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lundi, 06 janvier 2014

DESSINER DU TAC AU TAC

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Puisque j’ai évoqué hier la vieille émission de télé de Jean Frapat, Tac au tac, j’ai eu envie d’en dire un mot. La raison en est que l’éditeur Balland avait publié en son temps un volume, sobrement intitulé Tac au tac, consacré aux traces laissées par les cinquante (tout de même) rencontres de dessinateurs de BD sur un plateau de télévision, aux fins d’en découdre à la façon des jazzmen « faisant le bœuf » entre eux, une fois le turbin en club expédié. Je trouve que le terme de « jam session » conviendrait assez bien à ces confrontations.

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"PROPOSITION" DE PEYO

Le principe est d’une simplicité angélique, même s’il peut être soumis à des variations dues aux circonstances, à la disponibilité des gens et à la concordance des agendas.

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"PIEGES" TENDUS PAR ROBA, FRANQUIN ET MORRIS

L’un des invités est désigné volontaire pour amorcer le débat, je veux dire pour proposer un dessin simple qui servira de support et de base de lancement à la fusée des imaginations. Par exemple, le producteur propose un motif : trois points alignés horizontalement.

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LES "PARADES" TROUVEES PAR PEYO

Alexis imagine une tête humaine à trois yeux, trois bouches et six oreilles ; Gébé voit un vampire à trois dents qui vient de les planter dans le cou d’une fille ; pour Fred les trois points sont autant de bouts de cigarettes à allumer à un chandelier à trois branches, et Gotlib se prend pour Lucky Luke : une main tenant un pistolet fumant a laissé dans la palissade du fond trois trous inquiétants. Seul le manque de place motive ici l’absence d’illustration.

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LE POINT DE DEPART, C'EST MORRIS

On peut commencer par regarder (voir plus haut) le schtroumpf proposé par Peyo au trio formé de Roba (Boule et Bill), Franquin (Gaston) et Morris (Lucky Luke), chargés de tendre un piège au gnome bleu.

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REPLIQUE DE ROBA

Et l’on jettera un œil amusé sur les parades trouvées dans l’instant par Peyo pour sauver sa trouvaille, les schtroumpfs, apparue, je le rappelle, dans La Flûte à six schtroumpfs.

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LÀ, C'EST FRANQUIN

Je passerai sur le duo formé par Gébé (L’An 01) et Claire Bretécher (Cellulite, Les Frustrés), qui n’est pas inintéressant, mais … Je m’intéresserai à une drôle d’aventure appelée « escalade ». Elle consiste en une série de seize interventions successives de quatre compères : les mêmes Morris, Peyo, Franquin et Roba.

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ETAT INTERMEDIAIRE

Je laisse de côté quelques épisodes de ce match merveilleux : seize images, ça ferait vraiment beaucoup. Je me contente de la séquence initiale, d’un état intermédiaire et du résultat final. Au lecteur sourcilleux de reconstituer en partant de la fin la totalité des phases de cette compétition amicale.

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RESULTAT FINAL APRES QUINZE PASSES DU BALLON

Je me permets encore de trouver merveilleuse l’idée de Jean Frapat de confronter entre eux des virtuoses du crayon, et de persister dans l’idée qu’elle a quelque chose à voir avec tout ce que je préfère dans le jazz : l’interaction « en temps réel » (comme on dit aujourd’hui) entre les idées des musiciens (les trios de Keith Jarrett, Ahmad Jamal ou Brad Mehldau), de préférence aux grosses machines (Count Basie, Duke Ellington), où toute la musique est écrite par un arrangeur, et que les musiciens n'ont plus qu'à exécuter.

C’est l’idée formidable d’un bonhomme, Jean Frapat, désireux de voir se produire un événement sous ses yeux, par la grâce de la rencontre de quatre dessinateurs talentueux. Quatre jazzmen virtuoses du crayon qui ont du plaisir à s’amuser ensemble, dans des jam sessions détendues et stimulantes.

Toute une époque !

Voilà ce que je dis, moi. 

 

 

mercredi, 25 décembre 2013

IL EST ARRIVé

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ÇA Y EST, IL EST ARRIVÉ

(je n'entonnerai pas ici, évidemment, la parodie pornographique du "Il est né le divin enfant" concoctée en 1929 par Benjamin Péret, Aragon et Man Ray; les curieux trouveront 1929 aux excellentes éditions Allia : en 1993, ces éjaculations anticléricales coûtaient 100 Francs)

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SEUL LE PETIT JESUS EST D'ESCOFFIER, LE RESTE EST DE CARBONEL

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LE COUPLE AUX CITROUILLES (ESCOFFIER)

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LE SOUS-PREFET AUX CHAMPS (LAMBERT)

(Messieurs et chers administrés ...)

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LES JOUEURS DE PETANQUE (ESCOFFIER)

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LE GARDIAN ET SON TAUREAU (ROSE GELATO)

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LE FENDEUR DE BOIS (GATEAU) ET LE VANNIER (CARBONEL)

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LES FORGERONS (GONZAGUE, PUIS GATEAU)

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LA SOEUR DE ST VINCENT DE PAUL POURSUIVIE (ESCOFFIER)

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LES CORDONNIERS (GATEAU, PUIS CARBONEL)

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LE CHIEUR (PAS DE SIGNATURE, HELAS, MAIS ESCOFFIER PROBABLE, A CAUSE DU SATINÉ DE LA PEINTURE DU PANTALON ; JE PEUX ME TROMPER)

 

samedi, 21 décembre 2013

SANTONS ET SANTONNIERS

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A GAUCHE UN CURÉ LAMBERT (EN SURPLIS), A DROITE UN ARTERRA

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A GAUCHE UN CURÉ DU SANTON SAVOYARD, A DROITE UN CARBONEL

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LE PERE GAUCHER (ET SON ELIXIR) ET TARTARIN, TOUS DEUX DE CHEZ LAMBERT

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VIERGE DITE "DE L'AVENT" (POUR NE PAS DIRE "VIERGE ENCEINTE"), DE CHEZ ESCOFFIER, QUI A INAUGURÉ L'IDEE

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VIERGE DITE "DE L'AVENT" DE CHEZ MOULIN A HUILE

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DEUX BEAUX SANTONS DE CHEZ LAMBERT 

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A GAUCHE LE CURÉ LAMBERT (EN SOUTANE), A DROITE L'ESCOFFIER

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A GAUCHE LE FACTEUR DU MOULIN A HUILE, A DROITE CELUI D'ESCOFFIER

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A GAUCHE, LE TOUBIB DE GONZAGUE, A DROITE CELUI D'ESCOFFIER (ON LE DIRAIT EMPRUNTÉ A UN DESSIN DE DAUMIER)

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A GAUCHE LA GITANE D'ESCOFFIER, A DROITE CELLE DE CARBONEL, AU MILIEU CELLE DE F. C. (je n'y suis pour rien).

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A GAUCHE, GUITARISTE ESCOFFIER, A DROITE UN CARBONEL

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LES DEUX ALSACIENS DE PROVENCE VIENNENT DE CHEZ ESCOFFIER

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LES DEUX BRETONS DE PROVENCE VIENNENT DE CHEZ CARBONEL

Moralité : Escoffier fait certainement les santons les plus typés, les plus finement façonnés et les mieux finis, mais c'est aussi les plus chers. J'aime bien la bonhomie rustique des pièces de chez Lambert. Les Carbonel sont simples et ordinaires. Arterra, F. C., Le Moulin à huile et Gonzague produisent des santons de qualité honnête. Je n'ai pas trouvé de place pour les santons de Rose Gelato. Je m'en excuse. 

 

lundi, 09 décembre 2013

ILLUMINATIONS OU FÊTE DES LUMIERES ?

Le jour du 8 décembre à Lyon, je ne sais rien de la ridicule « Fête des Lumières », improbable célébration spectaculaire-marchande, païenne et maçonnique. En revanche, je sais tout des « ILLUMINATIONS ». Gérard Collomb le franc-maçon a décidé d'éradiquer la tradition lyonnaise pour faire de la ville un centre d'attraction touristique, capable d'avaler les monumentaux cars touristiques venus de Belgique, de Suisse et d'Allemagne. C'est répugnant. Il faut voir la colonne de gogos patienter devant le portail du petit jardin au bout de ma rue pour admirer des LED disposés dans la végétation alors que se font entendre les chants de petits zoziaux sortis d'une machine. Je ne veux rien savoir des autres machines à éblouir ailleurs en ville, devant lesquelles s'agglutinent à s'étouffer d'autres foules de gogos, venus parfois de très loin. Rendez-moi ma ville, monsieur Collomb. Rendez-moi les ILLUMINATIONS.

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VOUS POUVEZ COMPTER : 51 VERRES, 51 LUMIGNONS. IL FAUT LES IMAGINER SUR LES REBORDS DE FENÊTRES.

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LES PLUS BEAUX VERRES (ET LES PLUS VRAIS) SONT LES CANNELÉS, QUE PLUS PERSONNE NE FABRIQUE. REGARDEZ CETTE ETOILE. ELLE EST PAS BELLE, MON ETOILE ?

Pour mon compte, je me contente de disposer sur les rebords de mes fenêtres les verres garnis de lumignons.

samedi, 13 juillet 2013

HERMANN BROCH ET LE TENTATEUR

 

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LE PEINTRE OTTO DIX ET SON EPOUSE, PAR AUGUST SANDER

 

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LA JOURNALISTE SYLVIA VON HARDEN, PAR OTTO DIX

***

De Hermann Broch, j’avais lu Les Somnambules, que j’avais trouvé passionnant quoiqu’un peu compliqué. Cette trilogie de romans (1- Pasenow ou le Romantisme, 2- Esch ou l'Anarchie, 3- Huguenau ou le Réalisme) tirait déjà sur les fils de l’âme humaine comme un archer sur la corde de son arme, mais je dois avouer que les enjeux définitifs de l’œuvre m’ont tant soit peu échappé, sinon qu'elle décrivait le monde un peu à la façon d'un Jacques Ellul (et son copain Bernard Charbonneau) qui, un peu plus tard, allait dénoncer à tout va les méfaits de la technique en tant que telle (Le Système technicien, Le Bluff technologique) et d'un monde fondé exclusivement sur le commerce (activité qu'Elias Canetti haïssait viscéralement).

 

Certes, le dilemme de Pasenow hésitant entre la sensualité rustique et animale de la Polonaise Ruzena et la fadeur aristocratique d'Elisabeth, sa fiancée de toujours, dit quelque chose des forces qui meuvent l’être humain. Qu'il se sente engoncé dans son uniforme (contrairement à Edward von Bertrand, l'homme des grands espaces, du mouvement et de l'action), mais aussi curieusement protégé comme par une cuirasse devenue un deuxième "moi", on le comprend aisément.  

 

Certes, les combinaisons du comptable Esch pour s’enrichir, par exemple en épousant la patronne d’une taverne assez minable, et en projetant d'organiser des matches de catch féminin aux Etats-Unis disent quelque chose de l’avenir radieux de la « gestion » des affaires humaines. Il se contentera de devenir un bourgeois ordinaire, à la solde du même Bertrand.

 

Certes, la victoire finale de Huguenau le commerçant, qui a tué Esch dans un crime parfait, avant de retourner prendre les commandes de son entreprise alsacienne, dit quelque chose de l’injustice de l’ordre d’un monde voué aux marchandises.

 

Mais quel besoin, dans le dernier temps de la valse, d’aller marcher sur les plates-bandes de James Joyce et de ses vaines expérimentations sur les techniques d’écriture (Ulysse) ? Les épisodes de la militante salutiste, moi, je veux bien, mais il y aurait bien d'autres moyens pour en insérer la particularité (je dirais même l'étonnement) dans la trame générale du roman. 

 

Je regrette, en définitive, cette concession d’un immense écrivain aux recherches expérimentales d’une « littérature de la modernité ». Heureusement, dès La Mort de Virgile, puis avec Le Tentateur, il abandonne (pas tout à fait) l’expérimentation moderniste (un snobisme, finalement), pour revenir à une continuité inséparable de l’unité humaine et, pour prendre une comparaison musicale, à la mélodie : des œuvres à hauteur de voix humaine. Mais Les Somnambules, si je me souviens bien, est le premier roman de Hermann Broch (1931). C'est une excuse.

 

C’est une notice lue je ne sais plus où qui m’avait fait retarder la lecture du Tentateur, ce livre incroyable, l’auteur de la notice ayant mis au premier plan les idées de religion et de religiosité. Cela a fait office de répulsif. A tort. Surmontant ma répugnance instinctive à l’encontre de tout ce qui porte soutane, que celle-ci soit ostentatoire, ostensible ou dissimulée, je viens donc de terminer la lecture de Le Tentateur, de Hermann Broch. Je peux le dire : c’est un grand livre. Magistral en tout point. Je tâcherai d’en donner une petite idée, en espérant ne pas trop rabaisser ce chef d'oeuvre.BROCH LE TENTATEUR.jpgLe titre allemand (Der Versucher) pourrait être traduit par « Le Séducteur ». Mais comme le mot est pris dans son sens biblique (il n’en a peut-être pas d’autre), il faut comprendre qu’il s’agit du Démon en personne. Et le livre ne raconte en effet pas autre chose que l’histoire d’une séduction démoniaque.

 

Tout (ou presque, si l’on excepte un flash back) se déroule dans une vallée retirée d’un massif montagneux, dominée par le Kuppron. La route qui monte de la plaine traverse le village de Kuppron-le-bas, puis, après quelques lacets, celui de Kuppron-le-haut, avant de s’élever vers le col et de basculer dans un ailleurs aussi deviné que la plaine d'où elle émane.

 

Les deux villages sont nettement typés. En bas sont situées les traces de la civilisation, avec l’auberge-boucherie de Sabest, la mairie, l’agence postale, le forgeron. Le haut n’a pas d’existence administrative propre. C’est en bas que la technique moderne a fait son apparition, avec la batteuse mécanique, mais aussi avec le poste de radio acheté par Wenter à Wetchy, le représentant-agent d’affaires, qui habite en haut.

 

En haut, on trouve tout ce qui touche aux anciennes installations minières. Deux villas, situées un peu à l’écart, étaient prévues pour accueillir les ingénieurs et leur famille. Depuis l’abandon de l’exploitation, la municipalité les loue au nommé Wetchy et au « Docteur », qui est aussi le narrateur.

 

En dehors de Suck, l’ami le plus proche du docteur, il y a la mère Gisson, qui occupe l’anciennement nommé « Hôtel de la mine » en compagnie de son fils Mathias, une sorte de géant surnommé « Mathias-de-la-mine » ou « Mathias-le-garde » : il est garde-chasse, et passe ses journées à courir la montagne et la gueuse. On ne sait combien d’enfants il a faits aux femmes de la contrée. Enfin, c’est sa réputation.

 

La mère Gisson, elle, apparaît rapidement, en dehors du narrateur médical, comme le personnage central du roman. Non par les gestes ou actions qu’elle pourrait accomplir, mais parce que c’est elle qui sait. D’abord, elle connaît les plantes, c’est elle qui va cueillir les « simples » dans la montagne, dont elle fabrique tour à tour du schnaps pour le docteur ou des tisanes pour le braconnier Mittis et sa femme, perdus tout là-haut sous le col.

