrivé à ton âge (vous avez remarqué ? On est toujours arrivé à son âge), tu n’as toujours pas lu JOYCE ?

 

 

Si. J’avais effectivement  mis mon nez dans Finnegan’s wake, la version abrégée, puis la version complète, quand elle a paru. J’ai vite laissé tomber. J’avais l’impression de me retrouver dans un livre de PIERRE GUYOTAT, vous savez, les expériences d’écriture-limite de Eden, Eden, Eden, ou Tombeau pour cinq cent mille soldats. Le cauchemar de l’illisible. Trois livres qui restent pour moi de gros points d’interrogation. Ou alors, c’est pour des amateurs ne craignant pas le torrent verbal.

 

 

Quant à la deuxième traduction, le problème, c’est que les pages ne sont pas en nombre identique. Déjà qu’avec JOYCE, c’est difficile de se repérer … C’est vrai, le texte y est plus aéré, c’est normal qu’il y ait 200 pages de plus. Vous voyez, j’aime bien parler littérature avec vous. Et avec JOYCE, on est tout de suite vraiment dans les hauteurs. Il est donc normal que j’essaie de m’y hisser à mon tour.

 

 

Tout ça pour dire (attention, tu te répètes – oui, je sais) que j’ai lu Ulysse de JAMES JOYCE, mais, bien sûr, dans la première traduction. On applaudit bien fort. Tu nous as menés en bateau, blogueur impudent ! On te revaudra ça !

 

 

Non, là, j’en viens vraiment au bouquin. Je l’ai ouvert face aux pentes armées de téléskis de Puy-Saint-Vincent. Et je n’ai pas pu le refermer avant d’avoir atteint la page 710, c’est-à-dire la dernière. Ce n’est plus de la lecture : c’est une expérience, c’est un voyage, c’est une aventure, c’est tout ce que vous voudrez. Inouï, extravagant, énorme ! Ça boursoufle, ça déborde, ça dégouline. On en a plein les mains, plein la gueule.

 

 

Qu’est-ce que ça raconte, blogueur ? Tu lambines ! Bon, puisque je vous sens impatients, je vous propose  d’aller directement page 653, où je crois avoir repéré une sorte de résumé de cette chose qu’on ne saurait résumer. Sous toute réserve, cependant. Cela pourrait tout aussi bien être une sorte de schéma de plan. Ou encore un récapitulatif avant la conclusion. Attention, c’est parti, ça décoiffe. Comme dit LINO VENTURA dans la scène la plus célèbre du cinéma français : « C’est du brutal ! ».

 

 

« La préparation du déjeuner (sacrifice du rognon) ; congestion intestinale et défécation préméditée (Saint des Saints) ; le bain (rite de Jean) ; l’enterrement (rite de Samuel) ; l’annonce d’Alexandre Claeys (Urim et Tummim) ; le lunch sommaire (rite de Melchisédech) ; la visite au musée et à la Bibliothèque nationale (Saints lieux) ; la pêche aux bouquins dans Bedford Row, Merchant’s Arch, Wellington Quay (Simchath Torah) ; la musique à l’Ormond Hotel (Sira Shirim) ; l’altercation avec un truculent troglodyte dans le débit de Bernard Kiernan (Holocauste du bouc émissaire) ; un laps de temps indéterminé impliquant une course en voiture, une visite à la maison mortuaire, des adieux (le désert) ; l’excitation sexuelle engendrée par exhibitionnisme féminin (rite d’Onan) ; l’accouchement laborieux de Mme Mina Purefoy (Oblation) ; la séance dans la maison close de Mme Bella Cohen, 82 Tyron Street, Lower, et la dispute et la rixe fortuite qui s’en suivirent dans Castor Street (Armageddon) ; la déambulation nocturne pour aller à l’abri du Cocher, Pont Butt, et pour en revenir (Expiation). »

 

 

Voilà le travail. Vous étiez prévenus. Si c’était une fugue de JEAN-SEBASTIEN BACH, on appellerait ça une « strette ». Tout le monde connaît Onan, j’espère. Pour Sira Shirim, je crois savoir que ça signifie Cantique des cantiques. Pour le reste, je ne suis pas trop versé dans le judaïsme, non plus que dans d’autres religions d’ailleurs. Enlevez tout ce qui est mis entre parenthèses, et vous avez l’énumération, la succession des épisodes dans le livre. Ce n’est pas inutile, si l’on est à la recherche de points de repère.

 

 

Qu’est-ce que je pourrais dire, moi qui ne suis pas un universitaire, dieu merci ? Ah oui ! Ça me revient ! La devinette de la page 381. C’est rigolo. C’est quand il parle en vieil anglais (traduit en vieux français) : « Et y avait cuveau d’argent lequel ne se pouvait ouvrir fors que par sortilège et dedans quoi étaient gisants étranges poissons sans la tête cependant que gens de peu de foi disent la chose être impossible tant qu’ils ne l’ont vue et ainsi sont. Et gisent ces poissons en eau huileuse tirée du pays de Portugal à cause de la nature grasse qui est en elle comme jus aux pressoirs de l’olive ». J’avoue que cette description  d’une boîte de sardine m’a bien diverti.

 

 

Je ne déteste pas la page 422, où JAMES JOYCE rend hommage à Rabelais : « Entrez sacs à vin, suçards, soiffards de naissance ! Ici, clochards, entripaillés, têtes plates, trompes de cochons, crânes de pistache, nez de fouine, pontes vernis, malabars et excédents de bagages ! Ici, pur jus d’infamie ! ». Je recommande d’ailleurs le gros délire qui dure de là jusqu’à 537. Je signale aussi qu’il faut se munir d’une bonne provision d’attention pour suivre la progression par questions et réponses (sur soixante-dix pages, quand même).

 

 

L’auteur ne se gêne pas pour qualifier son propre livre de « barguigneuse, encyclopédique et chaotique chronique ». C’est dans l’apostrophe à Théodore Purefoy, dont l’épouse va pondre ou a pondu son marmot. La diatribe ne manque d’ailleurs pas d’un jus bien énergique.

