01.05.2011
ELOGE DE FRIEDRICH DÜRRENMATT
Si vous n’avez pas encore lu LA PANNE, de cet écrivain suisse, remerciez le ciel d’avoir gardé devant vous le plaisir d’une découverte importante. L’histoire est simple, et en même temps diabolique. Comment Alfredo Traps tombe dans un piège épouvantable qui se présente pourtant sous le jour le plus jovial. L’homme d’affaires, qui travaille dans le textile, dont la rutilante STUDEBAKER

tombe en panne, trouve une hospitalité généreuse et charmante dans la maison d’un retraité qui a une chambre pour lui. Le vieux attend quelques amis pour passer une soirée agréable à raconter leurs souvenirs communs. Lui qui avait un moment pensé profiter de cette panne pour jouir un peu de la vie, loin du domicile conjugal, il tombe au beau milieu de ces vieillards, qu’il perçoit d’abord comme « d’énormes vieux corbeaux très poussiéreux et déplumés », dont l’un « pouvait avoir été bedeau ou ramoneur, voire chauffeur de locomotive avant que la chance lui eût apporté quelque fortune ». C’est Monsieur Pilet, soixante dix-sept ans. Il y a aussi Monsieur Kummer, quatre-vingt-deux ans, et Monsieur Zorn, quatre-vingt-six ans. Ce qu’il ne sait pas encore, et qu’il va découvrir à ses dépens, c’est que ces messieurs si affables et courtois sont tous d’anciens collègues qui ont, au cours de leurs carrières respectives, noué des liens d’amitié, amitié qu’ils entretiennent dans ces petites soirées sympathiques consacrées à jouer à leur ancien métier : la justice. Le maître de maison était juge, les invités étaient procureur et avocat. Le jeu consiste à « faire entrer le tribunal en session ».

Traps accepte d’entrer dans le jeu : le piège peut donc se refermer sur lui, dans la bonne humeur infernale d’une soirée exquise. Car ce procès, qui n’en est évidemment pas un, va mettre à nu les multiples petites culpabilités accumulées par Traps au cours de sa vie personnelle et professionnelle. Et ce tribunal qui a « condamné » pas plus tard qu’avant-hier un parlementaire ayant raté le dernier train à quatorze ans de travaux forcés pour ses exactions et corruptions, va se révéler effectivement impitoyable : Traps va être condamné à la peine de mort. Sur quoi tout le monde sable joyeusement le champagne. Mais ne racontons pas la fin. Ce livre minuscule (qui n’a pas 100 pages) est génial et diabolique.

Si vous n’avez pas lu cet autre livre génial et diabolique qu’est LE JUGE ET SON BOURREAU, là encore, loué soit le ciel pour ce bonheur encore à venir. Le commissaire Baerlach est en très mauvaise santé : une opération peut lui accorder un délai avant de mourir. Seulement, Baerlach n’est jamais arrivé à coincer Gastmann, bandit de haut vol, malgré tous les pièges que lui a tendus le commissaire. Baerlach veut la peau de Gastmann, il en fait une affaire personnelle, même si se dressent, pour lui faire obstacle, des gens comme Lutz son supérieur hiérarchique, qui a une vision plus « politique » des choses, jusqu’à donner l’impression de saboter l’enquête, ou comme l’avocat de Gastmann, personnage politiquement fort influent, précisément. Baerlach a mis sur la piste de Gastmann un policier d’élite dans lequel il fonde tous ses espoirs : le lieutenant de police Schmied. Malheureusement, celui qui est cet atout maître est assassiné. Baerlach enrage. Mais sa détermination est plus froide et plus forte que jamais. Pour cela, il est obligé d’utiliser les services d’un petit flic sans envergure. Ce sera Tschanz, que le vieux commissaire, qui n’en a plus pour longtemps à vivre, va manipuler pour arriver à ses fins. Le livre est magistralement construit. Le point d’aboutissement, logique dans une intrigue policière, se trouve chez Baerlach, où celui-ci a invité Tschanz, qui ne sait pas que c’est à un dîner qu’il a été convié. Le commissaire lui fait croire qu’il n’a jamais été malade : il a prévu un repas abondant, non : un banquet plantureux, non : un festin pantagruélique, auquel il fait honneur au-delà de l’imaginable, au grand ébahissement de son interlocuteur. Toute cette dernière scène, où tombent en avalanche, les uns après les autres, les meilleurs plats et les meilleures bouteilles, est le couronnement, à la fois de la carrière et de l’intelligence machiavélique de Baerlach, et de ce roman époustouflant de maestria romanesque.
Le commissaire Baerlach est également le héros du SOUPÇON, mais après son opération du cancer. Il croit avoir démasqué un ancien tortionnaire du camp du Struthof en la personne du directeur d’une clinique privée, et fera tout pour le coincer. Conçu avec peut-être plus de désinvolture, le roman se termine par une pirouette.
J’ai lu en jubilant ces trois livres dans leur édition en un seul volume par les éditions Albin Michel. Le fait que le traducteur soit ici le grand ARMEL GUERNE ajoute au plaisir et à la qualité de la lecture.
Dans LA PROMESSE, petit chef d’œuvre d’ironie romanesque cette fois, un flic décide, pour arrêter enfin le meurtrier en série qui s’en prend aux fillettes, de renoncer à une mutation prometteuse en Jordanie pour se consacrer à la recherche du meurtrier : il a promis sur son âme à la mère de la malheureuse petite Gritli de trouver le coupable. Il ira jusqu’à ruiner sa carrière et sa santé physique et mentale. Sa déchéance est due à un hasard qui sera révélé à un flic tout à la fin, qu’il ne faudrait pas déflorer, et qui constitue toute l’ironie dont je parlais : l’ironie du hasard, en quelque sorte. Ce livre a servi de scénario au film de SEAN PENN The Pledge, que je n’ai pas vu. De toute façon, on peut se passer de voir un film, qui est presque toujours le vampire abusif du livre dont il est le petit cousin dégénéré. Dans le "presque", j'admets quelques exceptions. Rares.
On peut passer un bon moment avec le déjanté et très libre GREC CHERCHE GRECQUE, fantaisie débridée où le romancier décide de conduire son récit avec une absolue liberté, où l’arbitraire de l’écrivain partage la scène avec une drôlerie à pouffer de rire.
LA VISITE DE LA VIEILLE DAMEest une pièce de théâtre qui raconte le retour de celle-ci dans son village natal, dont elle a été chassée bien longtemps auparavant, et dont elle a décidé de se venger en le pourrissant littéralement. On peut aussi s’en faire une idée en visionnant le film HYENES de DJIBRIL DIOP MAMBETY (1992), qui transpose l’histoire dans un village d’Afrique, dont je garde, somme toute, un souvenir admissible.
11:29 Publié dans ELOGE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : friedrich dürrenmatt, la panne, la promesse, le juge et son bourreau, le soupçon, littérature



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