 

D’où tient-elle son savoir ? Mystère, mais c’est sûr, elle en sait autant sur les gens et sur les choses que sur les plantes et sur la vie en général. Elle devine, elle pressent, elle est dans l'odre du monde. Il faut dire que son mari était garde-chasse, et qu’il a été tué, sans doute par un braconnier. Il lui a fallu faire face. C'est peut-être ça qui la fait un peu sorcière.

 

Et la vie continue, jour après jour, normale, rythmée de tout près par la nature, toute la nature, avec ses régularités et ses caprices. Le monde. L’univers.

 

Mais voilà qu’un jour arrive un vagabond, disons un voyageur (« DerWanderer », est le nom de Wotan à partir de Siegfried, chez Wagner). Immédiatement, à la seule vue de cet homme, le docteur, qui le voit débarquer d’un camion, ressent une impression négative, presque déjà hostile. On apprendra que son nom est Marius Ratti, qu’il est originaire des Dolomites, et qu’il n’a pas de racines.

 

C’est le Mal en personne qui vient de s’introduire.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

mardi, 02 juillet 2013

SUR MON ALBUM DE PHOTOS

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PORTEFAIX, PAR AUGUST SANDER

 

***

Je place en en-tête de mes billets, depuis quelque temps, des photos empruntées à August Sander. Ceux qui suivent ce blog se souviennent peut-être que j’avais fait la même chose avec des photos d’Edward S. Curtis des Indiens d’Amérique du Nord. Mon idée, c’est qu’August Sander et Edward S. Curtis sont cousins. Sur le plan photographique s’entend.

 

Ce que l’Amérique a eu en Edward S. Curtis (1868-1952), l’Europe l'a euCURTIS LIVRE.jpg avec August Sander (1876-1964). Tous les deux furent des photographes, et de grands photographes, dont les clichés les plus célèbres courent aujourd’hui les rues de toutes les villes qui s’appellent New York ou Berlin. Ils auraient eu du mal à se rencontrer : s’ils appartenaient à peu près à la même génération, Edward Sheriff Curtis étant né en 1868 dans le Wisconsin, et August Sander en 1876 en Rhénanie-Palatinat, ils n’étaient pas du même continent : le Wisconsin est aux Etats-Unis, la Rhénanie-Palatinat en Allemagne. 

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ASTANIHKYI (COME SINGING), COMANCHE

Je connais un peu certaines belles régions de « Rheinland-Pfalz », mais ce n’est pas grave, parce que ça ne compte pas, même si je pourrais en dire deux ou trois mots qui ne me feraient pas de mal à moi non plus. Nul n’est prédestiné à la photographie. Ce qui rassemble ces deux-là, dans leur folie photographique, c’est la clarté de leur projet. L’unicité, l’homogénéité, la pureté ontologique de leur projet.

 

Les Etats-Unis dans lesquels est né Edward Sheriff Curtis laissaient subsister tant bien que mal 40.000 Indiens, sur les 2.000.000 (estimés) qu’ils étaient avant le monde des blancs. L’Allemagne de August Sander ne souffrait pas encore de dénatalité. Ce qui est étonnant (et, disons-le, ahurissant, même si certains diront que je me laisse facilement ahurir), c’est que tous les deux, sans se connaître le moins du monde, sans se donner le mot, ont décidé de faire un inventaire, et se sont lancés dans la même entreprise gigantesque. 

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LE PIANISTE MAX VAN DE SANDT

Curtis, ceux qui suivent ce blog, savent ce que lui doivent les derniers Indiens non contaminés du continent nord-américain, car j’ai publié nombre de ses photos ici même : des Indiens fiers, auxquels l’Occident n’a rien appris qu’ils ne sussent déjà, et auxquels il a imposé des objets et des façons qui, s’il est vrai qu’ils les ignoraient, ont détruit leur civilisation.

 

A HOMMES DU XX.jpgSander, ça fait moins longtemps que je connais son œuvre, mais celle-ci m’a touché de la même manière : le photographe ne fait pas de manières. Il photographie les Allemands de toutes régions, de tout âge, de toutes professions. Il appelle ça Hommes du 20ème siècle. Il a raison. Son ambition est la même que celle de Curtis : mettre en boîte, sur papier photosensible, un inventaire de l’humanité de son temps.

 

 

 

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PLENTY COUPS (ou CUPS), APSAROKE

Tous les deux plantent leur appareil, demandent aux personnes de s’immobiliser, soignent la lumière, et voilà le travail. C’est cadré, c’est précis. Très souvent hiératique. Pas d'acrobaties, pas de virtuosité, pas d'entourloupes. Mais surtout ce n’est pas original. Ah, surtout, ne pas être original ! Un seul angle de vue, un statisme absolu : le contraire de la saisie du mouvement, qui demande au photographe lui-même de suivre le mouvement. L’ « instant décisif » à la Cartier-Bresson, ce n’est pas leur tasse de thé. Ni l’un ni l’autre n’envisage de seulement surprendre le spectateur. Quelque chose de brut, ça leur suffit : le réel parle de lui-même.

 

Ce qui permet de rapprocher les deux photographes, c’est qu’ils ne conçoivent pas leur entreprise comme susceptible de produire une œuvre d’art. Je peux me tromper, mais je ne crois pas qu’ils se considéraient comme des artistes. Si j’ai bien compris l’objet de leur quête (car c’en est une), je les comparerais davantage à des anthropologues, de la même espèce qu’un Béla Bartók ou un Zoltan Kodaly parcourant les campagnes de Hongrie pour recueillir les mélodies populaires avant que tous ceux qui connaissaient soient morts. 

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REPRESENTANT DE COMMERCE

J’exagère, au moins en ce qui concerne Sander. Mais je n’en suis même pas sûr : que reste-t-il, en effet, de l’Allemagne qu’il a fixée ? Toujours est-il qu’ils ont fait de l’anthropologie, sans doute sans le savoir (mais allez savoir) : surtout, sans théorie et sans jargon, ni au départ, ni à l’arrivée. La photo est sage comme une image. Des témoins actifs, tant qu’on veut, certainement pas des savants. Des collectionneurs à la rigueur, poussés, par la joie ou l’angoisse, et peut-être les deux, à accumuler des images du vivant, des vivants qui les entourent.

photographie,edward s. curtis,august sander

BEARSBELLY, ARIKARA

L’autre point qui rapproche Curtis et Sander est leur obstination. On peut dire en effet qu’ils ont consacré leur vie à leur tâche. Ce sont deux hommes d’une idée fixe, des monomaniaques, pourquoi pas. On a l’impression que pour eux, le monde se réduisait aux milliers (dizaines de milliers dans le cas de Curtis) de visages et de silhouettes qu’il leur fallait encore faire entrer dans leur « camera oscura ». 

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MEMBRE DU PARLEMENT

C'est vrai que les Indiens ont de plus belles gueules que les Allemands, mais c'est l'exotisme qui fait ça. Mais de toute façon, la question n'est pas là, car je vais vous dire, pour arriver à déblayer le sujet de toutes les scories anecdotiques, à nettoyer l’essentiel de toutes les impuretés qui l’encrassent, à faire surgir de tout ce qu’il n’est pas le cœur de ses préoccupations, il faut être animé d’une force particulière. Je dirais volontiers que cette force est celle d’aimer ce qu’on s’est donné pour objectif.

 

« Objectif », tiens, puisqu’on parle de deux photographes, ce n’est pas mal de finir sur ce mot.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

samedi, 22 juin 2013

PARLONS DE PHILIPPE MURAY

 

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BERGER, PAR AUGUST SANDER

 

***

Parlant récemment de Philippe Muray (sur Le Portatif), j’avouais avoir reculé devant les cumulo-nimbus, proliférant et champignonnant à la façon des mycicultures du comte de Champignac, de son livre Le 19ème siècle à travers les âges

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GRÂCE AUX CHAMPIGNONS DE CHAMPIGNAC, LA FUSEE DE ZORGLUB A PRIS LE GROS VENTRE. MAIS GARE EN DESSOUS A CE DONT ELLE ACCOUCHE !

Eh bien bonne nouvelle : surmontant l’horripilation que me procure toute complaisance exagérée dans la recherche et l’accumulation baroquisantes de formules brillantes, et n’écoutant que mon vif désir de savoir une fois pour toutes de quoi ce bouquin retournait, j’ai braqué mon monoplan monomoteur personnel sur ce chou-fleur atomique et n’ai pas hésité à plonger en apnée prolongée au cœur du nuage. J’en suis sorti intact et j’ai repris mon souffle. Comme dit le dentiste nazi à Dustin Hoffman dans Marathon man : « Vous verrez, c’est sans danger » (mauvaise traduction, mais que je préfère au célèbre : « Is it safe ? » original). 

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Moralité : des bouquins comme le bouquin de Philippe Muray, je vais vous dire, il n'y en a pas beaucoup qui tiennent la route comme ça. Même s'il faut le mériter. Alors de quoi elles causent, les presque 700 pages (en plus, c'est écrit tout petit) du 19ème siècle à travers les âges ? D'abord, bravo pour le titre, cher maître ! Passons. J’ai envie de commencer par l’avant-dernier « chapitre » du bouquin, en précisant que ce que j’appelle « chapitres », Muray se contente de les numéroter, le découpage consistant en deux « Livres », chacun divisé en quelques grands « Chapitres ». J’espère que vous suivez.

 

Dans le maniaque du découpage en divisions, subdivisions et diverticules, de toute façon, Philippe Muray n'aurait jamais surpassé l’insurpassable en la matière : j’ai nommé Le Capital, de Karl Marx. Donc je commence par le n°4 du chapitre III du livre II : l’avant-dernier « moment », si vous voulez, c'est-à-dire les 15 pages intitulées « Les avocats du diable ».

 

Je le fais parce que ça tombe bien, car j’ai consacré ici même, à partir du 20 avril, une série de billets laborieux à laquelle j’avais donné le titre : « Que faire avec le Mal ? », et que Philippe Muray propose, bien mieux que je n’eusse jamais su le faire, ses hypothèses au sujet de la curieuse disparition du Mal de la surface de la Terre, répondant à sa façon (péremptoire) à la question que je posais.

 

Selon lui, le 19ème siècle est le siècle de la « réhabilitation de Satan », ou plutôt (mais c’est la même chose), de la transformation du Mal en Bien. La toile de fond de cette révolution est l’effort gigantesque déployé tout au long du siècle – et depuis 1789 et l’instauration des « Lumières » – pour liquider purement et simplement le christianisme en général et l’Eglise catholique en particulier.

 

C’est logique, si on y réfléchit : le « et libera nos a malo » du Pater Noster, la confession, le péché originel, tous les pécheurs, tout ça n’existe que si l’Eglise existe en tant qu’autorité universelle. Que si les gens admettent qu’ils commettent des péchés et que l’homme en robe noire, derrière sa grille, est en mesure de vous délivrer par l’absolution. Mais le mot « péché » a été tellement rayé du vocabulaire et de l'existence qu'on se demande même si ça a existé un jour.

 

Du temps que c'était vrai, les gens ressortaient du confessionnal plus légers, l’âme repassée au blanc amidonné, immaculée, vouée au Bien. La culpabilité avait été effacée. Mais il faut bien dire que ça marche tant que ça marche. Je peux dire que je ne ressortais pas plus léger de l'église Saint-Polycarpe et du confessionnal du père Béal ou du père Voyant. Au contraire.

 

C'est peut-être ce qui m'a rendu soupçonneux, puis lointain, puis carrément étranger. Un jour, à 17 ans, en comptant les tuyaux de l'orgue (91 en façade), j'ai compris que désormais, je ne parlais plus la langue, et que je ne la comprenais plus. Si j'avais été serpent, j'aurais dit que l'Eglise, la religion et la foi gisaient derrière moi comme la peau sèche des mues ophidiennes. 

 

Qui lui voulait tout ce mal, à l’Eglise catholique ? Eh bien si on fait le total, ça fait pas mal de gens. Pour résumer, tout ce que le siècle a pu produire en matière de francs-maçons, d’illuminés, de socialistes, de communistes, d’occultistes, d’athées, etc. En bref, la marée montante de tous les insupportables qui voulurent coûte que coûte faire le bonheur de l’humanité, qui désirèrent qu’elle s’élevât d’un pas unanime et synchrone vers des lendemains qui chantassent et vers la totalité de la lumière possible.

 

Pour ça, rien de plus urgent que de débarrasser l’humanité du poids du péché, donc de tout ce qui va avec : tout ce qui portait soutane. L’Enfer, dans cette perspective, est  juste considéré comme une saloperie faite aux hommes, l’invention par le clergé d'une culpabilité générale, moyen irremplaçable de s’assurer sur eux un pouvoir sans limite. Heureusement, cet Autel est désormais renversé, de même qu’a été renversé le Trône des despotes qui ont régné sur la France. C'est vrai (soit dit entre nous) que c'est périmé, le Trône et l'Autel. Un variante de "le sabre et le goupillon", à la rigueur. Fini.

 

Les ennemis de l’Eglise, c’est-à-dire les promoteurs de l’avènement du Peuple sur la grande scène de la grande Histoire, soutiennent que le bonheur de l’humanité trouvera sa source dans l’humanité elle-même, seule « transcendance » que l’homme trouve au-dessus de lui. Muray cite Flaubert (p. 587) : « C’est une chose curieuse comme l’humanité, à mesure qu’elle se fait autolâtre, se fait stupide. Ô socialistes, c’est là votre ulcère ; l’idéal vous manque ».

 

Notez "autolâtre" : adoratrice d'elle-même. Ce qui veut dire : je ne tire mes forces de nulle part ailleurs que de moi. Car Flaubert, et plus encore Baudelaire, selon Philippe Muray, restent seuls lucides sur le fond de l’affaire. L'humanité (h min), avec le Progrès Technique et la Science, devient l'Humanité (H Maj), c'est-à-dire autosuffisante. Et surtout autarcique. « Quelle folie ! », disent dans leur barbe absente l'auteur de Madame Bovary et l'auteur des Fleurs du Mal (d'ailleurs deux procès pénaux marquants).

 

L’hypothèse de Muray est d’une grande force, et il ne cessera d’y confronter le réel de son temps, dans L’Empire du Bien et autres Exorcismes spirituels, qui ont suivi. La réhabilitation de Satan, le retournement du Mal en Bien reflètent la pensée utopique de tous ceux qui font des projets globaux pour résoudre les problèmes de l’humanité, et Muray ne se fait pas faute de voir dans les deux grands totalitarismes du 20ème siècle l’aboutissement logique, presque mécanique, de cette lame de fond, née au 18ème siècle, qui a submergé les esprits au 19ème, et qui a failli emporter la planète au 20ème. Dans quel état cette lame de fond a-t-elle laissé le siècle ?

 

Avoir été capable de voir ça et mettre tout noir sur blanc, même si le livre a des côtés agaçants, il fallait vraiment avoir l’envergure. Philippe Muray a cette envergure. Il est donc normal que ce soit lui qui s’y colle. Et de quelle haute manière ! Réactionnaire, Philippe Muray ? Non mais vous voulez rire !