 

 

Voici pour finir une petite anthologie de phrases rencontrées : « Il fouge le sable ; un soleil homerule ; cette rougeur hectique, c'est bien la fin ; qu'est-ce qu'il pouvait bien manger ? Quelque chose de goulucieux, Saint Patrick l'avait converti au Christianisme ; puanteur du perlot ; un large tapabor acéphale ; trois gouttes d'usquebac ; lui chevétaine issu des chevétaines ; gachte de gachte, il en était ce qui s'appelle abalobé ; les règles compliquées de l'allitération et de l'isopsèphe de l'englyn gallois ; avec son air de barbacole ; le bruit de Bruin embête l'avette ; outre, ça m'en mastique une fissure ; c'est Bibilolo ».

 

 

Sur Bibilolo, je m'arrête, car c'est de la musique. Pour de la musique contemporaine, ce n'est pas mal. C'est MARC MONNET qui l'a composée. Avec l'explication de vote suivante : « Bibilolo est un jeu. Babillages, jeu de sons, jonglage, le plaisir domine. Des sons propres, animaliers ou totalement saturés ». Je suis assez d'accord. C'est un disque "Accord", avec les Percussions de Strasbourg. Ça n'a aucun rapport, je sais, mais j'avais fini.

 

 

Je ne m’éterniserai pas sur l’infernale recherche de vocabulaire, sur l’infernal travail sur la syntaxe, sur l’infernale érudition que veut condenser JAMES JOYCE (quand il s’attaque aux figures de style, en abordant l’éloquence journalistique, allez, c’est une rafale de 96 figures qu’il vous crache à la figure !). Ce livre est en soi-même son propre éloge et sa propre poubelle. C’est en soi un grand TOUT.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

dimanche, 11 décembre 2011

J'AI LU "ULYSSE" DE JAMES JOYCE

Ne vous étonnez pas si l’entrée en matière est tortueuse et sinusoïdale. C’est qu’il s’agit de bien situer les choses, n’est-ce pas. En entrant dans le salon, vous n’aimeriez pas non plus constater que la lampe ne trône pas au milieu de son napperon et que les tableaux au mur piquent du nez. Je n’irai pas jusqu’à réclamer que tout soit tenu comme le palier de la pension où loge Harry Haller, le personnage du Loup des steppes, de HERMANN HESSE : la logeuse est vraiment trop maniaque.

 

 

Sinon, vous pouvez vous dire qu’ERROLL GARNER rendait quasiment fous son bassiste et son batteur (mettons EDDIE CALHOUN et DENZIL BEST, pour cette fois) en commençant chacun de ses morceaux par des introductions où il errait pendant des temps variables entre diverses tonalités, avant de tomber sur la bonne, comme s’il l’avait vraiment cherchée. Du côté des « sidemen », ça fumait ! Loin de moi la prétention de me comparer, évidemment.

 

 

Alors voilà, selon THOMAS MANN, la littérature du XXème siècle repose sur un trépied : MARCEL PROUST, et La Recherche du temps perdu ; LOUIS-FERDINAND CELINE et Voyage au bout de la nuit, avec tout ce qui suit ; JAMES JOYCE, et Ulysse. J'avais lu les deux premiers, pas le troisième, jusqu'à, somme toute, une époque assez récente. J'hésitais, parce que le livre était entouré d'une aura sulfureuse. Vous connaissez mon rigorisme moral et le puritanisme altier de ma pudeur cénobitique. Il paraît que c'est parce que c'est plein de saletés et d'obscénités que l'auteur a beaucoup couru après les éditeurs pour être publié.

 

 

Donc, par acquit de conscience, j’ai acheté la nouvelle traduction de Ulysse, de JAMES JOYCE, celle que Gallimard a publiée en 2004 sous la direction de JACQUES AUBERT, qui était, voire est encore professeur à l’Université Lyon II. J’avais croisé JACQUES AUBERT il y a bien longtemps au monastère de La Tourette, à Eveux, célèbre pour avoir été conçu et dessiné par CHARLES-EDOUARD JEANNERET-GRIS, dit LE CORBUSIER. C’était dans les murs du centre THOMAS MORE.

 

 

C’est un très beau monastère, la preuve, le parc est vaste et magnifique. C’était à l’occasion d’un séminaire de DENIS VASSE. Oui, je l’avoue, j’ai traîné la coque de mon rafiot dans ces eaux-là, qui n’avaient pas l’air d’être trop hostiles à des barcasses novices comme la mienne. Je précise que, pour ce qui est de la psychanalyse – car c’est bien de cela qu’il s’agit – je le suis resté, novice, indécrottablement, au point de me demander parfois ce que je suis allé faire par là.

 

 

Bon, sans entrer dans trop de détails, j’étais tombé sur l’annonce d’un sujet qui m’intéressait, parce qu’il concernait un travail que je me proposais à l’époque de mener à bien, et que j’en attendais des informations utiles. Je dis bien : à l’époque. Drôle d’ambiance, je vous jure. Le psychanalyste, qui formait le gros de l’infanterie, grouillait pire que vermine, l’université avait délégué un beau bataillon de savants, dont je connaissais quelques-uns, et l’hôpital n’était pas en reste, avec une très présentable escadrille de médecins et infirmières. Oui, qu’est-ce que je faisais là ?

 

 

Je n’ai pas regretté, néanmoins. Oui, les repas servis à la cantine étaient d’une qualité tout à fait honorable, et les conversations réellement décontractées. Je n’avais pas encore chanté en compagnie de MICHEL CUSIN, futur président de Lyon II (décédé il y a un ou deux ans, hélas) et collègue de JACQUES AUBERT, aussi brillant que lui. C’était sous la direction de BERNARD TÉTU, dans les Choeurs de l'orcherstre de Lyon.

 

 

Il y avait encore CLAUDE BURGELIN, homme subtil, agréable et modeste. Sa femme, psychanalyste, qui écrit sous le nom de BEATRICE DE JURQUET (je conseille La Traversée des lignes, et Le Jardin des batailles), était présente. Il y avait enfin ADOLPHE HABERER, lui aussi de Lyon II. Oui, je sais, ça va finir par faire beaucoup de majuscules, mais c’est qu’il y a beaucoup de noms de personnes.

 

 

DENIS VASSE, il faut quand même dire que c’était lui le maître des cérémonies. Il est possible que certains diraient « gourou ». Ce qui est sûr, c’est qu’avec lui aux commandes, l’auditoire avait intérêt à s’accrocher. Ce n’est pas n’importe qui, cet homme-là. Bien qu’il soit jésuite (oui oui, S. J.), il a écrit un des livres les plus merveilleux qu’il m’ait été donné de lire.