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

mardi, 28 mai 2013

MALCOLM LOWRY, CLAUSULE

 

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CETTE CITATION FIGURE EN EPIGRAPHE DU LIVRE DE GEORGES PEREC LES CHOSES, PRIX RENAUDOT 1965

(je signale que le verbe "to gripe" veut dire "donner des coliques" ou "ronchonner")

***

Finalement, tel un chien à l'os qu'il rongeait, je reviens au chef d'oeuvre de Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan, que j'avais délaissé (voir les billets du 19 au 23 mai), craignant de fatiguer ou de "gaver" le lecteur. Peut-être y aura-t-il des récidives. J'en étais à ce qu'il fallait (à ce qu'on pouvait) penser de ce livre hors-norme.

 

La deuxième manière d’envisager Au-dessous du volcan, ce serait d’y voir une sorte de poème monstrueux. Vrai de vrai, en maints endroits, j’ai oublié la tragédie de Geoffrey Firmin, le Consul, et je suis parti dans la barque folle de la prose lyrique de Malcolm Lowry, en faisant abstraction du contenu du récit.

 

Enfin, quand je parle de lyrisme, pour ceux qui ont une idée de la poésie grecque antique, j’hésite quand même entre l’élégie et le thrène. Malcolm Lowry n’a pas écrit quelque chose qui pourrait ressembler à un péan : aucun des trois personnages n’est en guerre, sauf peut-être contre soi-même. A commencer par le Consul.

 

Je pencherais pour le thrène, parce que ça se chante du côté du funèbre. L’élégie comporte, c’est vrai, une sorte de complaisance envers soi-même qui ne conviendrait guère au ton voulu par l’auteur. Qui est-ce qui gagne, dans l’affaire ?

 

Personnellement, j’aurais tendance à rapprocher le chef d’œuvre de Malcolm Lowry des Lamentations de Jérémie. C'est dans la Bible. Mises en musique au XVIIème siècle, elles ont donné des petits chefs d'oeuvre. Le prophète Jérémie pleure sur Jérusalem, ses malheurs et sa déchéance. Ses Lamentations étaient chantées durant les matines du "sacrum triduum" (jeudi, vendredi et samedi saints, je passe sur les détails, les "répons du mercredy", ...).

 

Il est évident qu’Au-dessous du Volcan s’arrête avant la dernière étape, mais les Leçons de ténèbres de Marc-Antoine Charpentier, de François Couperin ou de Michel Lambert n’ont pas été composées pour le jour de Pâques, ni pour la joie qui va avec, du moins chez les chrétiens, enfin j’imagine. Elles ont été composées pour accompagner les fidèles au coeur des ténèbres, parfois au grand dam des "vrais" chrétiens, qui condamnaient ces futilités esthétiques. Passons.

 

En parlant de lyrisme, je pense donc davantage à cette figure musicale. On a en effet l’impression, à maintes reprises au cours de la lecture, de voir l’écriture de Malcolm Lowry s’embarquer dans des rythmes de balancements marins, comme le frêle esquif d’un chant que des vagues pousseraient devant elles, sorte de bateau véritablement ivre, pour le coup.

 

En s’efforçant de restituer le mouvement hésitant des flux et reflux de la conscience de l’ivrogne Geoffrey Firmin, le mouvement des mots tel qu’il se produit dans les tréfonds de ce cerveau qui baigne dans l'alcool, l’auteur parvient à créer à certains moments autour de l’âme du Consul une sorte d’aura musicale, qui possède sa mélodie propre, ses harmoniques, ses rythmes, ses rappels de thèmes, ses accords incongrus.

 

C’est du moins l’effet que produit (selon moi) ce que suggère Lowry dans sa préface à l’édition française, quand il devance les remarques sur sa manière d’écrire : « Tout d’abord, son style pourra parfois accuser une fâcheuse ressemblance avec celui de l’écrivain allemand dont parle Schopenhauer, qui désirait exprimer six choses à la fois au lieu de les aligner les unes après les autres ».

 

Dans la préface, il dit aussi ceci, à propos du chapitre d’exposition : « … ce long premier chapitre qui établit tous les thèmes et contre-thèmes du livre, qui donne le ton, et frappe les accords de toute la symbolique employée ». Merci, monsieur Lowry, de venir confirmer après-coup cette impression de musique qui m’a accompagné à intervalles plus ou moins réguliers quand je tournais les pages de votre livre.

 

Malcolm Lowry, dans sa préface, ne se contente pas d’un ton subtilement ironique, il entrouvre des portes sur des espaces que je conseille de revenir visiter une fois tournée la dernière page. Par exemple, il propose de lire la descente aux enfers du Consul à la lumière (si j’ose dire) du « premier volet d’une sorte de Divine Comédie ivre ». Le premier volet, est-il besoin de le dire, c’est l’Enfer.

 

Il y évoque aussi le Mexique, qui lui sert de cadre, un pays violent et « génial », où la religion principale est celle de « la mort ». Bon, certes, il développe l’arrière-fond symbolique de son roman, mais là, ça fait plus décoratif, « la roue Ferris », d’autres gadgets. Je ne peux pas m’empêcher de penser que la quincaille, ça lui vient après coup, quand l’essentiel de l’éjaculation a eu lieu.

 

Bon, c’est vrai que pour un orgasme, surtout un orgasme masculin, neuf ans (la durée approximative de l’écriture du livre), ça semble un peu long, et que le mot « éjaculation » ne semble pas très approprié.  Pourtant, j’ai envie de maintenir l’idée, à cause de ce drôle d’effet d’un long flux de substance qui commencerait dès la première page, et qui ne cesserait qu’à la dernière. Si j’osais, je parlerais ici d’une « érotique de la langue », tant il y a de jubilation dans la succession des phrases. Ce disant, je n’ai pas la certitude de trahir l’intention de l’auteur.

 

Au-dessous du Volcan explore (c’est mon avis) une face cachée du désir humain. Un désir de vivre autant que de mourir. Le regret de n’avoir pas vécu selon le rêve élaboré dans la jeunesse (?), le désir d’expier l’échec dans une sorte de sacrifice de sa propre personne, et le poids du remords de ses actes passés, que l’âme n’a pas digéré. C’est vrai que ça fait beaucoup pour un seul Consul. Mais tout le monde n’est-il pas un peu Consul ?

 

Comme le dit Malcolm Lowry, toujours dans la préface : « Tout au long des douze chapitres, le destin de mon héros peut être considéré dans sa relation avec le destin de l’humanité ».

 

Le livre immole le « borracho » définitif qu’est Geoffrey Firmin. L’humanité actuelle ne zigzague-t-elle pas également, saisie par une ivresse qu’elle rejette obstinément hors de sa conscience, et qu'elle refuse donc, même à jeun, de reconnaître ?

 

C'est-il pas un beau slogan sur les banderoles de la prochaine manif : « Nous sommes tous des Geoffrey Firmin ! ». Ce serait peut-être une bonne façon pour notre humanité souffrante d'assumer l'état d'ébriété aiguë qui est le sien. « Dans la kabbale juive, l'abus des pouvoirs magiques est comparé à l'ivresse ou à l'abus du vin, ... » (préface). La puissance offerte aujourd'hui à l'homme par les moyens qu'il a créés ne ressemble-t-elle pas à cet "abus des pouvoirs magiques" ?

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

jeudi, 23 mai 2013

AU-DESSOUS DU VOLCAN 5

KOSINSKI 1 JERZY.jpgJerzy Kosinski, faisant parler un de ses personnages de L’Oiseau bariolé, ce livre-choc sur les restes et retours de barbarie chez les hommes en période de guerre, lui fait dire qu’il ne voit, entre les individus, que des relations comparables à celles qu’entretiennent entre eux deux sommets élevés : ilsKOSINSKI OISEAU BARIOLE.jpg sont séparés par des abîmes, et ne sauraient par conséquent se rencontrer, encore moins "faire société".

 

Cette confidence d’un sniper sans états d’âme au jeune héros de l’histoire n’est pas étrangère au livre de Lowry. Un exemple : « Le Consul se souvint de la carte qu’il avait dans sa poche et il fit un geste vers Yvonne, avec le désir de lui en parler, de lui dire un mot gentil à ce sujet, de se tourner vers elle, de l’embrasser. Puis, il se rendit compte que, s’il ne buvait pas un autre verre, sa honte du matin l’empêcherait de la regarder dans les yeux ».

 

Le facteur vient de lui donner cette carte voyageuse partie un an plus tôt au moment de la séparation. Yvonne lui écrivait : « Chéri, pourquoi suis-je partie ? Pourquoi m’as-tu laissée partir ? Pense arriver aux U. S. demain, en Californie dans deux jours. Espère trouver là un mot de toi. Je t’aime. Y. ». Qui sait ce qui serait advenu s’il l’avait reçue à l’époque, et si elle n’avait pas fait ce parcours invraisemblable autour du monde ?

 

Il est permis de tout imaginer, mais voilà. Notons que c’est sur la mention et la citation de cette carte que s’achève le chapitre 6 du roman. Je veux dire qu’arrivant à l’exacte moitié de l’ouvrage, elle sert forcément de clef de voûte à l’ensemble. A partir de là, c’est la pente descendante qui prend la direction des affaires, la maison de Jacques Laruelle, le trajet en car, l’arène de Tomalin, la cantina Farolito. On savait de toute façon que ça devait mal finir. Geoffrey Firmin le savait aussi, c'est pour ça qu'il a le geste incompréhensible, au chapitre 7, de glisser la carte postale sous l'oreiller de Jacques Laruelle.

 

Mais qu’il y ait des fascistes en Espagne ou au Mexique, au fond, peu importe. Ce qui tue Geoffrey Firmin, ce n’est pas le fasciste qui sort son revolver, croyant avoir à faire à un « escopion » communiste, peut-être témoin de son meurtre supposé de l’Indien qui montait le cheval marqué du numéro 7 (tiens tiens, encore lui), tout ça parce qu’il le confond avec son frère Hugh, aux activités incertaines. Celui qui tue le Consul, j'ai envie de dire que c'est le Consul en personne.

 

Politiquement, le Consul n’est plus rien. Il n’est même pas sûr que Hugh ait encore une existence politique. Yvonne n’est plus une actrice prometteuse, et depuis longtemps. Hugh n’est plus un marin guitariste activiste, vaguement « homme d’action ». Qu’est-ce qu’ils sont, tous les trois ? Geoffrey Firmin, ça fait longtemps qu’il n’est plus un honorable sujet de Sa Majesté, « Consul » plus ou moins « démissionné », on ne sait pas trop.

 

Ce qui est très curieux, dans ce tableau d’humains à la dérive, c’est l’omniprésence de la nature comme décor, comme fond de scène, et même comme personnage. La nature dans tous ses êtres : minéral, végétal, animal (l’oiseau, au chapitre 3, est-il un « cardinal », comme dit Yvonne, ou un « trogon à queue cuivrée », comme pense le Consul ?).

 

Le chemin suivi par Hugh et Yvonne dans leur promenade à cheval est minutieusement décrit, avec le dessin bizarre de la voie ferrée étroite, qui fut financée, paraît-il, « au kilomètre », d’où les improbables méandres, pour augmenter le kilométrage, donc les profits. Le Popocatepetl, avec sa jumelle Ixtaccihuatl, apparaît à tous les coins de page. Mais le cœur de toutes les références à la nature, il me semble bien que c’est leur âpreté inentamable, et surtout indifférente. Le paysage, tel que les mots le traduisent, semble imprégné de violence.

 

« Et par-dessus tout ça, on vous donne en étrenne » un Consul qui, selon toute vraisemblance, a pris la décision d’assumer tout ce qu’il est, tout ce qu’il a, tout ce qu’il n’a pas. Tout ce qu’il n'a pas fait et qu'il aurait dû faire.

 

Trop tard, on vous dit. Bon, je n'en finirais pas de parcourir ce livre incroyable, et je n'ai fait que l'effleurer à peine. Mais il va bien falloir passer à autre chose. 

 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

 

 

 

mercredi, 22 mai 2013

AU-DESSOUS DU VOLCAN 4

 

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ALBERT FINNEY JOUE GEOFFREY FIRMIN DANS LE FILM DE JOHN HUSTON (1984)

 

Bon, alors ce n’est pas tout ça, mais qu’est-ce qu’il y a donc tant, dans ce livre qui ne raconte quasiment rien ? Qui se contente de décrire les derniers titubements imbibés de whisky, de tequila ou de mescal d’une épave humaine arrivée au dernier stade du dégoût de soi-même ? Je proposerai deux manières de voir les choses.

 

La première serait de suivre le flux des pensées des personnages. Il y a beaucoup de dialogues dans ce livre, mais avec pas mal de faux dialogues. On trouve souvent des expressions comme « eut-il l’impression d’avoir dit », pour signifier que la « communication » ne s’est pas établie, que les phrases gardent le silence, peut-être pour signifier toute la distance humaine qu’elle aurait à franchir pour s’établir entre les personnages.

 

J’ai dit hier qu’Au-dessous du volcan est un roman où le défilement des minutes s’affiche en grand sur l’écran de fond de scène, avec un tic-tac des personnages à chaque seconde, comme une sorte de compte à rebours. Dans le fond, le roman commence comme on enclenche la minuterie d’un détonateur, et se déroule comme si quelqu’un s’interposait pour retarder l’explosion finale, en vain. Il n'est pas indifférent de noter que l'action se passe le 1er novembre 1938, jour des Morts, mais aussi jour de fête au Mexique.

 

Il n’y a pas que le temps, il y a aussi l’espace, ou plutôt la distance. La distance comme une frontière entre les êtres, que nul ne saurait franchir, sauf illusion passagère. Ce qui frappe ici, c’est que les gens se connaissent entre eux, ils sont habitués les uns aux autres, ils savent de quoi ils peuvent parler les uns avec les autres, sans intermédiaire, et même brutalement à l’occasion (franchise du Consul envers Laruelle, mais c’est vrai qu’il ne se paie plus de mots, parce qu’il n’a plus de temps à perdre, alors que Laruelle biaise encore, il fait des mondanités, il a des usages).

 

Le Résidu amer de l’expérience. C’est un recueil d’entretiens de Daniloau-dessous du volcan,littérature,malcolm lowry,john huston,cinéma,alcoolisme,le consul,geoffrey firmin Kiš. Ne parlons pas du contenu, qui n’a guère de rapports : le titre seul est saisissant de pertinence, s’agissant d’Au-dessous du volcan. Parce que finalement, que ce soit bien sûr le Consul lui-même, dont la chute – comme on disait « la chute d’Adam et Eve » – est la colonne vertébrale du livre, mais aussi Hugh (sa rumination au chapitre 6) ou Yvonne (chapitre 9), tous trois remâchent quelque chose qu’ils ont du mal à avaler.

 

Geoffrey Firmin fut peut-être le plus grand et le plus fort des trois, et pas seulement à cause de sa haute et imposante stature. Pour les deux autres, si c’est moins visible, c’est qu’ils ne sont dans le fond pas sortis d’une piètre médiocrité. Yvonne fit des débuts dans le cinéma, comme cavalière, mais « Yvonne Constable n’avait même pas été sur le point de devenir une étoile ».

 

Quant à Hugh, ses débuts à lui furent dans la chanson, il avait un certain succès avec sa guitare, débuts avortés après que son éditeur juif l’eut arnaqué. Après ? Marin, oui, mais comme par intermittence, bien qu’il ait un brevet de matelot. Certes, il a fait une apparition en Espagne, pour combattre la rébellion franquiste, méritant ainsi aux yeux de Geoffrey l’appellation d’ « homme d’action ». Mais il se contente de peu, comme le montre sa décision absurde de chevaucher un taureau minable dans l’arène de Tomalin. Car dans le fond, c’est un velléitaire.