 

 

C’est L’Ombilic et la voix. Sous-titre : « Deux enfants en analyse ». C’est du costaud. Beaucoup trop costaud pour moi sur le plan technique : quand ça part dans le dur du psychanalytique, je le dis honnêtement, je suis complètement dépassé. Mais ce livre, je ne l’ai pas lu comme un exposé aride, non, je l’ai lu comme un roman. C’est le récit de deux aventures, des enfants emmurés au départ dans quelque chose que je ne saisis pas.

 

 

L’art (je ne trouve pas d’autre mot) de l’auteur est de faire alterner l’aridité des exposés et l’intensité des dialogues tenus au cours des séances entre l’enfant et lui. Et l’on perçoit, au fil du temps, qu’un petit être humain voit se fendiller une carapace, et sent l’air commencer à circuler autour de lui et en lui. L’impression qui s’en dégage, quand tu fermes le livre, est très puissante. La force vient sans doute aussi du fait que le texte est accompagné des dessins des gamins, et là, plus de doute : entre les premiers et les derniers, quelque chose de vital  s’est passé. Bref, je ne comprends pas tout, mais ça percute fort. Je pourrai une autre fois dire quelques petites choses des deux séminaires auxquels j’ai participé.

 

 

Bref, tout ça pour dire que JACQUES AUBERT fit une communication. Dont je ne me souviens pas du premier, et encore moins du dernier mot. Mais de grande classe. Car c’est un homme très discret, mais de toute première force, et d’une envergure majestueuse. Tout ce qu’il faut faire pour arriver au but, c’est incroyable. Mais vous voyez que je ne pouvais pas faire autrement.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Promis, demain, on arrive au livre.


 

samedi, 10 décembre 2011

BEN OUI, QUOI, "DON QUICHOTTE" !

Résumé : je lis "Don Quichotte".

 

 

A cet égard, la deuxième partie change carrément de propos. Bien sûr, il y a quelques modestes aventures, par exemple quand Don Quichotte arrête le conducteur d’un charroi portant un lion dans sa cage et que, l’homme ayant ouvert la cage sur son ordre, le lion lève une paupière lourde, se met debout, sort à moitié, regarde Don Quichotte qui l’attend de pied ferme, bien campé sur ses étriers, bâille un bon coup et retourne se coucher au fond de la cage, au grand soulagement de tous ceux qui assistent à la scène.

 

 

Il y a aussi cette espèce de combat pour rire qui l’oppose au « chevalier aux miroirs », qui n’est autre que le bachelier (ou licencié) Samson Carrasco, qui se proposait de l’obliger, s’il triomphait de lui, à retourner vivre tranquillement en sa maison et de ne plus s’occuper de jouer les chevaliers errants.

 

 

Mais dans l’ensemble, la deuxième partie voit Don Quichotte évoluer comme s’il était sur la scène d’un théâtre, où toutes les personnes ne seraient que des personnages. Car beaucoup d’entre eux ont lu la première partie du livre, paru dix ans plus tôt, qui les a bien divertis.

 

 

La différence entre les deux, c’est que dix ans avant, les personnages ne savent pas que Don Quichotte est Don Quichotte, qu’ils sont eux-mêmes des personnages destinés à être couchés sur le papier. Ils peuvent donc vivre les événements et les actions, en quelque sorte, avec naïveté, au premier degré. Une naïveté interdite, par exemple, au duc et à la duchesse de la deuxième partie, qui font fictivement partie de l’innombrable lectorat de la première.  

 

 

CERVANTES imagine donc la suite des aventures en faisant du premier tome une donnée agissante du second. Les gens évoluent autour du héros en n’étant pas eux-mêmes, mais en jouant un rôle de composition. Si je voulais prendre un point de comparaison, je dirais que c’est un peu la problématique à l’œuvre dans  The Truman show, le film de PETER WEIR sorti en 1998. Un tout petit peu, n’exagérons pas.

 

 

Mises à part les quelques aventures, la rencontre du chevalier au Vert Caban (Don Diègue de Miranda, qui accueille DQ dans sa villa), les noces de Gamache, où l’on découvre à quelles ruses tarabiscotées peut conduire l’amour, et autre menu fretin, l’essentiel de cette partie est consacré au séjour de Don Quichotte et Sancho Pança au château d’un duc et d’une duchesse (sont-ce les mêmes que l’auteur mentionne en première partie ?). 

 

 

Duc et duchesse deviennent les metteurs en scène (ou plus exactement, les manipulateurs) d’une pièce où le maître et l’écuyer jouent les rôles principaux, à leur insu, bien évidemment, pour le plus grand contentement de tous ceux qui peuplent le château, et qui, sur ordre de leurs maîtres, endossent des rôles de comédie, pour mieux se moquer d’eux. En quelque sorte, quelqu’un fait vivre à Don Quichotte des événements factices qu’il est seul (avec Sancho Pança) à considérer comme des aventures.

 

 

Du coup, le regard que le lecteur porte sur le héros et son compagnon se modifie radicalement. Don Quichotte devient un personnage noble, sympathique, qui manque, certes, de lucidité et de raison, mais qui reste, pourrait-on dire, « droit dans sa quête ». De plus, il joue le rôle de la victime que l’on plaint.

 

 

C’est par exemple l’épisode de la duègne Rodriguez qui dévoile à Don Quichotte le secret des « fontaines » que la duchesse a aux jambes, après quoi ils se font copieusement rosser par la duchesse en personne, furieuse d’avoir été trahie, et aidée de sa servante Altisidore. Je m’interroge encore sur ces « fontaines », qui semblent appeler un diagnostic médical, ni plus ni moins.

 

 

C’est l’épisode aussi des sérénades données par la même Altisidore à Don Quichotte, dont profitent des chenapans pour introduire dans la chambre de celui-ci des chats qui lui graffignent gravement le visage, ce pourquoi il devra garder le lit pendant six jours.

 

 

Le lecteur se met alors à plaindre Don Quichotte et à juger très sévèrement ce couple de châtelains qui, sans doute pour se désennuyer, s’amuse aux dépens d’un pauvre fou qui ne fait de mal à personne. CERVANTES le signale d’ailleurs : [L’auteur] « dit qu’il croit fermement que les moqueurs étaient aussi fous que les moqués, et qu’il ne s’en fallait pas deux doigts que le duc et la duchesse ne fussent privés d’entendement, puisqu’ils prenaient tant de peine à se moquer de deux fous ».

 

 

Car duc et duchesse montrent une évidente cruauté envers nos deux « aventuriers », voire du sadisme. CERVANTES dénonce peut-être ici une tendance de la société qui n’a jamais cessé de s’affirmer jusqu’à nos jours, celle d’imposer aux individus un comportement normal.

 

 

Du premier au second tome, on passe d’un univers difficile, certes, mais où les individus gardent une autonomie, même si l’on reste peu ou prou dans le jeu des forces brutes à l’œuvre dans la société ; à un univers beaucoup plus facile en apparence, socialement beaucoup moins glauque et plus policé, mais sur lequel règne en fait la loi non écrite d’un immense conformisme. C’est certain, Don Quichotte n’est pas normal et, c’est certain aussi, il a à souffrir de l’intolérance (si l’on veut bien de ce terme intempestif) de la société figurée par le château ducal et la cour qui y habite.

 

 

Je dis ça à tout hasard, mais il me semble quand même que l’auteur n’est pas extrêmement content de la terreur que fait régner l’Inquisition en Espagne à son époque, si j’en crois le « récit du captif », le récit de la fille de Ricote et la dernière scène « ducale », au cours de laquelle Sancho se fait donner en cadeau la tenue dont on l’a vêtu au cours de la dernière farce.

 

 

Il s’agit du costume même de tous ceux que l’Inquisition brûlait sur les bûchers des « autodafés » : « une robe de boucassin noir, toute peinte de flammes de feu, et lui ayant ôté son capuchon, lui mit sur la tête une mitre semblable à celles que portent les pénitents du Saint-Office ». Mais le fait qu’on retrouve à la fin ce costume sur l’âne de Sancho, comme par dérision, en dit peut-être long sur l’attitude de CERVANTES.

 

 

L’épisode de Barcelone, où ils sont magnifiquement accueillis dans la maison de Don Antonio Moreno (est-ce un pendant à la « sierra Morena » du début, théâtre des premières folies du héros ?), ne modifie rien à cette théâtralisation du rôle de Don Quichotte. On assiste à l’épisode de la tête truquée, supposée prédire l’avenir des personnes présentes, à la suite duquel le maître des lieux sera obligé de s’arranger avec l’Inquisition.

 

 

On suit la compagnie sur une galère du roi, où il arrive une mésaventure à Sancho, qui « vole » autour du navire, porté à bout de bras par tous les galériens. C’est un peu le symétrique de celui du début, où il fut bel et bien berné (mis dans une couverture et envoyé en l’air par quelques costauds farceurs).

 

 

Un dernier petit récit intercalé rappelle qu’on est dans l’Espagne catholique : une jeune fille déguisée en homme semble commander un brigantin mauresque. Faite prisonnière, en attendant la mort, elle raconte sa pitoyable histoire, mais retrouve son père Ricote, qui sauve tout. On suit encore le pauvre Don Quichotte dans la promenade que Don Antonio lui fait accomplir à travers la ville après l’avoir affublé à son insu d’un écriteau proclamant son identité. Cela suscite le rire de la foule et le déchaînement de tous les sales gosses. 

 

 

On assiste enfin au combat que doit livrer Don Quichotte au mystérieux « chevalier de la Blanche Lune », qui n’est toujours autre que Samson Carrasco le licencié. Il aime bien Don Quichotte, et voudrait bien le voir retourner chez lui pour y vivre paisiblement entouré des siens. Le subterfuge qui avait échoué avec le « chevalier aux Miroirs » réussit à celui de la « Blanche Lune ». Don Quichotte est jeté à terre. Vaincu, il doit jurer qu’il s’abstiendra de tout « travail » de chevalier errant pendant un an.

 

 

Don Quichotte n’a qu’une parole. Je passe sur le dernier détour par le château ducal où a été préparé le spectacle d’une farce funèbre : Altisidore, celle dont « l’amour » a vainement essayé de détourner la pensée de Don Quichotte de Dulcinée du Toboso, en est « morte » et repose sur un catafalque, dont elle va se relever pour raconter ce qu’elle a vu en enfer. Ce chapitre est le prétexte dont se sert CERVANTES pour régler une dernière fois son compte au faussaire qui a cru impunément pouvoir donner une « suite » de son cru à la première partie de Don Quichotte.

 

 

Rentré chez lui, Don Quichotte ne tarde pas à tomber malade et à mourir, au grand désespoir de tout son entourage. « Mais avec tout cela, la nièce ne laissait pas de manger, la gouvernante de boire d’autant, et Sancho de se réjouir. Car d’hériter de quelque chose, cela efface ou modère dans l’âme de l’héritier la mémoire de la douleur qu’il est raisonnable que laisse le mort. » Je trouve cette dernière phrase jubilatoire d’exactitude psychologique, particulièrement « la douleur qu’il est raisonnable que laisse le mort ».

 

 

Pour dire qu’on n’est pas dans une histoire qui se déroule linéairement et simplement. Comme dans la photo, je parlerais volontiers de la formidable « profondeur de champ » dans laquelle se déroule le récit. On trouve dans ce pilier de la littérature universelle toutes les strates de l’existence humaine, depuis le détail le plus trivial ou le plus ridicule jusqu’aux considérations les plus hautes, touchant le sens de la vie, souvent sorties, il faut quand même le dire, de la bouche même de l’extraordinaire Don Quichotte de la Manche.

 

 

Avec tout ça, je n’ai presque rien dit de Sancho Pança. Ce n’est que partie remise.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

vendredi, 09 décembre 2011

J'AI LU "DON QUICHOTTE", PARFAITEMENT !

Tout le monde connaît le nom de Don Quichotte. Qui a lu le livre de MIGUEL DE CERVANTES DE SAAVEDRA ? Tout le monde connaît les « moulins à vent », que le héros défie comme s’ils étaient des géants. Qui sait que l’épisode se situe tout à fait au début du livre, et qu’il n’en est absolument plus parlé ensuite ? Tout le monde a entendu parler de Sancho Pança. Qui sait que le grand reproche que lui adresse Don Quichotte, c’est de parler par proverbes ?

 

 

En fait, il y a deux livres : celui de 1605, et celui de 1615. Entre les deux, un épisode entièrement controuvé, écrit par un certain AVELLANEDA, natif de Tordesillas, qui essaie de se faire du gras sur le succès du livre de 1605. Celui de 1615 n’existe, apparemment, qu’à cause de l’épisode AVELLANEDA. Et j’ai eu l’impression que la seconde partie (de CERVANTES) ne parlait pas tout à fait du même bonhomme. Ou pas exactement de la même manière.