 

Hugh et Yvonne se sont bercés de rêves et d'illusions. Seul le « drunkard » ne s'en fait plus aucune, d'illusion. Geoffrey Firmin, c'est le personnage de la certitude de l'irrémédiable. Du tragique, si vous voulez. Bon, c'est vrai qu'Yvonne semble souvent sur le point de pleurer : peut-être sa façon d'être proche de Geoffrey, mais en même temps le moyen de maintenir le tragique à distance de son âme. Dans le tragique, on ne pleure pas.

 

Bref, aucun des trois n’a de quoi se vanter, et tous ont des raisons d’être gagnés par l’amertume : ils ont échoué, comme le fait comprendre le film que le grand John Huston a eu le cran de tirer du chef d'oeuvre de Malcolm Lowry.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

mardi, 21 mai 2013

AU-DESSOUS DU VOLCAN 3

 

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MALCOLM LOWRY EN PERSONNE. - AVEC DE QUOI TENIR COMBIEN DE TEMPS ?

Au-dessous du volcan raconte quelque chose d’extrêmement simple, on peut même dire pauvre, si l'on s'en tient à ce que le lecteur moderne attend du best-seller (je veux dire l'action, le suspense) dont il vient de glisser subrepticement dans son sac un exemplaire pris sur la pile à la FNAC, en espérant qu'aucun dispositif discret glissé dans le volume ne déclenchera l'alarme quand il passera le portique sous l'oeil vigilant d'un grand noir portant le blazer sombre siglé "Sécuritas" et armé d'un téléphone.

 

L'action tiendrait sur un timbre-poste, mais il faut bien les 400 pages bien denses pour faire tenir tout ce que Lowry nous balance tout au long des douze chapitres. C'est bourré à craquer (sans jeu de mots sur "bourré").  L'action s'étend sur douze heures. Au-dessous du volcan est d'abord un livre qui compte le temps qui reste. Autant Ulysse propose des indices presque invisibles pour suivre l'écoulement des minutes, autant Lowry souligne le tic-tac inexorable de l'horloge au moyen de balises voyantes. 

 

Après une absence d’un an, Yvonne revient à Quauhnahuac, chez le Consul qu’elle avait quitté, et dont le frère Hugh est de passage au même moment. Tous décident d’aller à Tomalin assister à un spectacle taurin. Au retour, Geoffrey les laisse pour aller boire au Farolito. C’est là qu’il se fait trucider. Point à la ligne.

 

Pardon, entre-temps Yvonne et Hugh ont fait une promenade à cheval et un tour à la foire de la ville. Entre-temps, Geoffrey a eu une petite conversation avec son sévère voisin Quincey, il a dormi, s’est réveillé. Entre-temps, Hugh a même pu le raser (les mains du Consul tremblent trop pour le faire elles-mêmes), pendant qu’Yvonne était à la salle de bains. Entre-temps, ils sont aussi allés tous les trois boire un « apéro » chez Jacques Laruelle, avant de partir pour Tomalin.

 

Ajoutons l'épisode crapoteux de l'Indien qui agonise sur la route de Tomalin, avec une grave plaie à la tempe. C'est lui qui montait le matin même ce cheval marqué du chiffre 7. Sans surveillance, celui-ci maintenant croque dans la végétation d'un buisson, mais les sacoches pleines de tout à l'heure ont disparu. L'épisode se termine lorsque trois policiers louches repoussent Hugh dans l'intérieur du car, où Geoffrey remarque qu'un passager manie sans se cacher les pesos couverts de sang qu'il vient de prendre à l'Indien.

 

Enfin vous voyez qu’il s’en passe, des choses, dans ce roman : les péripéties, rebondissements et coups de théâtre se succèdent à un rythme effréné, haletant, tenant le lecteur constamment en haleine … Ah non, faites excuse, je confonds avec le dernier SAS de Gérard de Villiers. Non, je voulais en fait citer un passage d’un livre totalement étranger (quoique ...) à notre Volcan. Le voici.

 

« L’homme a toujours le désir de quelque monstrueux objet. Et sa vie n’a de valeur que s’il la soumet entièrement à cette poursuite. Souvent, il n’a besoin ni d’apparat ni d’appareil ; il semble sagement être enfermé dans le travail de son jardin, mais depuis longtemps il a intérieurement appareillé pour la dangereuse croisière de ses rêves. Nul ne sait qu’il est parti ; il semble d’ailleurs être là ; mais il est loin, il hante des mers interdites. »

 

Je considère que ces quelques lignes magistrales dessinent un portrait exact de Geoffrey Firmin, alias le Consul. Jean Giono a écrit ça dans Pour Saluer Melville, après avoir traduit Moby Dick. Il parle évidemment du capitaine Achab, obnubilé par la poursuite de son cachalot. Avouez qu’il y a de ces rencontres …

 

Jean Giono qui, avec le capitaine Langlois, a lui-même donné vie à un drôle de lascar (Les Récits de la demi-brigade, et surtout Un Roi sans divertissement), qui finit par aller fumer dans la nuit une cartouche de dynamite après avoir allumé la mèche (« Et il y eut, au fond du jardin, l'énorme éclaboussement d'or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C'était la tête de Langlois qui prenait enfin les dimensions de l'univers »). Toujours est-il que ces phrases tombent pile sur le grandiose et dérisoire personnage de Lowry : le Consul.

 

Bon, c’est vrai qu’avec Geoffrey Firmin, le voyage intérieur effectué sur les vagues brumeuses de l’alcool doit être repérable de l’extérieur, mais à part ce détail, tout concorde. D’autant plus que Geoff a réellement navigué, dans le passé.

 

Je n’ai aucune envie de parler d’Au-dessous du volcan selon une méthode construite et logique, bien qu’il soit lui-même charpenté comme la cage thoracique (si l’on peut dire) du cachalot surnaturel amoureusement et génialement détaillé dans ses moindres recoins (20 chapitres) par Herman Melville dans Moby Dick.

 

J’ai juste envie d’émettre, en direction de la surface du marigot au fond duquel je me tiens, quelques bulles imprévisibles d’un méthane spécialement distillé au cours de ma lecture, qui remontent des profondeurs dans le désordre de leur gré.

 

Un peu, finalement, à la manière des pensées de Geoffrey Firmin, le Consul, et, à l'occasion, d'Yvonne et d'Hugh, quand elles amènent à la surface du texte l'écheveau des méandres de leur passé personnel et de leur passé commun, comme des témoins plus ou moins titubants venus bredouiller leur vérité à la barre. Des témoins éprouvants, mais encore agissants. Le présent des personnages n'a rien oublié de leur passé. C'est tout ça qui remplit ce roman inclassable, et jusqu'à la gueule.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

lundi, 20 mai 2013

AU-DESSOUS DU VOLCAN 2

 

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L'ONIRIQUE PHOTO DE MALCOLM LOWRY FIGURANT EN QUATRIEME DE COUVERTURE

Au-dessous du volcan, c’est douze chapitres. Autant que d’heures qu’il reste à vivre au Consul. Lui, il s’appelle Geoffrey Firmin. Il ne sait pas qu’il va mourir ce soir, mais c’est comme s’il attendait cette mort inexorable. Les douze chapitres, tout à la fois, racontent le présent d’une vie noyée dans l’alcool et dressent le bilan d’une vie sur laquelle pèse un vieux crime de guerre qui ne pardonne pas à son auteur d’avoir été enfoui sous tant de tapis au fond de sa conscience.

 

Je dis « une vie », mais je devrais dire trois. Parce que Geoffrey Firmin n’est pas seul dans son enfer. Il y a Yvonne, son épouse. Sont-ils encore mariés ? Divorcés ? Le doute plane. Ce qui est sûr, c’est qu’ils ont vécu – ensemble – des années d’un bonheur intense, depuis Grenade, où ils se sont rencontrés, jusqu’à cet improbable Quauhnahuac (pour Cuernavaca), dominé par le Popocatepetl (accessoirement par sa jumelle Ixtaccihuatl).

 

Yvonne, il y a un an, est partie. Elle a quitté le Consul, sans doute parce qu’il cultivait avec trop d’amour un état d’ébriété soutenu jusqu’au-delà de la soif. Elle lui a tout de suite envoyé une carte postale qui, après avoir été revêtue les tampons postaux les plus variés du monde (Mexico, Paris, Gibraltar, Algésiras, dans l'Espagne fasciste), va lui parvenir dans la journée, et qui aurait pu, arrivée un an avant, changer le destin du couple. Mais voilà, c’est trop tard. C’est pour ça qu’il la glisse sous l’oreiller du metteur en scène, Jacques Laruelle.

 

Mais avant Laruelle, il y a Hugh Firmin, le frangin du Consul. A-t-il été l’amant de l’épouse ? Ce n’est pas impossible. Lui, il ne cesse de penser à la bataille de l’Ebre, aux camarades restés en Espagne avec les Brigades internationales, même si on sait que c’est fini, que Franco a quasiment gagné la partie. C’est un joueur de guitare plus qu’un guitariste, un vagabond plus qu’un marin, un aventurier plus qu’un espion, bref, un homme d’action, la preuve, c’est qu’on le verra chevaucher le taureau dans l’arène de Tomalin, au grand dam de son frère (« Nom de nom de nom ! Quel foutu crétin ! ».

 

Geoffrey, qui fut Consul britannique à Quauhnahuac, n’a plus de fonctions officielles, mais il est resté là, sans doute faute d’avoir de vrais motifs d’aller ailleurs. Le vrai, c’est qu’il n’a plus de volonté. Plus exactement, de volonté, il n’a gardé que celle de savoir où il reste une bouteille, un flacon, une gourde, une topette, une fiole, un récipient, quoi, avec dedans du whisky, de la tequila, du habanero, du mescal, et même je ne sais plus quel alcool de toilette, mais quelque chose qui lui permette de s’absenter.

 

Geoffrey Firmin, on devine plutôt qu’on sait qu’il fut un brillant sujet de Sa Majesté, qu’il a servi sur des « cargos », le genre de proie qui inspire confiance aux prédateurs allemands, au cours de la 1ère guerre mondiale, mais qui dissimule un armement suffisant pour venir à bout d’un U-Boot de la Kriegsmarine. Sauf qu’on raconte qu’il a alimenté la chaudière du navire avec les officiers d’un sous-marin, ce qui n’est guère chevaleresque. Si c'est vrai, on conçoit qu'il ne s'en soit jamais remis.

 

Geoffrey Firmin, c'est la figure poignante d'un homme noyé dans les boissons fortes, qui ne cesse de dire aux autres qu’ils ne peuvent plus rien pour lui. Peut-être est-ce ainsi qu'il affirme sa liberté : la liberté de la solitude.

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LA MÊME PHOTO, EN MIEUX

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

dimanche, 19 mai 2013

AU-DESSOUS DU VOLCAN 1

 

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Je viens de relire le livre de Malcolm Lowry. Quand je l’avais lu – ça remonte à lure de lurette –, ç’avait été une commotion. Une véritable épreuve à traverser à la nage sans avoir appris à nager. A vrai dire, l’idée de commotion était ce que j’avais gardé de ce livre incroyable. Le titre a été retraduit en Sous le Volcan, mais je trouve que ça fait trop forge de Vulcain sous l'Etna, en train de forger le (si si, je vous jure) foudre de Jupiter.

 

A la réflexion, si je compare avec Ulysse de James Joyce, qui est unanimement célébré par tout ce qui compte dans le monde en matière d'autorité littéraire comme le nec plus ultra de la création littéraire au vingtième siècle, à égalité avec La Recherche et Le Voyage, j'ai bien envie de placer le Volcan de Lowry au-dessus du roman de Joyce, tant celui-ci m'apparaît comme un artefact intellectuel.

 

Extraordinaire si l'on veut, mais quand même un produit extrêmement cérébral, alors que le Volcan consiste en un plongeon héroïque et poétique jusque dans les tréfonds de l'existence et de la souffrance humaines. Pourquoi cérébral, me demandera-t-on ? A cause du parti-pris d'expérience formelle, qui révèle presque toujours un goût pour les joutes virtuoses et les défis intellectuels, avec sous-entendu : « Essaie d'en faire autant, tiens, t'es même pas cap ! ». Il y a là-dedans de la performance, de l'exploit sportif. C'est donc un peu gratuit, donc un peu vain.

 

Ce qui pourrait constituer la parenté des deux livres, ce serait peut-être d'illustrer deux voies de recherche possibles, qui sont aussi deux impasses littéraires, sauf qu'à mon avis, Lowry sait parfaitement qu'il se trouve dans une impasse, ce dont, pour Joyce, plus orgueilleux et sûr de sa supériorité, je ne suis pas sûr.

 

Une personne qui m’est proche, quand elle a reçu du livre Au-dessous du volcan l’autorisation de le lire enfin, après plusieurs tentatives infructueuses où il lui avait interdit de poursuivre au-delà de la page 12, m’a dit que pour sa part, c’était une plainte d’une immense tristesse qui lui parvenait de ses profondeurs.

 

Pour moi, la tristesse est un mot bien vague. Est-ce le sentiment éprouvé par le lecteur au spectacle de ce qui arrive au Consul Geoffrey Firmin ? Ou une tristesse qui émanerait de la narration elle-même, comme un effet esthétique voulu et élaboré par l’auteur ? Quoi qu’il en soit, curieusement, ce n’est pas cet aspect qui m’a procuré, quand j’ai refermé le livre, cette sorte d’enthousiasme et de jubilation qu’il ne m’a été donné qu’exceptionnellement d’éprouver (Le Temps retrouvé et Moby Dick font partie des derniers en date). Etrange, n’est-ce pas ?

 

Je parle bien sûr d’une émotion spécifiquement littéraire, du genre de ce qu’on ressent après avoir lu ce qu’on appelle un chef d’œuvre, un de ces Everest de la littérature qui donnent au lecteur – je ne trouve pas d’autre mot – un sentiment de gratitude. Je veux dire un de ces livres après lesquels on peut à bon droit se féliciter d’avoir vécu jusque-là, ne serait-ce que parce qu’il existe et qu’il parvient à ce miracle : procurer de la joie. Je pèse mes mots.

 

C’est vrai qu’a priori, Au-dessous du volcan n’est pas de ces livres qui prédisposent à l’optimisme. Mais je ne suis pas sûr que la littérature ait à jouer le rôle d’antidépresseur, non plus que de pousse-au-crime, ni d’encouragement au suicide. La littérature telle que je l’entends a pour objet de créer de la beauté, en s’efforçant de fabriquer un cadre et de donner un sens à l’existence humaine. Une œuvre d’art chargée à ras bord d’un poids de « vraie vie ». Et pas ailleurs, mais bien ici. De ce point de vue, la lecture du livre de Malcolm Lowry comble le lecteur que je suis.

 

Comme dans Les Passantes de Georges Brassens ou La Vierge à l’enfant et deux anges de Fra Filippo Lippi (visible aux Offices), l’adéquation miraculeuse (inexplicable) de la chose et du moyen par lequel elle est exprimée. Bon, j’arrête avec les comparaisons vaseuses, c’est juste pour dire le principe : quelque chose de rigoureusement unique se passe quand ce que veut dire un bonhomme entre en résonance parfaite avec sa façon de le dire. Quand l'unicité du fond qu'il y a mis épouse idéalement la forme qu'il a façonnée.