 

 

Oui, je ne vous ai pas dit, je viens de finir la lecture de L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche. Oui monsieur, « ce que j’ai fait, aucune bête au monde ne l’aurait fait » (GUILLAUMET, si je ne me trompe).  Dans la délicieuse traduction de JEAN CASSOU (Pléiade), qui fleure bon l’élégance et la subtilité de la langue classique (CESAR OUDIN et FRANÇOIS ROSSET, les premiers traducteurs). Il n’est jamais trop tard pour s’instruire, n’est-ce pas.

 

 

Mon pote ROLAND m’a dit, quand il a su ça : « Il y a des longueurs, non ? ». Bon, il faut être magnanime : quand on n’a pas lu ce livre célébrissime, une telle affirmation peut vous échapper. Ce qui est bien vrai, c’est que, une fois le livre refermé, je ressens du bonheur à ce que  j’y ai trouvé.

 

 

Pour dire les choses très rapidement, on trouve dans la première partie quelques aventures du héros à proprement parler, les plus connues et d’autres moins, mais aussi une sorte de roman picaresque (où il y a du voyou), mais aussi de longs dialogues entre Don Quichotte et Sancho Pança (c’est peut-être ça, les longueurs, mais c’est un sujet principal du livre), mais aussi, sur le versant descendant, un enchâssement de récits à la manière de ce qu’on trouve dans Gil Blas de Santillane et dans Manuscrit trouvé à Saragosse.

 

 

Le livre de LE SAGE, Gil Blas de Santillane, est pour moi d’une lecture fort ancienne, et j’avoue que j’en ai gardé fort peu de détails, sinon celui-ci, parmi quelques autres, qu’on dirait aujourd’hui de haute science psychologique : Gil Blas, le héros, est devenu le secrétaire d’un évêque fort renommé pour les sermons qu’il prononce du haut de la chaire de la cathédrale.

 

 

Et l’évêque, l’âge venant,  le prie instamment de lui dire franchement, dès qu’il sentira que son don d’orateur commencera à faiblir, qu’il est temps pour lui de s’arrêter. Ce jour vient, et Gil Blas ne manque pas de prévenir l’évêque, qui se met à tonitruer : « Comment, vaurien, sacripant, tu ne comprends rien, tu me dis ça le jour même où j’ai prononcé le plus beau sermon qui soit jamais sorti de ma bouche ! ». Sur ce, il le chasse ignominieusement. 

 

 

Il y a aussi le personnage du Docteur Sangrado, caricature, si c’est possible, du médecin chez MOLIÈRE, qui expédie ses malades au moyen de deux expédients et pas plus : la saignée et l’absorption d’eau chaude. Fort peu en réchappent, inutile de le dire. J’ai quand même gardé l’image d’un roman, non sur le milieu des gredins (picaros), mais sur l’ascension sociale d’un petit qui se hisse sur l’échelle.

 

 

Manuscrit trouvé à Saragosse, de JEAN POTOCKI, qui est aussi un fort  gros livre, a été écrit à la même époque, en français, s’il vous plaît, par ce seigneur polonais. Bien que ce ne soit pas du tout le même genre de littérature, j’ai gardé de ce livre un souvenir analogue à ce que j’avais ressenti à la lecture du Golem et de La Nuit de Walpurgis, de GUSTAV MEYRINCK, ou de Princesse Brambilla d’E. T. A. HOFFMANN.

 

 

L’impression unique, en refermant le livre, d’avoir un effort à faire pour reprendre contact avec la réalité. Une marche dans un tunnel, dans un état intermédiaire de vague narcose, en équilibre sur une arête entre la veille et le rêve. Impression que je n’ai nulle part ailleurs retrouvée. 

 

 

Je reviens à Don Quichotte. A côté de ce qui arrive au héros, on y trouve l’histoire de la belle Marcelle, la bergère qui est si cruelle avec la foule de ses soupirants, l’histoire de la folie de Cardénio, l’histoire du « curieux impertinent » et l’histoire du captif.

 

 

Le curieux impertinent s’appelle Anselme. Son histoire ressemble à un fabliau du moyen âge, mais qui finirait mal : Anselme et Lothaire sont amis plus qu’il n’est possible de le dire. Le premier épouse l’objet de son amour, la belle Camille, et passe les jours dans la béatitude conjugale face à la perfection et à la vertu de sa femme.

 

 

Jusqu’à ce qu’il lui prenne l’idée de mettre à l’épreuve cette perfection et cette vertu pour se convaincre qu’elles sont infrangibles. Il engage vivement son ami Lothaire à lui faire la cour, à chercher à la séduire pour obtenir ses faveurs. Et à lui tenir un compte scrupuleux de la conduite de Camille. Je laisse à découvrir ce qui arriva et les diverses péripéties de la nouvelle ainsi incluse dans le récit.

 

 

L’histoire du captif est le récit édifiant d’une belle Mauresque d’Alger, mais chrétienne d’âme, qui, en séduisant un beau prisonnier, parvient à s’échapper de la maison de son père et à gagner l’Espagne catholique.

 

 

Cardénio, j’en ai entendu parler sur les ondes de France Cul (ture-ture), par ROGER CHARTIER, si je me souviens bien, qui faisait un cours au Collège de France au sujet d’une « pièce perdue de Shakespeare » intitulée Cardénio, développant à ce propos une érudition absolument ébouriffante et, finalement, assez vaine.

 

 

Il y a dans cette histoire un entrecroisement d’histoires d’amour à  rebondissements multiples, à commencer par celui du ventre d’une des héroïnes qui, ayant cédé à un soupirant sur une promesse de mariage, se voit plongée dans la honte quand celui-ci enfreint la parole donnée. Grand dégoûtant, va ! Mais on verra qu’il ne l’emportera pas en paradis.  

 

 

Quant à Cardénio lui-même, c’est le héros de l’histoire de deux jeunes saisis par l’amour, mais où le père de la promise, cédant aux instances d’un fils de grand seigneur qui se croit tout permis, celui-là même qui a engrossé la jeune fille ci-dessus, où le père, donc, donne sa fille en mariage par pur intérêt, ce qui plonge l’amoureux dans la folie, et amènera la rencontre avec Don Quichotte dans la Sierra Morena. Tout finira bien. Ça fera deux mariages d’amour en perspective.