 

Ne serait-ce que pour ça, Au-dessous du volcan est un livre unique.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

samedi, 11 mai 2013

LE PORTATIF DE PHILIPPE MURAY

 

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***

 

Philippe Muray est donc indispensable à tout ce qui prétend garder l’œil grand ouvert sur le monde que nous façonnent les marchands de tout poil (vendeurs de salades, de boniments ou de brosses à dents), aidés par l’industrie de la propagande, passée maîtresse dans l’art de tordre les mots pour les obliger à servir leurs intérêts. Leurs intérêts ? Ça tient en une phrase : soumission à la consommation et acceptation du mode de vie que son règne impose.

 

Avec un effort particulier pour amener les individus qui constituent ce qu’on appelle une population à ne plus penser par eux-mêmes, et à accepter comme paroles d’évangile deux sortes de messages : « Venez vous amuser (ce qui signifie : oublier les conditions qui vous sont faites) dans les fêtes que nous organisons pour vous ! ». Et : « Si vous n’êtes pas tolérants et respectueux des « droits » que d’infimes « minorités » font valoir, vous êtes bons pour la correctionnelle ». Je me contente de ces deux illustrations de la résistance de Philippe Muray à la mensée « mainstream ». Il y en a d'autres.

 

D’un côté, donc, la « fête » à tous les étages, dans tous les lieux et à tous les moments possibles. De l’autre, ce que Muray appelle « l’envie du pénal » (parodiant l’ « envie du pénis » prêtée par Sigmund Freud aux petites filles). D’un côté le « festivisme » exacerbé (voir les pages qu’il consacre à l’ouverture du parc Eurodisney à Marne-la-Vallée). De l’autre, la punition pour tous ceux qui porteraient atteinte à la « dignité » de tous ceux qui se présentent comme des « victimes » de l’ « intolérance ».

 

D’un côté, l’imposture d’une « fête » qui s’impose à tous. De l’autre l’imposture d’une « tolérance » qui n’est que l’expression d’un flicage de plus en plus pointilleux de la population. En tout état de cause, ce que ne digère pas Philippe Muray, c’est l’imposture de l’époque. Il s’efforce de démolir le discours qu’elle tient sur elle-même pour élever sa propre statue, et que colportent tous ses thuriféraires stipendiés ou ses adeptes aux yeux illuminés. Finalement, ce qu’il traque, c’est l’idéologie inquiétante qui se dissimule sous le masque de la positivité absolue et du consensus obligatoire et joyeux (genre sourire contractuel, "rien que du bonheur").

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GASTON CHAISSAC ETAIT-IL VRAIMENT L'ARTISTE IDOINE POUR CETTE COUVERTURE ?

Je viens de revenir à Philippe Muray en ouvrant un tout petit (80 pages environ) bouquin publié par Les Belles Lettres et 1001 nuits en 2006 : Le Portatif (d’où le titre de ce couple de billets). Ce titre est à mon avis excessif : « Le titre que je donne à cet ensemble est un hommage au Dictionnaire philosophique de Voltaire, surnommé Le Portatif par ses lecteurs ». « Hommage », pourquoi pas ? La taille de l’ouvrage, et surtout ce qu’on y trouve, tout ça fait que la référence ne tient pas. Bon, c'est vrai que l'auteur l'a laissé en plan avant achèvement.

 

Ce qu’on y trouve, c’est pour tout dire un peu sec. C’est sûr que pour se faire une idée du lexique favori de Philippe Muray, l’ouvrage le permet. Sommaire, mais une idée. Première approche, quoi. A l’article « absent », inaugural, il pointe l’injonction qui est faite aux gens de participer (même à l’insu de son plein gré) à la « société du spectacle », et l’interdiction qui leur est faite de disparaître sans son aval (Kafka, je ne sais plus où, faisait de la possibilité de disparaître le dernier refuge de la liberté individuelle).

 

Il traite de l’infantilisation générale, de « l’Empire du Cœur » (qu’il appelle « cordicolisme », bon, moi, je veux bien …), de l’exigence de transparence, de Disneyland, de l’Europe, le l’ « homo festivus » et de l’ « hyperfestif », de la « post-histoire », de la modernité, de la musique (dans laquelle il voit, peut-être pas à tort, un moyen de domestication des foules, j’en ai parlé ici même en septembre 2012), de l’occultisme, des réactionnaires, de l’unification de la collectivité en un gros tas de chouettes copains, du retour en force de l’hygiénisme (rebaptisé « problème de santé publique »), et de quelques autres notions. Ce que regrettera le lecteur un peu aguerri de Philippe Muray, dans Le Portatif, c’est sa sécheresse de squelette de poisson.

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LE BANDEAU SURDIMENSIONNÉ SEMBLE INDIQUER QUE MURAY A TROUVÉ UN PUBLIC.

JE DIS : EH BIEN TANT MIEUX !!!

Et pour qui voudrait y aller voir de plus près, je conseille malgré tout les 1800 pages des Essais (L’Empire du Bien, Après l’histoire I et II, Exorcismes spirituels I, II, III, IV). Ça vaut largement les 33 € que ça coûte. Et pour être franc, ça se lit tout seul. C'est dans L'Empire du Bien que Philippe Muray développe les considérations qui lui permettent d'affirmer en conclusion que : « Notre société médiatique n'est pas du tout, comme on le prétend, la "forme moderne et achevée du divertissement"; c'est la figure ultime de la censure préventivement imposée ». Empêcher l'expression de savoir qu'elle pourrait devenir expression : le fin du fin en matière de totalitarisme.

 

En plus, quand on referme le livre, on se dit que la langue française et le style ont pris un bain de Jouvence.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

vendredi, 10 mai 2013

LE PORTATIF DE PHILIPPE MURAY

 

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OUI, JE SAIS, CE N'ETAIT PAS ENCORE L'EURO

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Ça fait une paie que je n’ai pas évoqué la haute figure de Philippe Muray. C’est regrettable : lire un peu de Philippe Muray chaque jour, c’est une excellente hygiène de l’esprit, en même temps que ça permet d’affûter la lame du regard jeté sur notre époque.

 

C’en est au point qu’au sujet de la pensée de Philippe Muray, je pourrais dire la même chose que Tonton Georges (mais lui, c’est d’une femme qu’il parle) : « Tout est bon chez elle, Y a rien à jeter ». Quoique je ne sois pas sûr qu’on puisse vraiment parler de la « pensée » de Philippe Muray. Il ne se prétendit jamais philosophe, Dieu merci. Après tout, je ne trouve rien de plus pertinent que « regard ». Un regard acéré, pour sûr.

 

Je n’ai pas lu tout Philippe Muray, juste les essais, et ses entretiens avec Elisabeth Lévy dans Festivus festivus (Fayard, 2005). Même pas tous les essais : j’ai calé, je l’avoue humblement, au bout de deux centaines de pages (sur 670) de Le 19ème siècle à travers les âges. Qu’est-ce qu’il a aussi besoin de faire bourgeonner à l’infini son cumulo-nimbus conceptuel ? La prolixité, moi, j’ai du mal. Et dans ce bouquin, s'il y a des idées proprement géniales, je n'y peux rien, la surabondance de l'expression m'intimide au point de me paralyser. Mais promis, je vais tâcher de m'y remettre.

 

En dehors de ça, je m’étais carrément régalé à la lecture du gros (1800 pages) volume publié par Les Belles Lettres, regroupant sous le titre Essais (2010) tout ce que Philippe Muray a publié dans des revues diverses et variées, articles plus ou moins développés, plus ou moins regroupés par thèmes, par dates ou par supports. Successivement, ça donne L'Empire du Bien, Après l'histoire, Exorcismes spirituels. Comme le conclut le rapport déposé par Superdupont sur la nouille française dans la Rubrique-à-brac (Marcel Gotlib, bien sûr) : « Rien que du bon : 98 %, Sel, 2 %».

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Franchement, pour qui veut confirmer et conforter l’exécrable opinion qu’il a du « monde tel qu’il est », c’est une lecture de nécessité vitale, apte à rendre au suicidaire l’envie de retarder le geste fatal (dans le 813 de Maurice Leblanc, c’est ce qu’aura seulement réussi à faire Arsène Lupin, avec son obscur Leduc (le trop bien nommé), dont il aurait voulu poser le cul sur le prestigieux trône du grand-duché de Deux-Ponts-Veldenz).

 

Quel est le propos de Philippe Muray, pour ce que je peux en connaître ? Pour résumer et simplifier, il n’a pas un « système » à proprement parler, simplement il regarde, il écoute, il existe et il juge. Ce qu’il reproche à l’époque, c’est tout d’abord qu’il n’aime pas qu’on se paie sa tête en se payant de mots. Car on est à l’époque du bobard généralisé, du travestissement et du détournement des mots, de l’instauration du règne du langage perverti.

 

Ce qui me plaît aussi, dans la démarche de Muray, c’est qu’il refuse cette espèce de lâcheté tiédasse qui doit, paraît-il, habiller la pensée de tout universitaire qui se respecte : Muray n’est pas de ces « intellos » qui développent à n’en plus finir des argumentaires spécieux et interminables pour montrer qu’ils ont examiné la question sous toutes les coutures, et décider de ne rien décider tout en s’efforçant d’entortiller un peu de fantôme de réalité dans l’inextricable réseau de lianes de leurs raisonnements ou dans le serpentin labyrinthique de l’alambic de leurs systèmes abstrus.

 

Philippe Muray ne consent pas : il existe.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

jeudi, 09 mai 2013

VIVE MONSIEUR LE MAIRE ! (2/2)

 

 

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***

 

Alors le maire de Champignac ? Oh, j’imagine bien que c’est un homme politique bien connu, et sans doute célèbre. Mais en est-on bien sûr ? En particulier, trouve-t-on le texte exact de ses discours ? Vus sous un certain angle, ils valent bien en effet certains de ceux que prononça en son temps un autrement célèbre personnage, à la fois Général et Président.

 

Il est vrai que celui-ci ne trouvait d’autre rival à sa hauteur qu’un petit reporter à houppe et à chien blanc, dessiné par un adepte de la « ligne claire ». Mais regardez voir, si Franquin, sans ligne claire, n'a pas parfaitement compris la physionomie modeste que se doit de présenter en public un homme politique digne des moeurs en vigueur.

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J’ai donné hier le discours de l’avocat du sapeur Camember (début 20ème siècle) et d’un maire de petite commune rurale (milieu du même siècle), pour introduire ces bijoux de création verbale que sont « les discours du maire de Champignac ». Je ne sais pas qui a imaginé le premier de mettre images et fleurs de rhétorique dans des autos tamponneuses et de les faire se percuter à qui mieux-mieux (Franquin lui-même, Jidéhem, Greg ?), toujours est-il que le résultat est hautement délectable. A voir sa gueule horriblement cabossée, la métaphore ne s'en est pas encore remise.

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ET PUIS, APRES LE PASSAGE DE LA BÊTE, ON ASSISTE A UN PETIT RETOURNEMENT DE VESTE

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Je me contente ici de ceux qu’on trouve dans trois albums : Le Voyageur du mésozoïque, Le Prisonnier du Bouddah et Z comme Zorglub. Le premier raconte l’éclosion d’un œuf de platéosaurus âgé de 50 millions d’années, de la croissance accidentellement accélérée de l’animal et des dégâts qu’il commet dans la petite ville de Champignac. Accessoirement – mais ça nous entraînerait trop loin –, on découvre toute la « sympathie » dans laquelle le comte de Champignac tient les promoteurs de la bombe atomique, et le professeur Sprtschk en particulier. 

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Le deuxième raconte l’expédition en Chine de Spirou et Fantasio, pour libérer des communistes un savant américain, inventeur (avec un collègue russe) du « Générateur Atomique Gamma » (autrement dit le G.A.G. !!!), qui annule la loi de la gravitation. Le troisième raconte l’histoire du conflit qui oppose le clan du comte au néfaste Zorglub, personnage qui tient autant du génie scientifique que du savant fou, et que les amis s’efforcent de rendre inoffensif.

 

Voilà, en ajoutant la présente note à celle d’hier, le lecteur peut se faire une idée d’une des nombreuses tendances qui agitent le monde de l’humour (parfois involontaire) : le délire rhétorique.

 

Faites valser les figures de style ! Dans le shaker, les tropes ! Et vive la vie qui va !

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

09:00 Publié dans ELOGE | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 08 mai 2013

VIVE MONSIEUR LE MAIRE ! (1/2)

 

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DU RÉEL À LA FICTION, OU L'INVERSE ?

 

***

 

Qu'on ne s'y trompe pas et qu'on se rassure sur le titre de ce billet, où il ne sera aucunement question de notre « grand-maire» de Lyon : je m'en voudrais de consacrer à Monsieur Gérard Collomb autre chose que la fourberie d'insinuations passagères, l'acidité d'allusions fugaces et la sournoiserie d'incidentes moqueuses.

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HOMMAGE A UN AUTRE "MICHEL AUDIARD" DE LA BD : ANDRÉ FRANQUIN

Mais je m’en voudrais aussi de revenir à des sujets plus « sérieux » que la BD (si ça me prenait, on ne sait jamais, le pire n’est pas toujours sûr, mais au fond du fond, qu’est-ce qui est vraiment « sérieux » dans la vie ?) sans aller m’incliner devant un monument du genre, où se conjuguent allégrement l’expressivité virtuose du trait, la typicité compacte et repérable de loin du personnage et l’invention verbale la plus débridée. Je veux parler de Sa Majesté : ANDRÉ FRANQUIN (Gaston, Spirou, Idées Noires, Trombone, Slowburn, …).

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Je veux, aussi et avant tout, parler du maire de Champignac : le seul homme politique que je connaisse qui n’ait sa langue ni en bois ni dans sa poche ; le seul homme politique qui fasse passer dans la noblesse de son verbe la hauteur de ses vues et de ses ambitions. 

Mais avant d’en venir au plat de résistance, il est nécessaire de dresser un bref historique de l’éloquence oratoire, qu’elle soit municipale ou judiciaire. Le paradis terrestre de l’éloquence oratoire ne date pas de Périclès, encore moins de Cicéron. 

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Il remonte à « Christophe », le facétieux Georges Colomb qui dessina et écrivit « pour se désennuyer un peu » (citation de qui, dites voir un peu ? Allez, je vous aide, c’est quelqu’un qui parle de quelqu'un qui « joue à bousculer les roses ») les aventures du preux « Sapeur Camember », prénommé François-Baptiste-Ephraïm, né à Gleux-lès-Lure (Saône-Supérieure) un des vingt-cinq 29 février du 19èmesiècle, en 1844.

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MAÎTRE BAFOUILLET, DANS SES OEUVRES

Le derrière du major Mauve a été heurté malencontreusement par le pied de Camember, qui passe en Conseil de guerre pour outrage à supérieur. Inutile de dire que ça date d'une époque où les hiérarchies étaient respectées. L’avocat s’appelle Bafouillet, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne bafouille pas (pardon !).

 

Après les fleurs de rhétorique de Maître Bafouillet, il convient de ne pas oublier le talent déployé par l’officier municipal – malheureusement anonyme – d’une petite commune du centre de la France, lors des épousailles de deux de ses administrés. Observons que lui aussi sait travailler le bois de la langue dans la dégauchisseuse d’un style aux accents de terroir que la télévision parisienne a définitivement éradiqué. Voici la chose (c'est une petit extrait).