 

 

Les aventures de Don Quichotte, maintenant ? Elles sont ce qu’on en sait, plus ou moins. Pas la peine de revenir sur les moulins à vent. C’est même la première aventure, vite liquidée. On sait qu’il se fait armer « chevalier » par un tavernier véreux. Qu’il conquiert son « casque » aux dépens d’un barbier, dont le plat à barbe, en cuivre, est aussitôt élevé à la dignité d’ « armet de Mambrin ». C’est bien si on sait ce qu’est un « armet ». Qu’il se bat contre un Biscaïen. Qu’il passe une nuit terrifiante à proximité de ce qui se révèlera au matin, pour sa plus grande honte, être un moulin à foulon. Mais je ne vais pas résumer Don Quichotte. C’est déjà ennuyeux, non ?

 

 

On sait que Don Quichotte (Alonso Quixano pour l’état-civil) est un homme bon, cultivé, mais qui a la tête farcie d’histoires moyenâgeuses, de romans de chevalerie bourrés d’actions merveilleuses, de prouesses inégalées et d’épées qui tranchent des montagnes. Bien longtemps avant les jeux vidéos qu’on accuse souvent d’entraîner, dans l’esprit de ceux qui s’y livrent, une grave confusion entre le fictif et le réel, voilà donc un livre qui décrit la folie d’un homme qui croit à la réalité concrète de ses rêves.  

 

 

Mais sa folie est précisément de proclamer haut et fort à la face du monde qu’il n’est rien de plus noble que d’embrasser la profession de la chevalerie errante. Et Don Quichotte est capable de se mettre en grande colère quand ses interlocuteurs le mettent en doute. D’où un certain … « décalage » avec les gens ordinaires.

 

 

Il ne joue pas un rôle : il est vraiment lui-même, et à fond. Don Quichotte, dans le livre, est le seul personnage, avec Sancho Pança, qui ne mente jamais, et qui n’agisse jamais poussé par la haine, le mépris ou je ne sais quel sentiment mauvais. C’est authentiquement un héros au cœur pur. Et il « y va ».

 

 

Dans cette première partie, il est directement confronté à la réalité des coups de bâton, du mépris concret, des cailloux que les galériens qu’il vient de délivrer lui jettent, quand il leur ordonne d’aller en son nom manifester leurs respects à la dame Dulcinée du Toboso. Faut-il vivre dans un monde de chimères pour émettre de telles prétentions, je vous le demande ?

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

Suite et fin demain.

 

 

mercredi, 07 décembre 2011

CARTHAGE, WATERLOO ET VERDUN

« Les taureaux s’ennuient le dimanche », chantait JACQUES BREL. La chanson finissait (et finit toujours, que je sache) par une question sur ce que les taureaux ont dans la tête : « Ne nous pardonneraient-ils pas, en songeant à Carthage, Waterloo et Verdun ? ». BREL répète « Verdun ». Il n’a pas tort. L’homme a fait fort à Verdun, côté rendement, en matière de meurtre collectif, même si c’est un peu moins bien qu’à Hiroshima.

 

 

A Hiroshima, on dénombra 60.000 morts en un instant. A  Verdun, c’est 300.000 morts, mais en huit mois. C’est malgré tout un résultat honorable, dont on peut être fier : rappelons que presque trente ans séparent les deux champs de bataille.

 

 

Par ailleurs, l’avancement dans les techniques de destruction de la vie humaine n’avaient pas encore connu les spectaculaires progrès qui virent le jour au cours de la deuxième guerre mondiale. Certains esprits chagrins objecteront que Hiroshima ne fut pas un champ de bataille. Je réponds que je ne m’intéresse ici qu’au seul aspect technique des opérations.

 

 

Je pense à Verdun et aux 100.000 obus par jour, en moyenne, qui sont tombés. Au total, on compte, selon une source, 53.000.000 d’obus sur 10 kilomètres carrés. Techniquement, on peut se consoler en se disant que ce fut la preuve éclatante que l’industrie française pouvait rivaliser avec l’allemande.

 

 

Mais économiquement, on est bien obligé de reconnaître que ce fut un gouffre financier. Rendez-vous compte : une moyenne de 176 obus pour une seule tête de pipe cassée dans le camp d’en face. Le rendement devient ridicule. Rien ne vaut finalement d’entrer dans les détails pour se faire une vue plus juste des choses.

 

 

Pour parler sérieusement, ce qui est sûr, c’est que la première guerre mondiale est le premier massacre de l’histoire qui ait été pensé, conçu et exécuté comme massacre à grande échelle, et dans l’unique but d’être un massacre. Ce que les Allemands n’avaient pas prévu à Verdun, c’est qu’à peu près autant des leurs que de Français tombèrent (à 20.000 près, mais, n’est-ce pas, « quand on aime, on ne compte pas », paraît-il).

 

 

Je ne vais pas vous reparler ici des 15.000 monuments aux morts que j’ai collectionnés sur internet, dont j’ai publié un certain nombre dans mon blog « kontrepwazon » de 2007, avec la dignité que cela requiert, comme je le pense et l’espère. A part ça, je suis assez convaincu que les monuments aux morts ont été conçus à l'époque comme une gigantesque opération de propagande.

 

 

Je pense à Verdun, et à la « marche pacifiste Metz-Verdun » qui eut lieu en 1976. Je suis heureux d’avoir participé. Je suis heureux d’avoir marché au côté de THEODORE MONOD. Je suis heureux d’avoir marché sur la route légèrement montante qui mène au cimetière.

 

 

Je suis presque heureux que nous n’ayons pas pu parvenir à celui-ci. Je ne parle pas de l’obscène monument pâteux et presque excrémentiel, je parle juste du cimetière. J’y ai pensé des années plus tard, quand j’ai visité le cimetière américain de Colleville-sur-mer. Une croix par bonhomme. Sur des centaines de mètres carrés.

 

 

Combien ils étaient, pour empêcher cette procession silencieuse et digne d’arriver sur les lieux ? Dix piliers de bar à tête de beauf, armés du calot rouge des parachutistes, qui estimaient que nous profanions ce « champ d’honneur ». Entre eux et nous (qui étions facilement plusieurs centaines), la gendarmerie mobile, pour empêcher toute « atteinte à l’ordre public ».