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IL FAUDRAIT DIRE A CE MAIRE EPOUVANTABLEMENT REACTIONNAIRE QUE LES INSTITUTIONS (MARIAGE, ...) EVOLUENT,

ET QUE ÇA S'APPELLE LE PROGRÈS, NOM DE DIEU ! DEPUIS QUAND LE MARIAGE SE REDUIT-IL A L'UNION D'UN HOMME ET D'UNE FEMME ?

Moi qui ai gardé dans l’oreille les intonations de Léon C., bande dessinée,tintin,christophe,sapeur camember,georges colomb,peine de mort,chine,décapitation,franquin,spirou et fantasio,gérard collomb,art oratoiredésormais disparu, quand il parlait son patois du Dauphiné avec ses amis du village, je me permets de regretter amèrement de ne plus pouvoir entendre pareille musique. J’entends encore tout ce qu’on y a perdu.

 

Enfin, ces discours de bandes dessinées hauts en couleur, je trouve que ce n'est pas mauvais, comme mise en bouche.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

mardi, 07 mai 2013

UN MICHEL AUDIARD DE LA BD

 

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AH, LE BRAVE PANDORE ! ON LE TROUVE DANS LES CARGOS DU CREPUSCULE.

(A propos de pandores : "Moi je bichais, car je les adore Sous la forme de macchabées", c'est de ?)

C’est bien connu, pour faire une bonne chanson, le plus important, c’est l’adéquation entre, d’une part, ce que raconte le texte et, d’autre part, la musique qui l'enrobe. Dit autrement, il faut que le propos épouse intimement les moyens mis en œuvre pour le transmettre. 

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UN "BOBBY" COMME ON N'EN FAIT PLUS, FACE A UN VRAI BANDIT

(Admirons le contre-jour bien londonien de Maurice Tillieux.)

Tout le monde le sait : il n’existe pas de recette pour cela. Ça tient plutôt du bricolage alchimique. Inutile de dire que ça ne se rencontre pas tous les jours. C’est l’exception. On peut même dire que ça tient du miracle.

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GIL JOURDAN, LIBELLULE ET L'HÔTELIER STUPEFAIT

Par exemple, Georges Brassens était capable d’attendre des années avant d’être pleinement satisfait. Au point qu’Antoine Pol, l’auteur du texte de la belle chanson Les Passantes, lui demanda en vain de la lui faire entendre, et mourut (en 1971) sans la connaître, juste parce qu’elle n’était pas encore tout à fait au point aux yeux du musicien. Brassens en conçut du remords, paraît-il.

 

Au cinéma, c’est pareil. Prenez Les Tontons flingueurs. On peut se demander pourquoi il y a encore aujourd’hui plein de gens qui connaissent les dialogues par cœur, et qui vous sortent au débotté : « La bave du crapaud n’empêche pas la caravane de passer » ou : « Quand le lion est mort, les chacals se disputent l’empire ». Ça veut juste dire que Les Tontons flingueurs en sont un, de miracle. 

 

Dans la Bande Dessinée, c’est le même tabac. J’ai parlé de Silence, de Didier Comès, un OVNI. La BD, c’est un peu comme le cinéma : ce qui compte, c’est l’ensemble. Une bonne histoire, un beau trait, des dialogues pour faire mousser, et c’est dans la poche. 

 

Et parfois, dans ces réussites de la BD, émerge – comme un pic au-dessus de la mer de nuages – LA réplique. Celle qui fait mouche. Qu’on se le dise, il n’y a pas que Michel Audiard dans la vie, avec son inépuisable : « Les cons, ça ose tout, etc. ».

 

CELEBRATION 3.jpgJe voudrais ici offrir une de ces célébrations (ci-contre) dont l’éditeur Robert Morel s’était fait le héros, le héraut et le champion, une célébration autour de quelques vignettes mémorables qui méritent, pour cette raison, de passer à la postérité, agrandies, encadrées dans du doré mouluré, suspendues au mur du salon en vue de contemplations béates au long des soiréesCELEBRATION RM.jpg d’hiver, pour la satisfaction de l’âme et l’hygiène de l’esprit.

 

Je donnerai ici un coup de chapeau à Maurice Tillieux, le virtuose de l’accident de voiture, dont le crayon a engendré Gil Jourdan. Gil Jourdan en soi est totalement inintéressant, c’est le détective privé impavide, le chevalier sans peur et sans reproche, au brushing et au nœud papillon aussi impeccables après qu’avant la bagarre.

 

Il serait d’une fadeur insondable, si Tillieux n’avait eu l’idée de lui adjoindre Libellule, le cambrioleur (par ailleurs spécialiste du « calembour bon ») qui ouvre un coffre-fort rien qu’en le regardant ou en soufflant dessus, et surtout l’inspecteur Crouton, l’inénarrable policier à la moustache improbable. 

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FRANCHEMENT, EST-CE QUE ÇA NE VAUT PAS LE MEILLEUR AUDIARD ?

Dans le premier épisode, Libellule s’évade, Crouton a coffré Libellule, mais Jourdan le fait évader pour ouvrir le coffre d’un gros trafiquant. Crouton se lance à sa poursuite, mais au détour d’un chantier, il atterrit dans un fût de goudron, ce qui nécessitera une vingtaine de kilos de beurre pour nettoyer le costume, et lui attirera le mépris de la hiérarchie. Cela pour mettre en appétit.

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Crouton sera à plusieurs reprises le porte-parole de l’Esprit en personne. Dans le même épisode, par exemple, il doit s’embarquer pour l’Italie, pour surveiller un trafiquant de drogue, et voici ce que ça donne.

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Sur le « Volturno », il a bien du mal à se faire prendre au sérieux (c'est pour être gentil) : lancé dans sa poursuite, après avoir bousculé quelques passagers, il est confronté au « pacha », ce qui permet à Tillieux de livrer quelques pépites. 

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PERSONNELLEMENT, C'EST LA REPLIQUE DE LA DAME QUE JE PRÉFÈRE

Dans L’Enfer de Xique-Xique, il se propose de cambrioler la « Légation de Massacara », mais il « tombe » mal, comme on le voit.

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Mais Tillieux ne confie pas ses pépites au seul Crouton. Les militaires du Massacara ne sont pas oubliés dans la distribution des répliques, que ce soit lors du « procès » qui envoie les héros au bagne ou lorsque le capitaine, coupable d’une remarque désobligeante sur son président (à propos des gaz hilarants), s’y fait lui-même envoyer.

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IL FAUT DIRE QUE "LIBELLULE" (ALIAS DE GEORGES PAPIGNOLLES) A ABSORBÉ DU GAZ HILARANT, NORMALEMENT RÉSERVÉ AU PUBLIC ASSISTANT AUX DISCOURS DU PRESIDENT BIEN-AIMÉ

J’ai donné à la présente note la solide escorte de vignettes à retenir, tirées principalement de Libellule s’évade, Popaïne et vieux tableaux, La Voiture immergée et L’Enfer de Xique-Xique. Une mention spéciale, cependant, pour la réplique du gendarme des Cargos du crépuscule, proposée en ouverture.

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Faire du Michel Audiard, ça peut être jouissif, mais il ne faut pas oublier que Maurice Tillieux, en plus, fait les dessins. Alors franchement, Monsieur Tillieux, merci pour tout.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

lundi, 06 mai 2013

DE "SILENCE" A "LA BELETTE"

 

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***

 

L’histoire de La Belette ? Il y en a plusieurs. Le père Renard est à la recherche du trésor que Théophile a patiemment accumulé, et qu’il a forcément planqué quelque part dans la maison, d’où des incursions discrètes à des moments divers. Manque de pot, le curé lui révèlera que Théo a tout légué à une société spirite : c'est bien la peine de se casser le cul à jeter des sorts pour pousser au suicide.

 

Hermann, l’Allemand toujours rejeté par les villageois, ne se console pas du suicide de son ami, un geste qui ne lui ressemble pas. Il brûle de se faire inviter dans la maison pour entrer en communication avec l’esprit de Théophile et avoir  le fin mot de l’histoire.

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NON, CE N'EST PAS LE CURÉ DE CAMARET,

MAIS LE "SORCIER" DE LA GROTTE, DESSINÉ PAR COMÈS

Les praticiens de la « vieille religion », Noël et sa fille, surnommée "La Belette", s’efforcent de la perpétuer en faisant de nouveaux adeptes. Pourquoi n’initieraient-ils pas le jeune autiste, qui leur semble très différent (sacralisation du paria), et entouré d'une aura de mystère qui leur ressemble ?

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L'ORIGINAL "SORCIER" DU SANCTUAIRE DE LA GROTTE DES "TROIS FRERES", ARIEGE

Quand au curé, il redoute d’être bientôt obligé de dire la messe pour lui tout seul. Aussi est-il prêt à tout pour amadouer et séduire des fidèles potentiels, quitte à utiliser les grands moyens pour faire revenir les « brebis égarées » au sein de « notre sainte mère l’Eglise ».

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LE "VENTRE-A-VENTRE" DE LA FUTURE MÈRE AVEC LA "MÈRE" PRIMORDIALE

LESPUGUE 1.jpgLa « vieille religion » se pratique en deux endroits : le fond d’une caverne avec une peinture rupestre, un « sorcier » (voir plus haut) emprunté à la grotte des « Trois Frères », dans l’Ariège ; en terrain dégagé, un cercle délimité par huit menhirs, au centre duquel se dresse une « Vénus de Lespugue », une « mère » auprès de laquelle elle se sent en sécurité.

 

La trouvaille de Comès, c'est de l'avoir faite géante (la vraie mesure 14,7 cm, pas un mm de plus, elle vient de Haute-Garonne et remonte, comme le "sorcier", au paléolithique supérieur, autour de 20.000 ans avant nous, ci-contre de 3/4 face, et ci-dessous, de 4/4 fesses). Cela prouve au moins que Comès et votre serviteur sont des gens sérieux, et qu'ils ne négligent rien quand il s'agit d'exactitude et de précision.

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LA VRAIE (ET ADMIRABLE) "VENUS DE LESPUGUE" : C'EST DE L' IVOIRE DE MAMMOUTH

La Parisienne, qui se rend compte que « quelque chose » se produit en Pierre au contact de ces gens bizarres (contre toute attente, après son BEL34.jpginitiation, il parle enfin), finit par se rapprocher de la Belette, au point qu’elle reprendra son rôle quand la chouette (« oiseau de malheur », je crois bien que c'est une chevêche) dans laquelle elle s’était réincarnée aura été abattue par le père Renard.BEL37.jpg Ajoutons que Pierre semble bientôt doté de mystérieux pouvoirs (il assomme sa mère en mouvant un cendrier par la seule force de son esprit, puis il efface avec les mains la grave brûlure qu'elle s'est faite à cause de lui).

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Quant à Hermann, croyant n’avoir rien obtenu après la séance de spiritisme dans la maison d’Hippolyte, il se suicide avec sa dague d’ancien SS. En réalité, l’esprit du mort est bien venu, mais l’ectoplasme de sa main est sorti de la bouche de Pierre endormi, et a indiqué à Anne la planche sous laquelle elle trouvera une des réponses à ses questions. 

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L'ECTOPLASME

Anne montre au curé la poupée au cou ficelé et la photo de l’envoûtement (qu'elle a trouvées sous la planche désignée). Il la met en garde contre les « mauvaises influences » et compte bien baptiser le petit qu’elle porte quand il sera né. En attendant, il brûle ces objets du diable. Disons qu’entre 1 - le curé catholique, 2 - les envoûteurs et autres sorciers, 3 - les amis adeptes du spiritisme et 4 - ceux de la « vieille religion », ça finit par faire beaucoup pour un seul livre. Comès a sans doute voulu faire un concentré de croyances, mais ça sent la surcharge. Et « surcharger » est de la même famille que « caricaturer ».  

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Bon, abrégeons : le fils Renard, à gueule de gnome, qui passait son temps à reluquer la Parisienne quand elle était à poil, sera noyé par le curé dans la fosse à purin (et pan pour la luxure !). Noël, le père de la Belette, subira, de la part du même prêtre si charitable, un coup de masse fatal, on le retrouvera sous une masse de rochers en bas de la carrière (et pan pour les superstitions !). Deux à zéro pour le curé.

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ON SE RASSURE EN SE DISANT QUE, SI CE CURÉ-LÀ NE MANQUE PAS DE POIGNE, IL N'A RIEN D'UN PEDOPHILE

Mais la Belette a devinéBEL54.jpg (ci-contre, croa-croa) qui était l’assassin. Déguisée en chouette, elle empêchera le prêtre Noël (si !) de tuer la future mère. Ecervelée, elle lui avait déclaré qu’elle se mettait sous la protection de Déméter, la « Mère », le jetant dans une fureur homicide. Et finalement, c’est lui qui y passe. Bien fait, tiens !

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Pour conclure, donc, des personnages aux traits et aux caractères tranchés jusqu’à la caricature. Le roman (il faut bien parler de roman) est construit de façon plus sommaire que Silence, se contentant de faire croître les péripéties en intensité du début à la fin, plutôt que de ménager, tout au long de l’action, des changements de points de vue. L’ensemble est efficace, c’est sûr, mais bon, Comès a peut-être voulu surfer sur le coup de foudre qu'avait été Silence

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D'ACCORD, ÇA FINIT ASSEZ NUNUCHE, MAIS REGARDEZ AUJOURD'HUI TOUTES LES "MAMANS" QUI SE BALADENT AVEC LEUR MERDEUX SUR LE BIDE

On est quand même un peu surpris que la morale de l’histoire fasse triompher la « vieille religion », toutes les autres croyances ayant échoué ou failli. La régression massive dans le sein de Déméter (étym. la « Mère des peuples »), vieille divinité grecque et néanmoins primitive, que semble recommander Comès, si elle résulte d’un bon diagnostic sur la faillite de la civilisation « spectaculaire-marchande » (Guy Debord), ne me semble à moi rien augurer de bon pour l’humanité.

 

On me dira de ne pas confondre le réel et le fictif. Bien sûr, mais quand on regarde le réel aujourd'hui, on se dit que Didier Comès, en 1981, n'avait pas que des fantasmes, loin de là.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

dimanche, 05 mai 2013

DE "SILENCE" A "LA BELETTE"

 

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***

 

J’ai fait l’éloge, récemment, de Didier Comès, qui vient de disparaître.COUVERTURE.jpg Un artiste du noir et blanc, du roman, de la bande dessinée, des Ardennes et de la tragédie réunis. Comme carte de visite, il y a pire. Donc j’ai baratiné en l’honneur du chef d’œuvre paru autrefois dans la revueA SUIVRE.jpg intitulé Silence. Belle histoire tragique, quoique rurale (ah, la campagne, la vie au grand air, les oiseaux, les fleurs !), superbement construite, découpée et dessinée. 

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Du coup, j’ai eu envie de remettre le nez dans le bouquin suivant, La Belette, et bien m'en a pris. Sans atteindre le degré « chimiquement pur » de Silence, La Belette reste du bon et du beau, et même du très bon et très beau, grâce au splendide équilibre maintenu entre le propos de l’histoire et les moyens mis en œuvre pour la raconter.