 

 

Je pense à Verdun, et à ce que les soldats ont commencé à recevoir sur la calebasse à partir du 21 février 1916. C’est que le grand penseur stratégique responsable de l’offensive s’appelle ERICH VON FALKENHAYN. Il a décidé de « saigner à blanc l’armée française ». Résultat : plus de 140.000 Allemands étendus aussi pour le compte.

 

 

Pour obtenir ce brillant résultat, il fait venir un nombre impressionnant de « bouches à feu », comme on disait au 18ème siècle. FALKENHAYN a fait disposer 1.300 canons, dont plusieurs centaines de gros calibre. Il a imaginé une technique de bombardement, dite « Trommelfeuer » (qu’on peut traduire « feu en roulement de tambour »).

 

 

C’est d’ailleurs cet usage jamais vu auparavant de l’artillerie qui fera qu’à Verdun, deux morts sur trois sont devenus des disparus. Cette seule idée me flanque la chair de poule. Il me semble que cet acharnement illustre assez bien ce que peut vouloir dire une expression comme « réduire en miettes ».

 

 

FALKENHAYN devait être la caricature même de la vieille baderne fanatique, parce que, jusque sur son lit de mort, il a soutenu que la bataille de Verdun avait tué deux fois plus de Français que d’Allemands.

 

 

Je pense à Verdun, et à mon grand-père, alors simple étudiant en médecine, qui a servi dans un hôpital de campagne à proximité du champ de bataille. Je n’en ai jamais su davantage.

 

 

Je pense à Verdun.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

 

mercredi, 30 novembre 2011

DU SAVOIR COURTOIS A HANNAH ARENDT

Résumé : après diverses considérations sur le « savoir courtois », retour laborieux à HANNAH ARENDT.

 

 

A propos de « savoir courtois », il faut dire que, si je fuis tous les « systématistes » et autres élaborateurs extrêmement savants de globalités, de généralités et autres totalités totalisantes, voire totalitaires, il y a bien sûr une part de décision, une décision quasiment politique, le refus horrifié d’une menace qu’on fait peser sur l’individu. Mais il n’y a pas que ça. Il y a aussi une infirmité. Enfin, c’est peut-être une infirmité. Pas sûr.

 

 

Vous voulez que je vous fasse une confidence ? Vous vous rappelez sans doute le 12 juillet 1998, n’est-ce pas ? Eh bien, pendant que deux personnes qui me sont très chères avaient décidé d’aller au cinéma, juste parce que c’était gratuit ce soir-là pour les dames (H.) et demoiselles (J.), j’ai choisi d’écouter Cosi fan tutte, le casque sur les oreilles, qui m’a permis d’échapper aux trois énormes clameurs de la soirée. Je l’ai d’autant moins regretté que les deux personnes en question se sont laissé détourner par « l’ambiance d’enfer » qui régnait place Bellecour, où de gigantesques écrans avaient été dressé. Abdication pitoyable.

 

 

Ce n’est pas pour me vanter, mais j’ai lu Masse et puissance, de ELIAS CANETTI. Un drôle de livre, bizarre, atypique, qui m’a laissé perplexe,  dont le sujet avoué est une analyse du processus qui transforme une « meute » conduite par un chef en « masse » conduite par un « führer », suivez mon regard. Un drôle de livre, qui ne ressemble à aucun autre quant à son objet ou à sa méthode. Où ELIAS CANETTI veut-il en venir ? Ce n’est pas évident. Si je me souviens bien et pour résumer, l’individu, dans la meute, a encore une existence propre, qu’il perd quand celle-ci se transforme en masse. Mais c’est sûrement plus compliqué que ça.

 

 

Pour vous dire, si j’ai fait de l’alpinisme, c’est qu’au sommet du « Moine », du « Grépon » ou de « Trélatête », il y a place pour trois, allez : quatre si on se serre. On est encore des individus. Et on fait de la place au saucisson et au kil de rouge (à 3500 mètres, « la plus humble piquette » (BRASSENS, « Le grand Pan ») se transforme en nectar. Or c’est  le même homme de bien qui l’a dit : « Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on / Est plus de quatre, on est une bande de cons » (« Le pluriel »).

 

 

C’est pourquoi j’ai tiré il y a fort longtemps un trait violent sur les plages du Midi en été, le supermarché le samedi matin, l’autoroute A7 pendant les week ends de « pont », et un certain nombre d’autres lieux qui attirent la concentration du genre humain, devenus comme des camps de sinistre mémoire.

 

 

L’agglutiné vit au rebours de sa propre vie. Ou c’est que je ne sais rien. Je commence à respirer quand l’humain se raréfie. Quand l'individu se dessine et prend forme et consistance.  Supermarché, cinéma ou remonte-pente, l’un des fléaux de notre temps est la file d’attente. Quand il s’agit de faire nombre, je me désagrège. Car il s’agit de faire nombre, il paraît. Il paraît aussi, d’ailleurs, que ça se mesure. Scientifiquement, même.

 

 

J’adapterais volontiers la fable du Corbeau et du Renard en la faisant finir par une sentence comme : « Sachez que tout sondeur vit aux dépens de celui qui répond. Cette leçon vaut bien mon fromage, pauv’con !». J’ai pris « sondeur » parce que ça passait mieux que « statisticien ».  

 

 

J’envierais celui qui porterait sur sa carte d’identité une mention du genre : « Celui qui ne ressemble pas ». Ou : « Perturbateur de statistiques officielles ». Et l’expression « fondu dans la masse » me semble d’une terrifiante vérité. « Fondre » à une température donnée, n’est-ce pas perdre ses contours, ses traits ? Disparaître ? A cet égard, je suis profondément occidental.

 

 

Il paraît que l’oriental se vit comme simple élément d’un grand tout, ce qui a au moins le mérite de faciliter sa disparition, alors que chaque occidental se vit comme une réplique en miniature du centre du monde, et comme tel, irremplaçable. C’est pour ça que SARKOZY se sent obligé de payer des rançons quand des Français sont enlevés au Mali ou au Yémen. Même et surtout quand il nie avoir payé un seul centime.

 

 

Occidental, je suis, occidental je reste. J’accepte l’héritage de l’individu et des Lumières. Plus consciemment et plus volontairement que des gens prêts à piétiner leurs semblables pour rejoindre leur petit carré de plage, parfumé à l’ambre solaire et au suint bestial des animaux vautrés. 

 

 

Vous avez compris pourquoi la télévision n’a jamais franchi mon seuil : être comptabilisé comme un petit sept milliardième de l’humanité ou le  six millionième de l’audience de FRANÇOIS HOLLANDE à la télé m’importe autant que le slip de flanelle que portait le président CARNOT quand il fut assassiné. Le problème de la télévision, c’est qu’elle fait disparaître les individus qui la regardent sans que ces individus s’en rendent seulement compte.

 

 

Bon, je vais quand même tâcher de revenir à HANNAH ARENDT. J’ai un peu l’impression de piétiner à l’entrée. Voire de reculer. Enfin, je me dis que je ne quitte pas tout à fait le terrain. Si j’insiste, c’est que je crois que cette femme, sans a priori, sans volonté de « faire système », nous parle du monde qui est le nôtre, et essaie d’en dégager pour nous le sens. Ce n’est pas une négatrice. Je crois même qu’elle ne l’est pas assez. Mais c’est qu’elle reste attachée à une démarche profondément philosophique.

 

 

Il faut d’abord dire que la Grèce ancienne fascine HANNAH ARENDT, qu’elle est très souvent présente à son esprit comme modèle insurpassé de civilisation, auquel il convient de se référer en priorité. C’est un socle. Pour parler franchement, j’ai buté sur la distinction entre « privé » et « public », et il y a des maillons du raisonnement qui m’échappent.

 

 

« Privé » ? « Public » ? On se rappelle les batailles de chiffonniers qui ont été livrées autour des chiffons « islamiques ». Qu’est-ce que c’est, « l’espace public » ? Il me semble qu’aujourd’hui, on peut dire qu’on entre dans l’espace public dès qu’on sort de chez soi. Si c’est bien ça, ce dont je ne suis pas si sûr, finalement, l’espace privé, j’en conclus que c’est tout simplement « chez soi ». C’est pas logique, ça ? Et bien pour les Grecs de l’antiquité, pas du tout, figurez-vous.

 

 

Si j’ai correctement compris, les Grecs opposaient le social (autrement dit le privé) et le politique (autrement dit le public). Du côté du social, la famille, cellule de base, où le père règne en despote, la famille qui est régie par la nécessité. ARENDT semble soutenir que toute l’économie antique relevait exclusivement de la sphère privée. Du côté du social et de la nécessité, encore, le travail. Tout cela est donc considéré comme relevant de la sphère du privé.

 

 

Du côté du politique, il y a la cité, la « polis » (πόλις), où règne l’égalité entre des individus libres. Être libre, c’est n’être ni chef, ni sujet. C’est dans cette sphère publique que se réalise la politique, que s’exerce le gouvernement. Pour HANNAH ARENDT, cette division des tâches semble être la plus noble qui puisse être, car c'est au niveau de cette vie publique que s'organise la société des hommes.

 

 

Ensuite, ça se complique. Au moyen âge, le privé prend de l’extension, donc le politique en perd logiquement, parce que le gâteau essentiel n’est pas plus gros qu’avant, ce qui entraîne une contamination du politique par le social, et de ce fait même, une réduction de l’homme à une fonction économique. Jusque-là, c’est logique.

 

Si j’ai correctement compris, c’est au 18ème siècle qu’apparaît la notion d’intimité. Et c’est là que, pris en sandwich entre le « public » proprement politique et le « privé » (tout le reste ?), s’interpose quelque chose qu’elle appelle le « social ». Et si j’ai correctement compris, ce dernier est assez envahissant. On change de dimension. On passe de la famille à la société, mais en gardant le despotisme. Dans la famille ancienne, le despote, c’est le « paterfamilias ». Dans la société, c’est la MAJORITÉ, le despote.

 

 

Et qu’est-ce qu’elle devient, l’égalité ? Ben oui, c’est quand même dans la devise républicaine, non ? Là, HANNAH ARENDT a une idée qui me semble GENIALE. L’égalité des Grecs anciens, c’est de n’être ni chef, ni sujet. Notre égalité à nous, c’est le CONFORMISME. Parfaitement ! C’est rude, je sais. Et un conformisme conscient, lucide, voulu par la structure elle-même. La preuve ? La statistique, mon bon monsieur. La reine des sciences sociales. « La science sociale par excellence », dit HANNAH ARENDT.

 

 

Là, je ne peux pas faire moins que de renvoyer à mon blog KONTREPWAZON et aux articles sur les statistiques et le terrorisme de la moyenne (2008). Pourquoi ? Parce que je crois que l’entrée de la société dans la statistique fait passer l’Occident d’une ère proprement politique de la vie humaine en liberté à l’ère de la gestion comptable de l’humanité réduite à l’état de stock.

 

 

Même si ce n’est qu’une hypothèse, ça mérite d’être médité, en ces temps de propagande enfoncée dans le crâne des foules à coups de télévision et de radio (tous partis confondus). Attention, mesdames et messieurs, c’est qu’il y a de la pensée, ici !

 

 

Ben réfléchissez ! Au moment où la statistique et la moyenne font leur apparition, l’attitude et le comportement des dirigeants CHANGENT. Avant, qu’est-ce qu’ils ont, comme outils ? Rien. On commence aux missi dominici, aux préfets, aux commissaires, aux fermiers généraux, qui sont tous envoyés par le haut pour faire régner l’ordre du haut. C’est, on l’admettra facilement, ALEATOIRE.  

 

 

A partir du moment où, tout en haut, on sait, par exemple, sur combien d’hommes costauds on peut compter pour la prochaine guerre, parce qu’on a pris le soin de les compter, mais rendez-vous compte de l’avantage ! Il semblerait que ça ait commencé avec LOUIS XIV. Et la statistique, qui n’est pas une science, mais une suite d’opérations, va permettre l’épanouissement d’une autre discipline, une discipline dévorante, qui va bientôt prétendre au noble statut de science alors qu’elle n’y a aucun droit : l’ECONOMIE.

 

 

HANNAH ARENDT écrit : « L’économie ne put prendre un caractère scientifique que lorsque les hommes furent devenus des êtres sociaux et suivirent certaines normes de comportement ». Ce qui est extraordinaire, dans cette mutation brutale (« rupture », mais pas en termes sarkozystes), c’est que la moyenne statistique s’impose bientôt comme une NORME. Autrement dit, magie-magie : le simple constat prend force de loi.

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

A suivre ? Peut-être.