 

Si je mets un bémol à mon enthousiasme, c’est d’abord qu’on retrouve un « schéma narratif » un peu calqué sur le précédent, quoique différent par plusieurs aspects : le rôle de Silence est tenu par Pierre qui, ici, a deux parents (du bien classique des anciens temps du mariage : un papa et une maman), mais qui est atteint d’autisme. 

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On retrouve la sorcellerie, par le biais d’un vieil envoûtement qui a conduit Théophile au suicide et qui hante la maison achetée par le couple de Parigots-têtes-de-veau. Mais l’auteur a ajouté à cette « tradition » la très vieille religion de Déméter, représentée par la Belette et son père, qui organisent des cérémonies dans un site préhistorique (un cercle de menhirs) au centre duquel trône une "statue de la déesse" (j'en parlerai mieux demain). Ils se déguisent en cerf et hibou.

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On retrouve le curé, mais cette fois, il ne fait pas une minuscule apparition, il occupe la place d’un vrai personnage central, qui figure même « l’Axe du Mal » à lui tout seul. Le Mal incarné par un curé : on aura tout vu. On retrouve évidemment les paysages des Ardennes, entre campagne et forêts, où se baladent toujours en suspension des feuilles mortes, sans doute pour figurer le vent qui souffle, mais qui cette fois font un peu trop « décor ».

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 On retrouve la paysannerie à travers les figures du père Renard et de son fils, magnifiques têtes d’épouvantails (ci-dessus), celle redoutable du père, et celle du fils, de vrai dégénéré, obsédé par le sexe. Mais Comès innove en inventant le personnage de Hermann, un ancien de la Waffen SS qui, blessé lors de la guerre, a été soigné et sauvé par Théophile : une solide amitié est née, qui s’est cristallisée autour de la pratique du spiritisme (cela rappelle « Le Mage » dans Silence).

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Arrive dans ce paysage le couple d’acheteurs parisiens de la maison de feu Théophile, nanti de Pierre, le fils autiste. A l'époque du bouquin, on ne disait pas encore "bobos". Gérald, arrogant, imbu de son importance, travaille pour la télévision, et se fiche éperdument des « locaux » : ici ou ailleurs, il apporte son monde avec lui. C’est un sale con, qui ne sait même pas faire la différence entre une chèvre et un bouc (déjà des problèmes de "genre", v'rendez compte !). 

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Anne, a priori bonne épouse et enceinte du deuxième, éprouve un vif sentiment de culpabilité pour ne pas s’être assez occupée (pense-t-elle) de son fils quand il aurait fallu et qui se désole qu’il ne parle pas. Pierre est un grand et bel adolescent qui, à table, a un comportement de trois ans : il en met partout, et prend plaisir à plonger un Dupon(dt) dans sa bouillie.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

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samedi, 04 mai 2013

THE BEATLES AT WORK (fin)

 

MANDRYKA 2.jpg

 

***

 

Entendons-nous bien : ce que j’aime, chez les Beatles, c’est la musique qu’ils font. Il se trouve que les bonshommes qui la font sont ce qu’ils sont. Il ne me viendrait pas à l’esprit, je ne sais pas, de collectionner les moindres vinyles pirates ou, encore pire, d’acheter ce qu’on appelle les « produits dérivés », des « Pixi » ou je ne sais quoi d’autre.

 

B10 ABBEY ROAD 1969.jpgQu’il s’agisse de Paul Anka (qui se souvient de Paul Anka ?) ou des Beatles, j’ai toujours trouvé hallucinant qu’on puisse s’arracher les cheveux ou se griffer le visage par ferveur et adoration envers des « idoles », comme le faisaient les filles qui attendaient les Beatles à l’aéroport. Certains diront : « C’est juste des femmes. L'hystérie, ça les regarde ». Disons que, si l’on parle des Beatles, j’aime leur œuvre (je crois qu’en effet, on peut parler d’une « œuvre » des Beatles), pas l’image qu’ils donnent de leur personne. Encore moins leurs personnes. D'ailleurs, ils sont trop riches (tout au moins ceux qui ne sont pas morts).

 

 Il y a d’autres chansons que Rain qui me « parlent » de façon singulière. I Am the walrus (Je suis le morse) est de celles-ci. Lennon la construit autour de glissandos et d’une oscillation harmonique d’un demi-ton (do#-ré) qui donnent à l’auditeur l’impression de tanguer dans une embarcation bizarre un jour de houle. La structure musicale est obsessionnelle, une montée / descente perpétuelle contenant tous les accords majeurs naturels. Un sacré pied de nez en même temps que l'indécision et l'ambiguïté d'une trajectoire d'ivrogne.

 

Quant au texte, en dehors d’être bourré de résidus de suites de prises de LSD, il culbute d’un seul geste les souvenirs d’adolescence, la charge héroïque contre les institutions et le goût immodéré pour les jongleries surréalistes et nonsensiques. Résultat : c’est du très bon. Great stuff, déclare le client au chimiste, quand il tombe sur de la came de première, et qu’il allonge l’oseille sans barguigner.

 

Il faut être un brin inspiré pour écrire : « Yellow matter custard dripping from a dead dog's eye » (matière jaune, crème anglaise dégoulinant de l'oeil d'un chien mort). Même si c'est inspiré d'une ancienne comptine, ça en jette, comme l'oeil coupé au rasoir dans Un Chien andalou, de Luis Bunuel. C'est dans cette même chanson qu'on trouve ceci : « Mister City p'liceman sitting pretty little p'licemen in a row. See how they fly like Lucy in the sky » : visiblement, Lennon ne porte pas les forces de l'ordre dans son coeur.

 

C'est sûr, pour parler des Fab Four, que Lennon ne serait rien sansMCCARTNEY RAM.jpg McCartney, et vice versa. Mais franchement, John me semble plus intéressant que Paul. Pour la raison que Paul est extraverti, indécrottablement positif, agaçant, pour tout dire. Après les Beatles, la première chose qu'il fait, c'est Ram : une collecte de chansonnettes sans autre portée que divertissante. Il n'est pas compliqué, Paul.

 

LENNON PLASTIC ONO BAND 1970.jpgJohn, c'est un autre café. La première chose qu'il fait après, c'est Imagine. Pas seulement la chanson (tout à fait bien, avec sa litanie de "I don't believe", non, mes excuses, c'est à la fin de "God" : "I don't believe in Beatles, I just believe in me, Yoko and me"), mais tout le disque. Sans doute un problème de droits, puisque la chanson a été virée du disque (si j'ai bien compris), lui-même rebaptisé Plastic Ono Band, et qu'Imagine est devenu une compilation sans charme, et sans l'indispensable Working class hero.LENNON IMAGINE.jpg Il y a du Yoko Ono là-dessous. Bref, ce disque, aux arrangements sobres jusqu'à l'austérité, est bien plus personnel et innovant que Ram, très conventionnel et conformiste au fond.

 

Pour revenir à Lucy, on peut noter en passant que l’emblème médiatiqueB11 LET IT BE 1970.jpg du LSD – Lucy in the Sky with Diamonds, qui donna par-dessus le marché son prénom à notre ancêtre de 3,4 millions d’années – fut conçu par John Lennon à partir d’un dessin au pastel de son fils Julian, âgé de 4 ans, et que l’auteur fut étonné après coup, quand tout le monde y vit la preuve d’une dévotion au Diéthylamide de l’acide lysergique. Ce que tout le monde a pris pour un message, voire un hymne, était en réalité tout à fait fortuit. Je ne sais pas pourquoi, mais j'aime bien ces malentendus.

 

C'est l’inconscient, aurait peut-être dit papa Freud. J’ai parfois un petit retour de flamme à l’endroit des surréalistes, quand je me dis qu’ils étaient à même d’atteindre les nirvanas de l’imaginaire par le seul biais de l’écriture automatique, c’est-à-dire sans adjuvants. Mais à cet égard, c’est sûr qu’on n’est sûr de rien, d'autant que dans les résultats de l'écriture automatique, il y a autant de purée à chier que de chou à manger (la formule vient de Rabelais). La facilité avec laquelle Robert Desnos tombait en état de sommeil hypnotique pour produire les jeux de mots de Rrose Sélavy et de Langage cuit (je crois que c'est dans Corps et biens) était peut-être elle-même facilitée.

 

J’exagérerai sans doute si je dis que le peu d’italien qui m’est entré dans le ciboulot, je le dois aux opéras de Mozart (je suis resté ignare en italien, n’est-ce pas, R. ?) ; j’exagère beaucoup moins en soutenant que le peu d’anglais que j’aie gravé quelque part est dû aux Beatles. Plus précisément à Sgt Pepper’s …, pour l’excellente raison que les paroles étaient imprimées au dos.

 

M. T., professeur d’anglais qui faisait dormir son chien dans son lit (en tout bien tout honneur, enfin je crois) et qui cultivait dans sa classe un lierre tellement magnifique qu'il avait tout envahi, avait tout compris du révolutionnaire de cette méthode pédagogique, lui qui faisait apprendre par cœur les chansons de Boy George. Je ne suis néanmoins pas sûr que le niveau de langue auquel il parvenait à hisser ses élèves fût meilleur pour autant, mais je ne connais pas assez les textes de Boy George pour en jurer.

 

A vrai dire, je me fiche pas mal de savoir pour quelles raisons sûrement très savantes les Beatles ont ainsi régné sur toute la pop music pendant aussi longtemps.

 

Je sais juste que, à un niveau et à un titre différents de Georges Brassens, j’ai respiré Beatles assez durablement et profusément. Il est donc presque naturel que j'en aie l'épiderme et l'odorat définitivement imprégnés, et que les pores de ma peau en exsudent par bouffées et par intermittences quelque fragrance voluptueuse. Que les rétifs me pardonnent, s'ils peuvent.

 

S'ils ne peuvent pas, on fera comme j'ai dit.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

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vendredi, 03 mai 2013

THE BEATLES AT WORK

MUNOZ 41.jpg

***

 

Les Beatles ont donc inventé un univers sonore qui, qu’on le veuille ou non, s’est imposé. Une façon nouvelle d’envisager le monde. Une façon que le LSD (en compagnie d’autres substances relativement fortes en effets divers sur la perception et la conscience) a alimentée sans désemparer.  Le tout, quand on écoute la musique produite dans ces conditions, c’est de ne jamais oublier que celles-ci furent le plus souvent chimiques. Histoire de garder un minimum de lucidité sur les effets sensoriels produits, et de ne jamais oublier de quelle tanière les succès sont sortis.

B6 SERGENT PEPPER'S 1967.jpg

LE SGT PEPPER'S

C’est vrai, par exemple, que l'extraordinaire chanson Rain (1966) donne à entendre, en termes de timbres et d’harmonies principalement, quelque chose de nouveau. Il ne faut cependant pas oublier que ce nouveau-là résulte de visions obtenues par l’effet de l'acide D-lysergique, mais que les formes audibles auxquelles elles ont donné naissance ont été mises en forme dans l’élan d’un acte volontaire et parfaitement conscient.

 

B7 MAGICAL MYSTERY TOUR 1967.jpgLes poèmes qui viennent au buveur sont magnifiques à celui qui boit, pas à ceux qui l’écoutent. La plupart du temps, l’ivrogne arrive tout juste à bredouiller ou à délirer. Et à faire chier le monde qui l'entoure. Et quand Milton « Mezz » Mezzrow fume de la marijuana de première bourre avant de souffler dans son « biniou » (clarinette), le son qu’il produit n’est extraordinaire qu’à l’intérieur de son crâne. On n’a pas de témoignage des clients de la boîte où il a joué dans cet état (à Chicago ou New York, je ne sais plus, au début des années 1930). Je note : ne pas oublier de relire La Rage de vivre.MEZZROW.jpg

 

Henri Michaux a écrit sous mescaline ? Et alors ? Est-ce que ce sont des chefs d’œuvre ? Ça se discute âprement. De toute façon, qui aujourd’hui est en mesure de dire ce que c’est, un chef d’œuvre ? Personne. Il n’y a plus aucune autorité supérieure pour le décréter, et chacun est renvoyé à son bon plaisir. On a perdu la recette du langage commun qui permettrait d’en décider. Il est interdit de dire : « C’est nul ! » ou : « C’est génial ! ». La loi imposera bientôt de s’en tenir à : « J’aime ! » ou : « J’aime pas ! ». Il y aura un ministère ou un maxistère pour faire respecter le décret. C’est le Progrès, paraît-il. D’abord l’individu !!!

 

La musique des Beatles résulte peut-être d’expériences « psychédéliques » (pour dire LSD et tout ce qui s’ensuit), elle n’en est pas moins une construction parfaitement élaborée et consciente. Et si les sons ainsi obtenus entrent dans l’esprit et dans la mémoire comme dans du beurre, c’est pour des raisons peut-être en partie chimiques, mais aussi autres que chimiques. Enfin, j’espère. Je n'aimerais pas que les "cognivistes" gagnent la partie. On devine pourquoi.

 

B8 DOUBLE BLANC 1968.jpgIl serait en revanche intéressant d’étudier le rapport entre les substances ingérées par les artistes et le chiffre des ventes de leurs disques. Avis aux statisticiens : de quoi faire une belle étude épidémiologique. Car si les compteurs explosaient proportionnellement aux doses absorbées par les musiciens, cela jetterait une drôle de lumière sur l’état nerveux et mental des foules de fans qui fabriquent leur succès et leur apportent la fortune.

 

Pour comprendre l’effet sidérant de certaines chansons des Beatles, il faut aller trifouiller dans les bidouillages de studio auxquels l’équipe d’enregistrement se livrait avec jubilation, en rivalisant d'ingéniosité. Prenez Rain, par exemple. Pour arriver au son du disque, on commence par enregistrer la piste-témoin à un tempo plus rapide, ensuite on ralentit pour faire baisser à peu près d’un ton. Cela entraîne une altération des fréquences instrumentales.

 

Je passe sur quelques menus détails, comme le minutieux travail de re-B9 YELLOW SUBMARINE 1969.jpgrecording et de bouncing. Toujours est-il qu'on arrive à une texture métallique et saturée avec, au centre, la basse de Paul McCartney, poussée en avant à la table de mixage. Ensuite, vous triturez les parties vocales, en particulier au « varispeed », vous les frottez (impression de dissonance) entre elles, alors que la pédale de sol, façon bourdon, reste imperturbable face au do majeur des guitares.

 

Moralité, pour faire une bonne chanson, certes, il faut que l’imagination musicale du héros ait du talent, mais il faut en plus s’entourer de musiciens avertis, ainsi que d’une batterie de techniciens et d’ingénieurs du son qui s’y connaissent dans le maniement des machines. Quand tout ça est réuni et qu’au surplus, tout ce petit monde fait partie de l’élite des bidouilleurs, il n’y a pas de raison que ça ne marche pas.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

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jeudi, 02 mai 2013

THE BEATLES AT WORK

 

FRANQUIN 16.jpg

TOUT LE MONDE A EVIDEMMENT RECONNU LE TRAIT DE SA MAJESTÉ ...

***

 

Eh bien, je réponds : « Les deux, mon général ». Mais quelle était la question, au fait ? Ah oui : « Êtes-vous plutôt Beatles ou plutôt Rolling Stones ? ». Ah bon ? Encore ces vieilles lunes ? Je croyais que c’était dépassé depuis lurette. Encore une fois, il faut de tout pour faire un monde.

 

Vous voulez la belle tradition du blues, du blues bien gras, bien « roots » ? Avec le son électrique sale et les idées dégénérées de la génération « moderne » ? Mais vous ne voulez pas perdre de vue le génie des bricolages sonores qui ont révolutionné la musique populaire des quarante dernières années du 20ème siècle ? Vous voyez bien que vous êtes obligé de répondre : « Les deux, mon général ».

 

B1 HARD DAY'S NIGHT 1964.jpgAujourd’hui, on se contentera des Beatles. Et l’on ne peut pas laisser colporter la légende tenace selon laquelle les Beatles ont tué Brian Wilson, l’âme des Beach Boys. C’est injuste : ils l’ont juste envoyé à l’asile de fous. C'est authentique : quand Wilson a entendu Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band, il a fallu l’hospitaliser pendant vingt ans. Remarquez qu’il avait absorbé assez de substances fortes pour virer barjo sans l’aide de personne.

 

Une indication qu’il était bien « barré », c’est que les musiciens deB2 FOR SALE 1964.jpg l’orchestre symphonique, qu’il avait embauchés pour enregistrer une partie de la future « apothéose » musicale (Smile), furent sommés de se coiffer de casques de pompiers. Ceci pour l’anecdote. Brian Wilson n’aura jamais fait mieux que Good vibrations. Ce qui, après tout, n’est pas si mal.

 

Je préfère quant à moi le vocalement sublime et superbement ciselé Heroes and villains, que je trouve supérieur, à cause de l'invincible goût de revenez-y que procure cette chanson sans aucune redite, et qui joue les volutes de fumée dans un air dont on voudrait bien saisir le parfum exact, mais fuyant. Une perfection dans le précaire : ça avance sans arrêt alors que l'auditeur voudrait bien s'attarder, lui. Un chef d'oeuvre méconnu de Brian Wilson.

 

Il reste que les Beatles ont tué la pop music de la fin du 20èmesiècle. Personne ne s’en est remis. C’en est au point que les recettes qu’ils ont concoctées, chanson après chanson, se retrouvent encore aujourd’hui dans les airs à succès. C’est dire que les Beatles ont façonné les oreilles de pas mal de gens. 

COUVERTURE P2 RECUEIL.jpg

 

SAVAGE ROSE.jpgEt ce n’est pas fini. Et ce ne sont pas les tripatouillages électroniques, guitares saturées, métaux hurlants, vocoders (où es-tu, Savage Rose ?) et autres machines qui doivent faire illusion. Les Beatles ont tout simplement épuisé en quelques années, et pour très longtemps, l’intégralité de l’imaginaire musical de l’univers « pop ».

 

Et tout ça sans bien connaître la musique : ils avaient dans la tête ceB3 HELP 1965.jpg qu’ils voulaient entendre, le communiquaient comme ils pouvaient à George Martin qui, étant musicien, s’efforçait de bricoler ce qu’il fallait pour arriver au résultat souhaité.

 

B4 RUBBER SOUL 1965.jpgIl faut préciser que jusqu’à Rubber Soul, à mon goût, les Beatles sont un bon groupe de rock qui, à l’occasion, sait inventer des mélodies renversantes. Pas plus. Et puis arrive Revolver et, dans la foulée, Sgt Pepper’s, et alors là, je le dis sans emphase et en toute simplicité : le monde a changé. C’est aussi raide que ça. Les autres peuvent avoir du talent, c’est sûr, ils peuvent quand même aller se rhabiller.

 

Car il y a une différence entre produire A Whiter shade of pale (que Lennon avait sur sa table de chevet) et, sur un seul album (Revolver), ne produire que des tubes. Sans parler de Sgt Pepper's Lonely Hearts Club band

B5 REVOLVER 1966.jpg

A partir de Revolver, et jusqu'à leur disparition, les Beatles n'ont apporté à nos oreilles que de l'innovant. Chaque chanson nouvelle était nouvelle : ce n'est pas courant ! Enfin j'exagère. Il se trouve (pas par hasard) que là, c'était vraiment du nouveau. A ce moment-là, si tu voulais de l'innovation, tu achetais Revolver ! 

 

Que restait-il aux minots qui arrivaient dans le métier, après ça ? 

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

PS : Smile, voulu et composé par Brian Wilson, est sorti en 2011 et,bande dessinée,franquin,beatles,revolver,pop music,sgt papper's,rubber soul,beatlesmania,beach boys,brian wilson,smile,good vibrations,heroes and villains,rolling stones pour être franc, c'est du Beach Boys, bien reconnaissable, avec la signature maison pour l'univers sonore et quelques trouvailles, sauf que, musicalement, il est fait de pièces et de morceaux qui partent un peu dans tous les sens. Pas de quoi se relever la nuit pour avaler cette conserve de soupe assez fade.

 

 

 

mardi, 30 avril 2013

FABULONS UN PEU

 

PRATT 4 6.jpg

CE N'EST PAS BIEN, DUCHESSE MARINA SEMINOVA,VOUS AVIEZ PROMIS A CORTO D'ARRÊTER DE FUMER !

***

On dira ce qu’on voudra : il y a des « classiques » qui tiennent le coup. Prenez La Fontaine. Voilà un bonhomme qu’il est intéressant. Rassurez-vous, je ne vais pas ressortir les éternelles fables qu’on fait apprendre aux petits (mais les apprennent-ils encore ?).

 

De toute façon – ce qui est d’ailleurs curieux si on y songe – les rengaines de La Fontaine, celles que les adultes croient encore connaître par cœur (on peut toujours essayer), beaucoup sont dans le livre premier des Fables : la cigale, le corbeau, la grenouille, le loup, le rat, le renard, le chêne. Si la tribu n’est pas au complet, on n’en est pas loin. J’en compte 9 qu’on ressasse à l’envi, pas moins. Des vedettes quoi, et qui font de l’ombre à bien des choses intéressantes.

 

Remarquez, je n’ai rien contre La Cigale et la Fourmi (c’est carrément la première). Mais c’est un peu comme la 40ème de Mozart, le Canon de Pachelbel, l’Adagio d’Albinoni ou Les Quatre saisons de Vivaldi (par les immarcescibles "I Musici" si possible) : au bout d’un moment, ça commence à bien faire. Que voulez-vous, c’est humain : l’habitude émousse la sensation. Enfin c’est ce qu’on dit.

 

Ce que je veux dire, c’est qu’à la façon de Radio Nostalgie, on repasse toujours les mêmes vieux airs. Des Fables de La Fontaine, on ne connaît que la partie émergée d’une masse qui mérite le détour, et même qui vaut le voyage. Rendez-vous compte qu’il y en a 240 au total. Deux cent quarante, sans compter divers compliments, adresses et flatteries à quelques notabilités du moment.

 

Personnellement, j’aime bien Les Deux Pigeons (livre IX), très connue pour son début (« Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre »). Mais ce que j'en préfère, c’est la fin : une des très rares fables où l’auteur « fend la carapace » dont il se cuirasse partout ailleurs.

« Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants

Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?

Ah ! si mon cœur osait encor se renflammer !

Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ?

Ai-je passé le temps d’aimer ? ».

Magistral coup d’œil dans le rétroviseur, en même temps qu’inquiétude de l’avenir.

 

hugo pratt,bande dessinée,corto maltese,corto maltese en sibérie,la fontaine,fables de la fontaine,fabrice luchini,la jeune veuve,gérard manset,la vallée de la paixOn n'est pas obligé de faire un détour par la chanson de Gérard Manset (c'est dans La Vallée de la paix) : « Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre Mais le filet peut bien se tendre Tout est gibier qu'on plumera Y a-t-il un bonheur ici-bas ? ». C'est plus du piratage qu'un hommage, dirai-je avec tout le respect que m'inspire l'art de Monsieur Manset.

 

Aujourd’hui, je voudrais en proposer une, qui n’est pas à dire vrai dans les oubliettes, mais qui gagne à être lue avec gourmandise. C’est une fable pleine de sel, d’ironie – peut-être même dotée d’une touche de misogynie, diront certains. Personnellement, je crois que son propos dépasse les femmes pour s’étendre à l’espèce humaine, à travers un de ses traits marquants : « La vie continue », comme disent tous ceux qui viennent de perdre un être cher.

 

 

XXI

LA JEUNE VEUVE

 

La perte d’un époux ne va point sans soupir.

On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.

Sur les ailes du temps, la tristesse s’envole ;

Le Temps ramène les plaisirs. Entre la veuve d’une année

Et la veuve d’une journée

La différence est grande : on ne dirait jamais

Que ce fût la même personne.

L’une fait fuir les gens, et l’autre a mille attraits.

Aux soupirs vrais ou faux celle-là s’abandonne ;

C’est toujours même note et pareil entretien :

On dit qu’on est inconsolable ;

On le dit, mais il n’en est rien,

Comme on verra par cette fable,

Ou plutôt par la vérité.

L’époux d’une jeune beauté

Partait pour l’autre monde. A ses côtés sa femme

Lui criait : « Attends-moi, je te suis ; et mon âme,

Aussi bien que la tienne, est prête à s’envoler. »

Le mari fait seul le voyage.

La belle avait un père, homme prudent et sage :

Il laissa le torrent couler.

A la fin, pour la consoler,

« Ma fille, lui dit-il, c’est trop verser de larmes :

Qu’a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ?

Puisqu’il est des vivants, ne songez plus aux morts.

Je ne dis pas que tout à l’heure

Une condition meilleure

Change en des noces ces transports ;

Mais, après certain temps, souffrez qu’on vous propose

Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose

Que le défunt. – Ah ! dit-elle aussitôt,

Un cloître est l’époux qu’il me faut. »

Le père lui laissa digérer sa disgrâce.

Un mois de la sorte se passe.

L’autre mois on l’emploie à changer tous les jours

Quelque chose à l’habit, au linge, à la coiffure.

Le deuil enfin sert de parure,

En attendant d’autres atours.

Toute la bande des Amours

Revient au colombier : les jeux, les ris, la danse,

Ont aussi leur tour à la fin.

On se plonge soir et matin

Dans la fontaine de Jouvence.

Le père ne craint plus ce défunt tant chéri ;

Mais comme il ne parlait de rien à notre belle :

« Où donc est le jeune mari

Que vous m’avez promis ? », dit-elle.

 

 

Je ne sais pas vous, mais moi, le passage que je préfère est celui où l’épouse crie à son mari qu’elle veut mourir avec lui, et que La Fontaine conclut par : « Le mari fait seul le voyage ». Tout La Fontaine est dans ce vers brutal, sobre, efficace, exemplaire. Cette fable et ce vers, j’aimerais bien les entendre dits par Fabrice Luchini, tiens.

 

Voilà ce que je dis, moi.

 

 

 

lundi, 29 avril 2013

UN CHEF D'OEUVRE DE LA BD

 

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DANS LA CACHETTE (ILS ONT ECHAPPE AUX POLICIERS), BLANCHE-NEIGE N'A PLUS UN POIL DE SEC

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Silence est un roman, un vrai. Avec son protagoniste éponyme, ses personnages importants, les secondaires, que l’on devine tous avec des psychologies frustes, mais des histoires personnelles complexes, voire embrouillées. De vrais personnages qui existent avec force. 

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"LA MOUCHE" EST DANS LE BOCAL

 

L’action se passe dans les Ardennes (Comès est belge, évidemment, comme tous les grands de la BD). Il faut accepter d’entrer dans le jeu : il y aura de la sorcellerie, et qui marche ! Et pas besoin d’appeler à la rescousse Les mots, la mort, les sorts, le célèbre livre de Jeanne Favret-Saada, pour avoir confirmation que ça existe. On est quasiment chez les sauvages. 

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ON DIRA CE QU'ON VOUDRA : DIDIER COMÈS EST UN ARTISTE

Silence, l’idiot du village, est le valet de ferme d’Abel Mauvy, le plus gros propriétaire, sans scrupule, de Beausonge (oui, le nom, bof !), à qui nul n’oserait s’en prendre. Silence est muet et simple d’esprit, tout juste écrit-il quelques mots sur une ardoise. Mais comme tel, il est proche des forces premières (les vipères, par exemple), dont l’esprit circule dans l’atmosphère. 

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LA SORCIERE FAIT LE PREMIER PAS (SI ON PEUT APPELER ÇA UN PAS)

Les autres personnages sont le Toine, un paysan voisin de Mauvy ; La Mouche, vaguement sorcier, mais qui aura à faire à trop forte partie pour ses petits pouvoirs ; Julio, le directeur de cirque ; Zelda, la naine qui fait montreuse de serpents dans le même cirque, et dont Julio est amoureux (en vain). 

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L'ANTRE DE LA SORCIERE

Et puis il y a « La Sorcière » qui, entre parenthèses, en dehors d’avoir un beau cul, mérite bien son surnom, et qui veut se venger des gens de Beausonge, pour des raisons anciennes, entre autres parce qu’ils lui ont autrefois crevé les yeux. Mais ils ne savent pas qu’elle n’a pas besoin d’yeux pour « voir ». Enfin il y a Blanche-Neige ! C’est un nain, vaguement bandit, que Silence découvre dans la prison où on l’envoie. Un personnage improbable et formidable.

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LES DEUX COMPAGNONS DE CELLULE

Car on envoie Silence l'innocent en taule pour le meurtre de la « Sorcière », que l’immonde Mauvy a commis en le faisant accuser. Silence n’avait bien sûr aucune raison de tuer la sorcière, car « Silence è genti ». C’est vrai que Mauvy a raison de se méfier de la sorcière. Il le sait, c’est d’ailleurs pour ça qu’il fait appel à La Mouche, qui concocte pour lui un crapaud spécial qui doit achever cette femme qui veut sa mort. Malheureusement pour lui, grâce à Silence, elle en réchappe.

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LE SORT JETÉ PAR "LA MOUCHE" A BIEN FAILLI REUSSIR

Elle se venge d’abord de La Mouche, qui finit suspendu par le cou à une corde pour s’être cru victime d’une attaque massive d’araignées. Puis elle fait mourir des vaches, elle fait brûler des granges, elle rend malade le Toine. Le curé et le médecin s’avouent impuissants. Et puis, quand elle veut faire mourir Abel Mauvy, Silence jette au feu l’œuf ensorcelé, car « Silence è genti ». 

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"LE MAGE" EN PLEINE ACTION DE MEDIUM

En prison, Silence rencontre les fous : c’est une prison-asile. Un soir, l’un d’eux est pris d’une transe divinatoire et, avec la voix de la sorcière, lui révèle le moyen de découvrir toute la vérité : en respirant la fumée de certains champignons, grâce à quoi il devient extralucide. Le nain, copain de Julio et de Zelda, s’évade de l’asile une nuit de Noël, mais en compagnie de Silence, pour lequel il s’est pris d’affection. 

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C'EST ABEL MAUVY, LE MECHANT, QUI EST DU MAUVAIS CÔTÉ DU FLINGUE

Mais juste au moment d’accomplir la vengeance contre Abel Mauvy, Silence redevient « genti » (l’effet des champignons est dissipé). Tout ça finit mal, évidemment, à coups de destin et de fatalité (il paraît que ce n’est pas pareil). Qu’on se rassure, le méchant est puni. Qu’il se prénomme Abel, pourquoi pas ? Qu’il se nomme Mauvy est plus en accord, car c’est lui qui incarne le Mal, dans cette histoire.Au total, un vrai roman, je vous dis. Et servi par le trait d’une sorte de génie de la chose.

 

Voilà ce que je dis, moi.